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›› Editorial

Il y a cinquante ans, le rêve d’Henry Kissinger

En soutien de Pékin, Moscou vent debout contre le concept « Indopacifique ».

Les 4 membres du dialogue quadrilatéral « Quad », de gauche à droite, le Japonais Yoshihide Suga, Joe Biden l’Américain, Scott Morrison l’Australien et l’Indien Narendra Modi, ont échangé leurs vues le 12 mars par vidéo-conférence. A droite Sergueï Lavrov qui dénonce le principe et accuse Washington d’enrôler New-Delhi dans une stratégie de confrontation avec la Chine.

C’était le premier échange entre les Chefs d’États et de gouvernement et leur premier communiqué commun. Alors que l’essentiel du message évoque la lutte contre la pandémie et la « centralité de l’ASEAN » dans la région, sa conclusion est une allusion directe aux pressions chinoises pour imposer sa marque politique sans concurrence des États-Unis et de tout autre acteur extérieur à la zone, y compris pour des opérations de recherche d’hydrocarbures.

« Notre ambition est en phase avec les exigences de la période ; notre partenariat est déterminé à aider la région la plus dynamique du monde à répondre à la crise sanitaire historique, et à œuvrer pour que l’Indopacifique soit libre, ouverte, accessible, diversifiée et prospère ». Lire : Quad Leaders’ Joint Statement : “The Spirit of the Quad”.

L’affirmation de puissance de la Chine dans la région est clairement à l’origine de l’accélération de la fréquence des réunions du « dialogue Quad » et de la hausse de leur niveau.

Elles ont été élevées au niveau ministériel en septembre 2019, en marge de la session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York. Depuis, les ministres des Affaires étrangères se sont rencontrés deux fois : en personne à Tokyo en octobre 2020 et par vidéo en février 2021. En novembre 2020, l’Australie avait été invitée par l’Inde à l’exercice navals de Malabar avec le Japon et les États-Unis.


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Articulée au concept stratégique « d’Indo-pacifique », aux côtés de Washington, la résistance à la Chine regroupe déjà formellement l’Australie, le Japon et l’Inde qui, au nom de leurs systèmes démocratiques et dans le cadre du « dialogue quadrilatéral - Quad » cité plus haut, s’opposent aux prétentions chinoises en Asie. Lire l’annexe, p. 3 de notre article : Pékin à Canberra : « Ne touchez pas aux intérêts vitaux chinois. » Brutalité et fragilités chinoises. Limites des discours d’ouverture

La visite de Lavrov fait suite aux sévères reproches que lui-même avait formulés à la mi-mars, au cours d’une réunion du Centre de recherche russe pour les affaires stratégiques où il accusait les « Occidentaux d’adopter un attitude “agressive et sournoise“ pour enrôler New-Delhi dans une stratégie anti-chinoise.

A cette occasion, réaffirmant la proximité « rebelle » de Moscou avec Pékin, il avait assuré que les deux rejetteraient les manœuvres occidentales et européennes visant à promouvoir un ordre mondial unipolaire, en apparence basé sur le droit, mais en réalité fondé sur leurs sanctions prises sans la caution de l’ONU, au prétexte de « cyber-intrusions » et de « piratages ».

En arrière-plan, on voit bien qu’au-delà des péripéties, le raidissement stratégique exprimé par Pékin et Moscou renvoie toujours à la défiance à l’égard de l’ordre démocratique pouvant menacer la pérennité de leurs régimes.

Derrière la posture d’assurance et de fermeté, il est impossible que le régime chinois ne s’inquiète pas de la nouvelle solidarité en ligne de jeunes internautes qui, de Hong Kong, Bangkok et Taïwan, en passant par l’Indonésie, la Malaise et la Birmanie, réclament plus de liberté et de droits, sous la bannière de l’alliance « du thé au lait ».

Le mouvement est né de la protestation solidaire des internautes de ces régions contre l’invasion des messages de propagande autoritaire des nationalistes chinois, baptisés « trolls », du nom d’une créature de la mythologie scandinave, peu amicale et dangereuse pour l’homme. Le mouvement dont le symbole du thé au lait fait contraste avec l’âpreté du thé vert chinois, a progressivement évolué vers la mise en cause en ligne du régime chinois.

Au cours de la réunion d’Anchorage, beaucoup d’accusations furent précisément proférées contre Pékin, sur le thème de la démocratie par les représentants américains Antony Blinken, secrétaire d’État aux AE et Jake Sullivan conseiller à la sécurité du Président Biden.

La violence verbale des échanges publics.

Dans un long monologue de 15 minutes, Yang Jiechi à gauche, ici face à Jake Sullivan conseiller à la sécurité du Président Biden, a fustigé l’arrogance américaine et nié à Washington la légitimité de chapitrer la Chine. « 美国没资格居高临下同中国说话. » La formule a enflammé les réseaux sociaux en Chine.


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Mais parlant tous les deux d’une position où ils estiment encore tenir le flambeau mondial et historique de la démocratie, les Américains furent contredits par Yang Jiechi, 杨洁篪, 71 ans, ancien ambassadeur à Washington et ancien MAE, n°15 du Bureau Politique. Il était assisté par son successeur, Wang Yi, 王毅, 68 ans, en poste au Waijiaobu depuis 2013.

Il faut se souvenir qu’en septembre 2020, Yang Jiechi avait été dépêché en Europe pour atténuer les effets de la raideur du ministre ayant fait quelques dégâts politiques en Allemagne. Lire : Wang Yi et Yang Jiechi en quête de rédemption diplomatique en Europe [1].

Cette fois, les deux représentants de la Chine eurent beau jeu de stigmatiser dans leurs véhémentes ripostes, les graves troubles sociaux internes à caractère racial qui secouent régulièrement les États-Unis, y compris ceux visant les Chinois.

Si la tuerie d’Atlanta du 16 mars, 48 heures avant la réunion en Alaska où six femmes asiatiques perdirent la vie, n’a pas été caractérisée comme un « crime raciste », il n’en demeure pas moins que le contexte pandémique et les controverses sur l’origine chinoise du virus, ont renforcé le très irrationnel sentiment visant les sino-américains qui n’ont pourtant rien à voir avec le régime de Pékin et ses cafouillages du début de la pandémie à Wuhan.

Symbolisant avec force l’actuelle assurance internationale de l’appareil et sa résistance à Washington, Yang Jiechi a, au cours d’un discours long d’au moins 15 minutes, riposté avec vigueur aux accusations tous azimuts de Blinken et Sullivan.

Accusant Pékin de perturber l’ordre international par ses prétentions territoriales, les deux avaient évoqué le récents développements à Hong Kong, les menaces chinoises contre Taïwan et la situation au Xinjiang à propos de laquelle Blinken a repris sans l’édulcorer l’accusation de « génocide ».

Le réquisitoire reprenait les critiques de nombre de pays démocratiques objets des sanctions américaines auxquelles l’Union Européenne s’est associée, le 17 mars [2].

Au passage, les deux Américain dénoncèrent les cyber-attaques chinoises contre les États-Unis et le chantage économique de l’accès à son marché, exercé par Pékin sur les alliés de Washington.

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Notons cependant une dissonance entre Pékin et Washington, dans la perception de la rencontre. Alors que les Chinois insistèrent pour désigner la réunion comme « un échange stratégique de haut niveau 高级战略会议 », comme s’ils voulaient tourner la page d’une relation effondrée, les Américains semblaient n’y voir qu’une « péripétie » sans lendemain.

A un moment pourtant, Blinken, 59 ans, à peine rentré du Japon, et tout en accusant la Chine de « perturber l’ordre mondial », fit aussi allusion à la coopération bilatérale « dans les domaines où ils restent possibles ». L’allusion laissait entendre qu’au Département d’État, on envisage une reprise des échanges sur une partie des dossiers abandonnés par D. Trump.

En revanche, Jake Sullivan a concentré son intervention sur les efforts de Washington pour rallier les nations démocratiques « pour que la région Indopacifique reste libre et ouverte. »

Note(s) :

[1Les talents de diplomate de Yang Jiechi furent pris en défaut quand, en juillet 2010 au 17e forum régional de l’ASEAN (ARF), il justifia les pressions chinoises sur les pays de la région en révélant le fond de sa pensée. Sa réaction renvoyait à l’ancestrale tendance de Pékin de ne se voir qu’en position centrale comme un prototype normatif et uniquement dans un rapport de forces « La Chine est un grand pays, et les autres sont des petits pays. C’est un fait ».

Depuis plus de 20 siècles, la vision chinoise des rapports internationaux s’articule uniquement au sentiment de centralité de sa propre puissance. Lors de la dynastie Han (206 av J-C – 220 apr.J-C), les élites chinoises qui considéraient leurs voisins comme des États tributaires au statut vassal, évoquaient en revanche l’empire romain comme le « Grand Han de l’Ouest ».

La norme chinoise utilisée par les élites Han pour mesurer la puissance de Rome pourtant immensément plus vaste que la leur, révélait le paradigme stratégique impérial toujours à l’œuvre aujourd’hui, de ne se voir qu’au centre, comme un principe organisateur et uniquement dans une relation de puissance.

[2Marquant un durcissement à l’égard de la Chine, Bruxelles qui sanctionne Pékin pour la première fois depuis 1989, a, le 17 mars, dans un premier train de mesures, approuvé les interdictions de voyage sur le territoire européen de quatre ressortissants chinois. Ils sont accusés de violations de droits à l’égard des populations ouïghour du Xinjiang. Purement symbolique, la mesure augmente la pression internationale contre Pékin.

Pékin a réagi par une riposte tout aussi symbolique en sanctionnant dix hommes politiques européens dont le Français Raphaël Glucksmann interdits de voyage en Chine avec leurs familles et deux centres de recherche européens - la Fondation danoise pour l’Alliance Démocratique - son président et ancien Premier ministre Anders Fogh Rasmussen, fut plus tard secrétaire général de l’OTAN, et l’institut allemand Mercator pour les études chinoises (MERICS) dont les analyses sur la Chine sont ni agressives ni polémiques.

Les sanctions contre l’UE furent annoncées 24 heures avant que l’Ambassadeur de Chine en France Lu Shaye se déchaîne contre Antoine Bondaz, chercheur à la FRS qu’il a traité entre autres de « petite frappe », de « hyène folle » et de « troll » (cf supra) pour avoir dénoncé les pressions chinoises contre la délégation de sénateurs ayant projeté de se rendre à Taïwan.


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