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›› Editorial

Les deux « sessions » d’une Chine à l’économie blessée et au nationalisme ombrageux

La réunion annuelle des deux assemblées, cette fois retardée de 2 mois pour cause de Covid-19, s’est ouverte le 21 mai pour se terminer le 28 mai. Point d’orgue national d’un processus gigogne – cette année tout de même perturbé par l’épidémie -, organisée à partir de janvier dernier depuis les bases des districts, des municipalités et des provinces, elle est, comme toute la vie politique chinoise, entièrement contrôlée par le parti unique.

Présentées comme la face démocratique du régime, en réalité la « démultiplication » annuelle du Congrès du Parti organisé tous les 5 ans et des réunions annuelles de son Comité Central, véritables cœurs politiques du régime, les « 2 assemblées » sont aussi une efficace mise en scène de la capacité de gouvernance de l’appareil, de son aptitude à se projeter dans l’avenir et à tenir le cap des grandes orientations décidées par les instances du parti.

L’événement, acte politique majeur du régime qui - les deux instances législatives confondues (Conférence consultative du peuple chinois – CCPC - et Assemblée Nationale Populaire – ANP-), rassemble au total plus de 5000 délégués, a également pour but d’afficher la qualité des relations de l’exécutif avec les différentes composantes de la société.

Comme chaque année, le double exercice parlementaire a débuté par la session de la Conférence Consultative du Peuple chinois (CCPC) en abrégé 民政协. L’instance, présidée par Wang Yang, n°4 du Comité permanent, n’a d’autre pouvoir que celui de conseiller l’Assemblée Nationale et le gouvernement. Elle le fait à partir des suggestions des autres partis autorisés (Front Uni), des hommes d’affaires influents, des syndicats, des groupes ethniques et des diverses associations représentant la société civile.

Première indication que cette année l’événement sortait de la routine normale du Parti, après l’arrivée en file indienne du Bureau Politique, avec en tête Xi Jinping souriant, applaudi par tous les délégués debout et masqués, l’assemblée toute entière, tête baissée derrière l’exécutif, a respecté une minute de silence en mémoire des victimes chinoises de l’épidémie.

LI Keqiang, homme de terrain, conscient des défis et prudent.

La pandémie fut au cœur du discours d’ouverture de la session de l’ANP du Premier Ministre Li Keqiang.

Soit que le choc épidémique fut évoqué directement, par la liste des mesures prises par la Chine contre les contagions, soit qu’il fut indirectement à l’origine des mesures socio-économiques induites dont la plus commentée fut l’abandon, pour la première fois depuis 30 ans, d’un objectif de croissance pour 2021. « Cette année notre pays sera confronté à des facteurs difficiles à prévoir, compte-tenu des incertitudes sur l’évolution de la pandémie ainsi que celles entourant la situation de l’économie et du commerce mondial. »

Estimant que la chute de la croissance allait encore s’accélérer, LI Keqiang cita les ruptures des chaînes d’approvisionnement, la volatilité du commerce international et l’instabilité des prix des matières premières, le tout cumulé avec la baisse de la consommation intérieure, des investissements et des exportations.

Alors qu’il affirme contenir le déficit budgétaire à 3,5% (en forte hausse par rapport aux 2,8% de 2019) et le chômage urbain à 5,5% - un chiffre probablement très sous estimé, la plupart des observateurs et des informations venant de l’intérieur de la société laissant entendre qu’en comptant la population des migrants non incluse dans les statistiques, le taux réel de chômage pourrait être proche de 10% -, LI Keqiang a présenté un projet socio-économique reprenant les objectifs énoncés par Xi Jinping dont la pensée des « caractéristiques chinoises » fut le leitmotiv ayant dominé toutes les sessions.

Les slogans de la prudence.

Les maître-mots qui ressuscitent la mode des slogans de l’ère révolutionnaire, sont :

1) S’engager encore plus avant dans les “3 combats cruciaux - 三场关键战 - à savoir : Tenir à distance les risques majeurs ; Réduire la pauvreté et les inégalités ; Contrôler la pollution) » (…)

2) Assurer la stabilité du pays dans 6 domaines 确保六个方面的稳定 – en abrégé 六稳 liù wěn » (…)

3) Garantir la sécurité dans 6 autres. 在六个领域保持安全, en abrégé 六保. »

Le tout donne le slogan complet : « 3 combats, San zhan 三 战 ; 6 stabilités liu wen 六稳 et 6 garanties liu bao 六保 ». La synthèse des caractères chinois offre un raccourci saisissant des actuelles préoccupations du régime.

Les « Six stabilités » concernent le chômage, les finances, le commerce international, les investissements étrangers et intérieurs et « l’espoir du peuple ». Le dernier souci de « stabilité » visant, non pas un objectif concret et pragmatique, mais une émotion, en dit long sur la crainte du régime de perdre sa légitimité populaire.

Quant aux « Six garanties », contrat passé avec le peuple, elles sont encore – priorité des priorités directement liées à la stabilité intérieure - l’offre d’emploi. S’y ajoutent le niveau de vie minimum, la sécurité alimentaire et énergétique, la pérennité des chaînes d’approvisionnement et l’interaction fluide entre le pouvoir central et les administrations locales.

Là aussi, la dernière « garantie » évoquant les rapports toujours difficiles du centre avec la périphérie, renvoie au souci immatériel et récurrent de la gouvernance de ce vaste pays par un système autocrate ultra-centralisé. « Les formalités inutiles et le bureaucratisme restent un problème aigu », a souligné LI Keqiang, tandis « qu’un petit nombre de fonctionnaires se dérobent à leurs charges ou sont incapables de les remplir. Au passage, LI a rappelé que « la corruption restait toujours un problème récurrent dans certains secteurs ».

En d’autres termes, pour l’année 2020, l’intention du pouvoir qui ressent la nécessité de faire une pause, est que les citoyens ordinaires ne souffrent pas, que la réduction de la pauvreté continue au même rythme et que l’économie reste fondamentalement saine.

La stabilité, premier souci du régime.

Le principal message est cependant la stabilité 稳定, mentionné 41 fois par LI Keqiang au milieu des mesures concrètes destinées à replacer l’économie chinoise sur les rails après la pandémie et à mettre le pays en mesure de faire face au prochain épisode épidémique.

« Lors de la réponse de Covid-19, de nombreux maillons faibles ont été révélés dans la gestion des urgences. La population a exprimé ses opinions et suggestions qui méritent notre attention » (c’est un euphémisme. Des lanceurs d’alerte ont été réprimés, tandis que la censure supprimait les vidéos montrant le désarroi des soignants et la surcharge des hôpitaux). « Nous devons nous efforcer d’améliorer notre travail et d’assumer nos responsabilités et de tout mettre en œuvre pour répondre aux attentes des gens. »

Concrètement, constatant que le pays avait atteint un taux d’urbanisation de 60%, LI Keqiang a dit pouvoir compter sur l’esprit d’innovation et le sens commercial des paysans – qui n’est pas un vœu pieu - appuyés par le commerce en ligne pour dynamiser les campagnes. Il a promis des mesures d’aides aux PME et une attention soutenue aux plus pauvres et aux personnes âgées.

La réflexion renvoie à l’exigence d’accélérer la mutation de l’économie vers plus de consommation intérieure, dont le président XI a, lors d’une réunion en marge de l’ANP, souligné l’importance pour alléger les dépendances du pays à l’exportation « A l’avenir, la consommation intérieure devra être la base de notre économie, en même temps que nous devrons développer l’innovation ».

Tout en insistant que le système économique du pays resterait articulé à une politique de l’offre, LI a tout de même promis un vaste plan d’aide aux PME assorti de la réduction des taux d’intérêt, de la baisse de taxes et d’une relance de 3750 Mds de Yuan (525 Mds de $), tandis que, pour l’année 2020, le budget de l’État a prévu 600 Mds de Yuan (84 Mds de $) d’investissements directs.

La priorité ira à l’infrastructure, à l’aménagement du territoire et à l’urbanisation du pays, avec notamment l’accent sur la poursuite des projets de canaux et de voies ferrées à grande vitesse, le développement des relais de la 5G et des voitures électriques, avec la multiplication des bornes de recharge.

Un effort de décentralisation administrative affectera directement 2000 Mds de Yuan (280 Mds de $) aux provinces, spécialement dédiés, a insisté Li Keqiang, à la protection de l’emploi et à la satisfaction des besoins de base de la population.

Au total, l’année sera non seulement placée sous le signe de l’amélioration qualitative tournant le dos à la production de masse de faible qualité, mais également sous celui des économies à tous les échelons. La fête de la croissance perpétuelle est finie et la profession de foi économique qui n’oublie pas la nécessaire réforme des groupes publics, commence à ressembler beaucoup à celles des pays occidentaux.

« Il nous faudra travailler plus dur pour équilibrer le budget de l’État et réduire les gaspillages, sans cependant renoncer aux dépenses sociales de base ni à celles essentielles au développement et à la modernisation du pays. » (…) « A tous les niveaux, l’administration est invitée à se serrer la ceinture. Le gouvernement donnera l’exemple en réduisant de 50% au moins les dépenses inutiles ».

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Wang Yi, un homme d’appareil nationaliste et ombrageux.

Le 24 mai, la conférence de presse du Ministre des Affaires étrangères Wang Yi face à un public de journalistes clairsemé par l’obligation de distanciation a, quant à elle, été dominée par l’apologie de la réaction chinoise à l’épidémie et l’idée d’un « village mondial solidaire contre l’ennemi commun viral », la Chine ayant, selon lui, lancé « la plus vaste opération de secours humanitaire jamais organisée par un pays ».

L’hyperbole de Wang Yi, qui, au passage, rappela que la « Chine n’était plus ce qu’elle était il y a un siècle », était une critique indirecte de la campagne de harcèlement anti-chinoise lancée par Washington.

Ciblant sans répit les cafouillages initiaux de Pékin à Wuhan en janvier, elles laissent même planer la menace d’assigner la Chine en justice, une éventualité qualifiée par Wang Yi « de provocation 滥诉 lansu par laquelle les auteurs ne font que se déconsidérer moralement eux-mêmes 必将自取其辱 bi jiang zi qu qi ru ».

La réponse chinoise au déclenchement de la maladie à Wuhan qui fut, selon lui, rapide et transparente – ce qui est au mieux une « nuance » par rapport à la réalité - a toujours selon Wang Yi, « protégé la communauté internationale de manière efficace et responsable. »

Résilience chinoise dans une relation sino-américaine délabrée.

Le deuxième point fort de sa conférence fut précisément le constat de la spectaculaire dégradation des relation sino-américaines, - « au bord de la guerre froide », a t-il dit, le visage fermé -, en soulignant – coup de pied de l’âne - le très mauvais bilan des victimes de l’épidémie aux États-Unis, comparé à celui de la Chine.

S’il est vrai que la relation a en effet objectivement atteint son plus bas niveau depuis 30 ans, il convient de tempérer le jugement de Wang Yi, ulcéré par les incessantes attaques de la Maison Blanche, en rappelant que la situation des échanges commerciaux entre la Chine et les États-Unis reste encore très éloignée de celle d’une « guerre froide » [1].

Dans la foulée de son jugement pessimiste sur l’état de la relation sino-américaine, faisant dans le même temps l’éloge des liens avec Moscou, Wang Yi, a appelé Washington à coopérer avec Pékin sur un mode « gagnant – gagnant et de respect réciproque - 双赢-相互尊重 ».

Pour autant, affirmant crânement la résilience chinoise, il martela qu’en dépit des pressions, « la Chine ne changerait pas – 中国不会改变 » et que, restant fidèle aux « caractéristiques chinoises – 中国 特色色 », elle continuerait à promouvoir « la globalisation - 全球化 - », une bravade qui paraît aveugle aux contrefeux antichinois allumés partout en Occident et dans de nombreux autres théâtres, y compris en Asie du Sud-est et en contradiction avec l’exigence exprimée par Xi Jinping de placer la consommation intérieure au cœur de l’économie.

La remarque renvoyait en miroir à la crainte chinoise que la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement révélée par la pandémie accélère les mouvements de relocalisations hors de Chine. Lire : Effets de la guerre commerciale sur le tissu industrie.

Alors que, répondant à une question d’un journaliste japonais de Kyodo News sur les relations entre la Chine, le Japon et la Corée du sud, et à une autre de l’agence de presse égyptienne Middle East News Agency (MENA) sur l’aide chinoise à l’Afrique, Wang Yi venait de longuement exposer les intentions de coopération pacifique de Pékin en Asie du nord-est ainsi que la générosité chinoise en Afrique, une question du correspondant de CNN sur la nouvelle agressivité de « Loups guerriers » de la diplomatie chinoise jeta un froid.

Irascible et calculateur.

Après avoir reconnu avec une aigreur crispée le droit des journalistes à poser les questions qu’ils voulaient 我尊重你提问题的权利, Wang Yi, connu pour sa grande susceptibilité nationaliste, a commencé à répondre par une leçon de morale internationale adressée à D. Trump et à la vaste mouvance antichinoise aux États-Unis transcendant les clivages politiques : « Celui qui ne distingue par le vrai du faux 人无是非 inspire la défiance 难以立信 ; de même un pays qui ne distingue pas le vrai du faux 国无是非, ne peut pas trouver sa place dans la famille des Nations 难以立世.

Puis, élevant son discours à hauteur de l’histoire millénaire de la Chine, il a contredit l’accusation d’agressivité par une référence édifiante au caractère intrinsèquement pacifique des Chinois, à leur pondération et à leur courage.

« Depuis les temps anciens, la Chine est largement reconnue comme une nation de modération. Nous, les Chinois, apprécions la paix, l’harmonie, la sincérité et l’intégrité. Nous ne choisissons jamais de nous battre ou d’intimider les autres, mais nous avons des principes et des tripes. » (…) « Nous rejetons les insultes délibérées, les calomnies sans fondement et défendons résolument notre honneur, notre dignité nationale, l’équité, la justice et la conscience humaine. »

Aux autres questions embarrassantes, Wang Yi a répondu sur le même ton de la bonne foi outragée rejetant assez souvent la responsabilité des tensions sur Washington.

Dans la péninsule coréenne, Pyongyang avait fait un geste de bonne volonté ; il fallait maintenant que les États-Unis répondent par des initiatives concrètes ; à propos de la mer de Chine du sud, évoquée par un journaliste du Strait Times, il a nié les tensions en cours, pourtant conséquences directes des revendications territoriales chinoises, et fait l’éloge de la coopération toujours meilleure entre Pékin et l’ASEAN ;

L’attitude pacifique de la Chine est, dit-il, ciblant directement Washington et le Japon, « en contraste radical avec celle de quelques pays étrangers à la région coutumiers de démonstrations de forces 在向南海增派军机军舰炫耀武力, dans le but de semer la discorde entre la Chine et l’ASEAN, mettant en péril la stabilité acquise au prix d’efforts importants 破坏南海得来不易的稳定局面 ».

Sur la mer de Chine du sud, lire le rappel de la réalité très éloignée du discours de Wang Yi sur la situation de l’Asie du Nord-est où l’agressivité chinoise a, en dépit de l’attrait du marché chinois principale destination des exportations de tous les pays, allumé quelques contrefeux antichinois au Vietnam, en Malaisie, en Indonésie et d’une manière plus flottante, aux Philippines : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.

L’inflexible politique d’une seule chine.

De même, à une question sur Taïwan liée aux relations avec Washington et avec l’OMS, posée par un journaliste irlandais, la réaction du ministre est restée inflexible et figée, quand bien même la réaction de l’Île à la pandémie fut exemplaire et rigoureuse.

Ayant évité de mettre son économie à l’arrêt par un confinement total, la direction taïwanaise peut, aujourd’hui, grâce à son expérience passée du SRAS en 2003 et à l’expertise du vice-président Chen, lui-même épidémiologiste, se flatter d’avoir limité le bilan de l’épidémie à un des plus faibles taux de victimes au monde (7 décès pour 23 millions d’habitants).

Et pourtant, alors que l’expérience de Taipei aurait pu éclairer nombre de pays, l’Île gouvernée par une présidente indépendantiste qui refuse de concéder qu’elle fait partie de la Chine, n’a pas été autorisée par l’OMS sous influence de Pékin, à participer à la 73e assemblée mondiale de la santé organisée par l’OMS du 17 au 21 mai.

« En refusant le consensus de 1992 (par lequel le Parti Communiste Chinois et son vieux rival de la guerre civile, le KMT reconnaissent que Taïwan est la Chine), le gouvernement de Taïwan, a martelé Wang Yi, a lui-même fermé la porte à toute consultation avec Pékin sur la possibilité pour l’Île de participer à des activités internationales ».

De même, sur la question du rattachement au Continent, et en dépit des résultats des scrutins ayant porté au pouvoir pour la deuxième fois en 15 ans un président indépendantiste, malgré le refus unanime des deux partis politiques d’une réunification aussi longtemps que le PCC sera au pouvoir sur le Continent, Wang Yi a exprimé une position statufiée et inflexible, comme dictée par une fatalité céleste.

« La réunification des deux côtés du détroit de Taïwan est la tendance de l’histoire. Aucun individu ou aucune force ne peut l’empêcher de se produire. Nous exhortons la partie américaine à apprécier pleinement la grande sensibilité de la question de Taïwan et à respecter le principe d’une seule Chine et les trois communiqués sino-américains. » (…)

(…) « Nous conseillons à la partie américaine d’abandonner ses illusions et ses calculs politiques et de ne pas tenter de contester la ligne rouge de la Chine ou de mal juger la ferme détermination de 1,4 milliard de personnes à défendre l’unification nationale. »

La carte sauvage de Hong Kong.

Enfin, ajoutant encore à l’aigreur inédite de la relation sino-américaine, les sessions ont baigné dans la tension qui monte à Hong Kong après le projet rendu public lors de la réunion de l’ANP de promulguer une loi sur la sécurité du territoire dite de « sécurité nationale ».

Le projet qui a soulevé de vives réactions à Hong Kong et un tollé aux États-Unis où Trump a promis des sanctions, vise directement à couper court à un retour des manifestations de l’année 2019 et à tuer dans l’œuf tout mouvement indépendantiste.

La perspective politiquement insupportable pour Pékin ulcéré par l’intrusion de Washington dans ses affaires intérieures, est devenue un des principaux soucis du régime.

Sa crainte est que les manifestations monstres de l’année 2019, ponctuées de graves violences, menées par une jeunesse survoltée et très politisée ne soient le prélude à une rupture catastrophique, portant le risque de compliquer la rétrocession en 2047. Lire : Hong Kong : bataille rangée, controverse juridique, souveraineté et droit des individus.

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Deux reflets de la Chine.

L’image donnée de la Chine par les deux hommes est étonnamment contrastée. Il est vrai que l’un et l’autre, ayant exactement le même âge sont d’ardents nationalistes portés par le projet d’une Chine puissante rivalisant avec les États-Unis au sommet de la hiérarchie des nations du monde à l’échéance de 2049.

En octobre 2017, ils ont, fidèles au « centralisme démocratique » du parti, tous deux endossé la pensé de Xi Jinping, des « caractéristiques chinoises » différente de l’Occident.

Là s’arrêtent les similitudes.

Autant le Premier ministre, juriste de l’Université de Pékin, membre du sérail depuis 2007, n°2 du régime et chef du gouvernement est un homme de terrain ayant dirigé deux provinces, celles du Henan et du Liaoning, connaissant le peuple dont, on l’a vu, il se soucie « de ménager l’espoir » ;

Autant Wang Yi, diplômé de l’Université des affaires étrangères de Pékin, est strictement un homme d’appareil, resté à l’échelon subalterne hors du Bureau Politique, à la pensée calibrée par l’expérience du Waijiaobu.

Ses responsabilités, toutes éloignées du terrain, furent la Direction du Centre d’analyse du MAE, la charge d’Ambassadeur à Tokyo et la direction du Bureau des Affaires taïwanaises occupée pendant 5 ans, juste avant sa nomination à la tête du Waijiaobu en 2013.

Réformateur convaincu, LI Keqiang a certes entériné « les caractéristiques chinoises » en octobre 2017, mais il ne nourrit pas aussi ouvertement que Xi Jinping et Wang Yi la même hostilité envers l’Occident attisée par la mémoire des humiliations subies par l’Empire au XIXe siècle.

En 2013, alors qu’il venait de prendre le poste de premier ministre [2] LI Keqiang avait cautionné la publication de « China 2030, building a modern, harmonious and creative society » cosigné par la Banque Mondiale et le Centre de recherche du Conseil d’État, alors sous sa coupe et dont le n°2 était Liu He.

Ami d’enfance de Xi Jinping, mais dont la pensée est moins radicalement antioccidentale, aujourd’hui vice-premier ministre, membre du Bureau Politique, Liu est en charge des négociations commerciales avec Washington. En fort contraste avec Wang Yi. il est un des plus actifs artisans de l’apaisement des tensions avec les États-Unis.

*

Ainsi, l’image de la Chine véhiculée à l’extérieur par ces deux points de vue, résultat de l’histoire politique personnelle de LI Keqiang et de Wang Yi, est-elle, c’est le moins qu’on puisse dire, discordante. On objectera qu’il ne s’agit que d’une différence de forme ne modifiant en rien la réalité de l’ambition impériale chinoise.

Dans ce cas, cependant, le contraste est tel qu’il n’est pas impossible que la forme conditionne le fond.

Alors que le discours de LI dont l’histoire récente le placerait dans la position d’un interlocuteur en mesure de trouver un terrain d’entente avec l’Ouest, a exprimé une prudence appliquée au chevet de l’économie et de la société toutes deux fragilisées par la crise épidémique, montrant une Chine pansant ses plaies, lui-même soucieux des équilibres sociaux bousculés par l’inflation et le chômage, Wang Yi s’est, par ses réponses raides et intransigeantes, affirmé comme le tenant d’un nationalisme implacable.

En dépit de ses dénégations offusquées, c’est bien lui qui, donnant le ton au Waijiaobu, fut l’un des initiateurs de la stratégie offensive de la diplomatie chinoise, caricaturée en « Loup guerrier ».

Héritage exacerbé de la pensée nationaliste de Wang Hunning, n°5 du régime, conseiller proche de Xi Jinping et concepteur de la pensée devenue normative des « caractéristiques chinoises », principal ingrédient du nationalisme radical de Pékin, l’image diffusée par Wang Yi exprime l’idée de l’inviolabilité absolue de la souveraineté chinoise à défendre par tous les moyens, y compris contre le droit international en mer de Chine du sud.

Lors de cette session de l’ANP qui s’est achevée le 28 mai par la conférence de presse de LI Keqiang, l’une des preuves les plus claires que la mouvance exprimée par Wang Yi, mais portée avec force par Xi lui-même, tient le haut du pavé dans le sérail chinois, fut la hausse du budget militaire de 6,6% annoncée le 22 mai.

Hausse du budget de la défense et désir de puissance.

La progression qui porte le budget militaire visible à 178 Mds de $ (+11 Mds de $) - 2e de la planète, mais loin derrière les 721 Mds de $ du Pentagone [3], est la plus basse depuis 30 ans.

Il reste que dans un contexte de croissance incertaine et un arrière-plan budgétaire fortement contraint par l’exigence d’économies, la hausse constitue un signal fort des intentions de Pékin d’appuyer sa diplomatie musclée par des démonstrations de force chaque fois que nécessaire dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine du sud.

*

L’évolution de la situation de la planète et notamment le durcissement des relations sino-américaine, confirme à 40 ans de distance les convictions de Raymond Aron qui, dans « Paix et guerre entre les Nations (1962) analysait que les relations internationales seraient toujours gouvernées par la compétition de puissance et par les émotions nationales, plutôt que par le Droit.

Pour lui qui s’inspirait de Thomas Hobbe (1588 – 1679), les risques de conflit militaire entre les nations, seront toujours articulés à la « rivalité », à la « défiance » et à la « fierté », trois émotions clairement présentes dans l’actuelle trajectoire de renaissance 复兴 de la Chine.

Attisées par le souvenir de humiliations subies au XIXe siècle fréquemment évoquées par Xi Jinping, elles menacent de percuter de plein fouet en mer de Chine du sud, à Taïwan et à Hong Kong, d’autres alchimies à la fois complexes et explosives.

Comme des plaques tectoniques, se frottent le souvenir impérial et l’orgueil national chinois, la conscience d’une longue civilisation supérieure plusieurs fois millénaire – exprimée par Wang Yi - les principes démocratiques et le droit, la fougue de la jeunesse idéaliste et politisée de Hong Kong, le désir identitaire des Taïwanais et, peut-être par-dessus tout la crainte de plus en partagée en Asie du Sud-est et en Occident, que Pékin met en œuvre de manière imperturbable et avec constance, le vieux rêve normatif central des anciens mythes de l’Empire du Milieu.

Note(s) :

[1Certes les offensives douanières de D. Trump ont réussi à contracter le déficit commercial américain passé de 80 à 54 Mds de $ soit une chute de 26 Mds de $ pour les 3 premiers mois de 2020.

Mais la réalité est que les relations commerciales bilatérales du premier trimestre 2020 sont encore proches de 100 Mds de $ (ce qui, en glissement annuel, placerait pour l’ensemble de l’année 2020 la Chine au 3e rang des partenaires commerciaux de l’Amérique, derrière le Canada et le Mexique et devant le Japon (218,3 Mds de $) (source : Trade in Goods with China)

[2La nomination de LI Keqiang au poste de Premier ministre en 2013 ne fut cependant pas assurée à 100% jusqu’à ce que le Congrès entérine sa position de n°2 du Régime. On lui reprochait en effet de manquer de réactivité et de charisme, en même temps que d’avoir accumulé une série d’expériences malheureuses lorsqu’il était à la tête de la province du Henan où il avait couvert avec le Parti un vaste scandale de sang contaminé cautionné par des cadres véreux, ayant provoqué une explosion de l’épidémie de SIDA dans la province.

D’autres catastrophes ont marqué ses mandats à la tête du Henan (incendie d’un centre commercial à Luoyang - 300 morts -) et du Liaoning (explosion d’une mine de charbon, - 200 morts -), qui fournirent à ses adversaires de la mouvance Jiang Zemin férocement opposée à celle de Hu Jintao, son mentor de la « ligue de la jeunesse » (1983 – 1998), les arguments pour lui barrer la route de n°1 du Parti en 2007.

[3A titre de comparaison, le budget militaire de la fédération de Russie est de 65 Mds de $, celui du Royaume Uni de 48,7 Mds de $ et celui de la France 37,5 Mds d’€ (41,25 Mds de $)

 

 

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