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›› Editorial
Biden en Asie. Jeux de postures et d’influences. Une hypothèse d’apaisement ?
Du 20 au 24 mai, le président Joe Biden s’est rendu en Corée du Sud et au Japon. Depuis son entrée en fonction, le 20 janvier 2021, il y a 16 mois, c’était son premier voyage en Asie, dans les deux pays proches alliés de l’Amérique abritant un nombre important de bases militaires [1] et de troupes américaines.
Le voyage faisait suite à la première invitation en 45 ans, les 12 et 13 mai derniers, des dirigeants de l’ASEAN à la Maison Blanche. En pleine guerre en Ukraine, la succession des deux événements était un message appuyé de la volonté des États-Unis de rester malgré tout en première ligne en Asie, alors que les tensions avec la Chine qui n’ont pas faibli, étaient encore exacerbées par les menaces américaines mettant en garde Pékin contre la tentation de contourner les sanctions à la Russie.
Aux responsables de l’Asie du Sud-est réunis à Washington, Joe Biden a déclaré, enthousiaste que, dans les cinquante années à venir, une grande partie de l’histoire du monde s’écrirait dans les pays de l’ASEAN, avec l’Amérique qui y voyait aussi son avenir.
La démonstration de ce qui s’affirme comme un « retour » de l’Amérique venait plus de cinq années après que Donald Trump ait, en janvier 2017, brutalement tourné le dos à la stratégie du libre-échange exprimé par le « Trans-Pacific Partnership – TPP - » de Barack Obama.
Critiqué par des intellectuels comme Noam Chomsky et des hommes politiques démocrates très à gauche tels que Bernie Sanders qui y voyaient un risque de régression sociale portée par les féroces compétitions capitalistes, le pacte avait finalement été abandonné par le Congrès qui ne l’avait même pas examiné.
Sans l’Amérique et pris à contrepied, les pays du TPP avaient, en mars 2018, lancé la variante du « Comprehensive and Progressive Agreement for Trans Pacific Partnership – CPTPP - », accord de libre-échange entre le Canada et dix autres pays de l’Asie Pacifique dont l’Australie, Brunei, le Chili, le Japan, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapore et le Vietnam.
Moins de trois années plus tard, ce pacte conclu sans Washington était concurrencé par la riposte chinoise du « Regional Comprehensive Economic Partnership ».
Signée par vidéoconférence le 15 novembre 2020, elle créait la plus vaste zone de libre-échange au monde comptant pour 30% du PNB de la planète et englobant 15 pays (Chine, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle Zélande + 10 pays de l’ASEAN), avec cependant le sérieux bémol de l’absence de l’Inde. Lire : En l’absence de l’Inde, la Chine unique poids lourd du Partenariat Économique Régional.
Cette fois pourtant, « le retour de l’Amérique » désigné sous le nom de « Indo-Pacific Economic Framework IPEF – Cadre économique de l’Indopacifique » conclu avec l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie, le Vietnam, l’Australie, les Philippines Vietnam, les Philippines et la Thaïlande, se présente sous un angle très éloigné des attentes du libre-échange.
Fin de la course au libre-échange et rééquilibrage stratégique.
Le nouveau « cadre économique » qui ne comporte aucune réduction tarifaire et aucun accès préférentiel aux marchés intérieurs des signataires, est en effet bien plus un « forum » orchestré par les États-Unis destiné à la fois à réorganiser et renforcer le tissu macro-économique et logistique de la région dans le sens de plus de résilience industrielle, de plus d’éthique et d’un meilleur respect de l’environnement.
Surtout, il est, sans le dire explicitement, un moyen de surveiller et mieux encore « d’équilibrer » de manière coordonnée les initiatives économiques chinoises non respectueuses de l’environnement et de l’éthique d’entreprise.
Plus largement et selon la Maison Blanche, il s’agit « d’un arrangement économique conçu pour relever les défis économiques du XXIe siècle, allant de l’établissement de règles de conduite pour l’économie numérique à la consolidation des chaînes d’approvisionnement, en passant par l’appel aux investisseurs pour la réalisation des infrastructures d’une transition énergétique propre et l’amélioration des normes de transparence, de fiscalité équitable et de lutte contre la corruption. ».
Pour faire pièce aux « nouvelles routes de la soie » dans cette zone qui, avec l’Inde, compte 60% de la population mondiale forcément séduite par les prêts chinois, le projet prévoit 50 Mds d’investissements directs, annoncés dans la déclaration commune du 24 mai.
Enfin, le voyage de Biden, aura, à côté de son versant économique régulateur et de vigilance éthique clairement dirigé contre le foisonnement commercial chinois, réaffirmé la volonté d’un rééquilibrage stratégique face à l’expansion de Pékin.
La riposte s’affirme alors qu’après de longues années de recherche d’influence, la Chine vient de préciser ses intentions dans le Pacifique sud par un ancrage aux Îles Salomon qui lui donne le droit d’intervenir directement avec sa police pour y protéger ses intérêts. Lire : Aux Îles Salomon, Pékin perturbe la prévalence anglo-saxonne.
Le 24 mai, à Tokyo, les quatre pays du « QUAD » (États-Unis, Australie, Japon, Inde) (lire : Bruits de ferraille en mer de Chine de l’Est. Chronique d’un nationalisme enflammé et contrecoups) qui se désignent eux-mêmes comme un contrepoids démocratique, ont clairement ciblé, sans la citer, l’expansion de la Chine.
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Le « QUAD » contrepoids à l’expansion chinoise.
Le 24 mai, au milieu d’une longue déclaration à large spectre balayant tous les sujets, depuis les vertus écologiques et la transparence économique jusqu’à la lutte contre l’épidémie en passant par l’éthique d’entreprise et l’éradication de la corruption, figure notamment la volonté de « sauvegarder le droit, pièce maîtresse de l’ordre international, notamment la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS), le maintien de la liberté de navigation et de survol, y compris en mer de Chine de l’Est et du sud. »
Et, allusion sans équivoque aux menées impériales chinoises en mer de Chine du sud, la déclaration exprime « la ferme opposition à toute action coercitive, provocatrice ou unilatérale visant à modifier le statu quo et à accroître les tensions dans la région. »
Elle cite « la militarisation des îlots contestés, l’utilisation dangereuse des garde-côtes et des milices maritimes et la perturbation des activités d’exploration des ressources offshore par d’autres pays. ». Lire à ce sujet : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.
Avec un œil sur les Île Salomon, la mise au point du QUAD se projetait aussi vers le Pacifique sud. « Individuellement et collectivement, nous renforcerons encore notre coopération avec les pays insulaires du Pacifique, afin d’améliorer leur bien-être économique, renforcer leurs infrastructures sanitaires et de transport, leur système éducatif, leur résilience environnementale, soutenir leurs pêcheries et améliorer leur sécurité maritime. »
La composante stratégique anti-chinoise de la déclaration de Tokyo n’a pas échappé à la Direction du parti, qui a aussitôt manifesté sa colère.
Pékin était d’autant plus piqué au vif qu’à la question d’un journaliste qui l’interrogeait à Tokyo sur la réaction de Washington en cas d’attaque chinoise contre Taïwan, le Président américain a répondu que l’Amérique s’impliquerait dans le conflit, avant de se corriger lui-même en affirmant que la politique « d’une seule chine » de l’Amérique n’avait pas changé [2].
Réaction courroucée de Pékin et compétition d’influence dans le Pacifique Sud.
Pour marquer son agacement face à ce qu’elle perçoit comme une cabale destinée à freiner sa montée en puissance, le 25 mai, le lendemain de la déclaration du QUAD, l’armée populaire de libération annonçait sans en préciser les détails, l’organisation de manœuvres aéronavales autour de Taïwan.
L’annonce suivait de 24 heures le survol de l’Asie du Nord-est par des bombardiers chinois et russes, premier exercice conjoint organisé par Moscou et Pékin depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Dans la foulée, le 26 mai, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi, à la tête d’une délégation de vingt personnes, commençait aux Îles Salomon, un voyage de dix jours dans huit micro-États du Pacifique sud, avec l’intention d’y conclure aussi des accords de sécurité destinés à protéger les intérêts chinois.
L’élargissement de la trace chinoise vise Kiribati, les Samoa, les Fidji, le Vanuatu, la Papouasie-Nouvelle Guinée et le Timor Oriental. En arrière-plan, la Chine exprime la volonté de s’engager dans une région ayant traditionnellement conservé des liens étroits avec ses principaux rivaux que sont l’Australie et les États-Unis.
En même temps, alors que dans le Pacifique sud, les îles Marshall, Nauru (1400 et 1000 nautiques au NE des Salomon) et Palau (570 nautique à l’Est de Mindanao), restent fidèles à Taïwan, Pékin consolide ses liens avec les pays qui ont récemment tourné le dos à l’Île.
Kiribati est un exemple des fluctuations diplomatiques. Alors qu’en 2003, l’archipel de 32 atolls avait rompu ses relations avec Pékin qui dataient de 1980, pour établir des liens officiels avec Taïwan, il les renouées en 2019, suivant de peu les Îles Salomon.
Au total, la réaction américaine exprimée à Séoul et Tokyo exprime une posture de rééquilibrage stratégique et de freinage face à l’expansionnisme chinois. Alors qu’en Europe, « les couteaux sont tirés » entre Moscou et l’Occident, en Asie, le jeu reste encore limité aux postures d’influence entre les deux premières puissances de la planète, avec cependant, là aussi, un risque d’engrenage néfaste, souligné par Henri Kissinger au forum de Davos.
Le 24 mai, le vieux stratège qui, pour tenir à distance le risque d’engrenage catastrophique, conseillait à l’Ukraine de céder à la Russie des portions de son territoire, a aussi appelé Pékin et Washington à trouver des accommodements raisonnables pour préserver la planète d’un cataclysme.
En substance, très alarmiste, il énonçait que la relation hautement conflictuelle entre Pékin et Washington, aujourd’hui historiquement inédite, présentait l’un pour l’autre une menace existentielle. Dans ce contexte explosif, les deux devaient se convaincre de l’urgence d’un assouplissement politique face au risque qu’un conflit déclaré sans contrôle des armements et sans limites technologiques qui serait une catastrophe pour l’humanité.
En Chine et aux États-Unis, les responsables ont pris conscience du risque. L’ambiance bilatérale reste il est vrai très échauffée, mais les tensions ont baissé d’un cran depuis les brutalités de la rencontre d’Anchorage. Lire p.2 le § « La violence verbale des échanges publics ».
La fragile hypothèse d’une tentative d’apaisement.
Alors qu’en Europe la discorde avec la Russie a dérapé vers la guerre et un risque d’explosion générale, à Pékin on se demande s’il est encore possible de tourner le dos à l’hypothèse mimétique d’une réplique funeste en Asie.
En un mot, peut-on parier que, plus prudents, les esprits pourraient réfléchir à ne pas suivre ce nouvel exemple de suicide européen. Le 26 mai, le Japonais Katsuji Nakazawa, ancien correspondant à Pékin, faisait dans Nikkei l’hypothèse que Pékin aurait fait le premier pas d’un apaisement.
Au moment où les relations sino-américaines s’approchent de l’abime, le Président chinois, échaudé par l’exemple de conflagration en Europe et soucieux de tenir à distance une embardée stratégique catastrophique à huit mois du Congrès, a dépêché à Séoul son meilleur allié, le Vice-Président Wang Qishan.
Connu pour sa réactivité lucide et le pragmatisme efficace dont il avait fait preuve après la secousse politique de la mise à jour des mensonges de l’appareil, en 2003, lors de l’épidémie de SARS à Pékin, l’homme, aujourd’hui âgé de 74 ans, ancien chercheur de l’Académie des Sciences Sociales et historien de formation, est apprécié en Occident.
En Corée du sud cette fois, sa mission était, selon Nakazawa qui cite des sources proches des Américains, d’explorer la possibilité d’une reprise du dialogue au sommet avec Washington.
Le message porté par Wang qui représentait la Chine à un niveau inhabituel pour ce genre d’événement, a été transmis à la délégation américaine conduite par Douglas Emhoff, l’époux de la vice-président Kamala Harris, venue assister à la cérémonie d’investiture du nouveau président sud-Coréen Yoon Suk-yeol, le 10 mai dernier.
La mission discrète pourrait avoir porté ses fruits. Une semaine plus tard, lors d’un échange téléphonique entre Yang Jiechi et Jake Sullivan, Pékin et Washington ont évoqué des échanges de vues possibles sur la péninsule coréenne et sur le conflit ukrainien.
Deux jours après l’échange téléphonique, Jake Sullivan qui, le 19 mai, parlait à des journalistes à bord de l’avion présidentiel « Air Force One », en route vers Séoul, évoquait la possibilité d’une rencontre au sommet. « Je ne serais pas surpris si, dans les semaines à venir, le président Biden et le président Xi se parlaient à nouveau ».
Il est vrai que la déclaration de Biden sur Taïwan à Tokyo, bien qu’aussitôt corrigée, pourrait avoir détruit la perspective d’une rencontre, au moins à court terme. Il reste qu’à Pékin comme à Washington, une année après les féroces échauffourées verbales d’Anchorage, l’humeur est à la reprise du dialogue.
Au cours de la même conférence de presse où, par sa remarque sur Taïwan, il a ulcéré Pékin, Biden avait aussi considéré la possibilité de baisser les taxes punitives infligées à la Chine par D. Trump.
Objectivement Xi Jinping conscient que la levée des taxes soulagerait l’économie chinoise sérieusement mise à mal par les confinements, a aussi intérêt à l’apaisement. Sans compter que politiquement une aggravation des crispations sino-américaines à huit mois du Congrès donnerait l’occasion aux caciques du Parti de lâcher leurs critiques contre lui.
Note(s) :
[1] Depuis la fin de la 2e guerre mondiale et la défaite du Japon, 50 000 militaires américains stationnent dans l’archipel sur 84 bases ou emprises, dont 19 à l’armée de l’air et la base aérienne de Yokota où se trouve le Quartier Général, 16 à l’armée de terre, 31 à la marine et 18 au corps des Marines.
Cette forte présence qui coûte annuellement au Japon 4,4 Mds de $, compensant 75% des dépenses américaines, a régulièrement été contestée par l’opinion publique, notamment après plusieurs dizaines d’exactions et crimes commis par les militaires américains. Les plus fortes réticences japonaises sont observées à Okinawa.
En Corée du sud, stationnent 28 500 militaires américains (18 500 soldats de l’armée de terre, 7800 aviateurs, 350 marins et 120 Marines) sur cinq emprises majeures qui abritent 90 avions de combat, 40 hélicoptères d’attaque, 50 chars de combat et 60 missiles sol-air Patriot.
Selon les derniers accords conclus en 2019 entre Séoul et Washington, le tout est financé par une contribution annuelle de 921,5 millions de $ à la charge de la Corée.
[2] La question de l’engagement de Washington pour défendre l’Île fait aussi débat à Taïwan où ceux qui doutent de l’implication directe de l’armée américaine ne sont pas rares. Lire : L’œil sur la crise en Ukraine, la querelle des concepts de défense. L’implication américaine en question.
Notons aussi que, contrairement aux dénégations de Washington, les États-Unis transgressent déjà les « Trois communiqués » y compris par des coopérations militaires directes ponctuelles dans l’Île.
Enfin, pour replacer la réflexion au bon niveau des risques, la vérité oblige à dire que dans la lutte d’influence que se livrent Pékin et Washington, si la Chine continentale s’emparait militairement de l’Île, la prévalence américaine, non seulement dans la zone Asie Pacifique, mais également ailleurs sur la planète, serait gravement compromise.
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