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›› Politique intérieure

Zhang Sizhi, la voix des avocats chinois s’est éteinte

Le décès le 24 juin de Zhang Sizhi, le plus célèbre avocat de Chine où la profession est tenue pour subversive par le pouvoir, est assurément un événement de politique intérieure. Son souvenir renvoie en miroir à la conception très fermée que l’appareil se fait de la justice où le droit des accusés est, quoi qu’en dise le régime, encore dans les limbes.

Avec une discrétion, une subtilité et une obstination qui furent l’inspiration de plusieurs générations d’avocats chinois, Zhang plaida entre autres pour la « Bande des Quatre », pour les dissidents de l’après-Tiananmen, pour les officiels en disgrâce et les victimes innocentes des harcèlements policiers.

Judith Bout qui selon la propre expression de Zhang fut « son démon occidental » a, durant de longues années, observé sa personnalité, ses méthodes, son style discret et obstiné, ses plaidoiries aux métaphores imagées, et, surtout, sa persévérance au milieu des embuches et des menaces de représailles d’un système incapable de comprendre que la Justice doit être neutre, et pour qui les avocats sont d’abord un danger pour l’ordre social et politique.

Aux côtés de Zhang, elle a précisément exploré l’hypothèse d’une fracture exactement au cœur d’un débat très actuel sur les contrastes entre les civilisations. Porté par l’affirmation « des caractéristiques chinoises », il fait l’hypothèse exprimée par la « Directive n°9 des sept interdits - 七个不要讲 - » que les valeurs de justice, de lutte contre l’arbitraire, de recherche obstinée de la vérité historique, ne seraient qu’un stratagème de l’Occident pour assurer la pérennité de son pouvoir.

La méfiance du système est tenace. A la nouvelle de son décès nombreux furent les avocats chinois qui lui rendirent hommage. Mais le pouvoir a réduit l’information sur ses funérailles à sa plus simple expression et, prenant prétexte des risques liés à l’épidémie de Convid-19, limité la participation publique à vingt personnes.

La rédaction.

*

Texte de Judith Bout.

Il incarnait l’avocat en République populaire de Chine. Zhang Sizhi est décédé le 24 juin à Pékin, à l’âge de 94 ans. Il s’était battu pour qu’existe et soit reconnue la défense dans le procès judiciaire ; une gageure dans un pays où, il y a quelque 40 ans, prendre la parole pour prononcer autre chose que des aveux ou des accusations était risquer une sanction politique.

Enraciner la défense en Chine.

Durant l’hiver 1980-1981, Zhang Sizhi accepte de coordonner la défense de la « Bande des Quatre et de la clique de Lin Biao », victimes expiatoires des atrocités commises durant la Révolution culturelle. La profession d’avocat venait d’être instituée, pour la première fois dans la République populaire de Chine, en 1979 ; et, encore, par un Règlement provisoire. Lors de ce procès en carton-pâte, il conçoit et impose pourtant une conception de l’avocat : un technicien que la science du droit autorise à s’affranchir de la contrainte politique.

L’avocat est alors un fonctionnaire du ministère de la justice, soumis aux injonctions de sa hiérarchie politico-administrative. Zhang Sizhi convainc son équipe de discuter les charges et leur qualification juridique là où on leur demande de préparer les accusés à « se tenir correctement à l’audience ». Les avocats obtiennent la suppression de sept chefs d’accusation sur quarante-huit.

Après le mouvement démocratique de 1989, Zhang Sizhi accompagne les plus grandes figures ciblées par la répression. En 1991, le sociologue Wang Juntao, accusé d’être une « éminence grise » des étudiants, alors qu’il était intervenu sur la placeTian’anmen à la demande du Front uni [1].

En 1992, il défend Bao Tong, le bras droit du secrétaire général du Parti Zhao Ziyang, limogé pour sa « mollesse » envers les manifestants. Zhang Sizhi rectifie les faits qui leur sont reprochés et leur interprétation sans nourrir la moindre illusion sur l’issue du procès. Son but, montrer que la condamnation ne tient pas juridiquement.

En 1995, Zhang Sizhi ferraille sur le terrain du droit pour démontrer que penser autrement ne constitue pas un crime lors du procès de Wei Jingsheng. Ce « dissident historique » avait réclamé, dès 1978, la « cinquième modernisation », la démocratisation politique, et a recommencé aussitôt après sa libération sous surveillance en 1993.

À chaque fois, Zhang Sizhi a interdiction de « plaider non coupable » ; il trouve la façon de dire ce qui ne se dit pas. Ses plaidoiries servent de modèle, elles circulent sous le manteau dans les facultés de droit. Cette notoriété ne dépasse pas le petit cercle des juristes car il observe une stricte discrétion médiatique pour ne nuire ni au prévenu ni à la profession d’avocat en devenir.

Cultiver la discrétion pour mieux plaider.

J’ai rencontré Zhang Sizhi pour la première fois au milieu des années 2000, j’ignorais tout de lui, sinon qu’il avait défendu des dissidents. J’étais alors missionnée par Marie Holzman [2], l’une de mes anciennes professeures, pour l’interroger sur l’application de la peine de mort en Chine et la perspective d’une abolition. Il a accepté de me recevoir avec une facilité déconcertante : un coup de téléphone et j’avais rendez-vous deux heures plus tard dans une brasserie allemande au cœur de Pékin.

J’ai appris, plus tard, que Wei Xiaotao, le frère puiné de Wei Jingsheng, réfugié à Paris, m’avait chaudement recommandée : Xiaotao avait beau ne pas me connaître, j’étais sa « meilleure amie française ». En pénétrant dans la salle du restaurant, j’ai cherché un homme seul avant de me rabattre sur la seule table occupée par des Chinois : un cinquantenaire sanglé dans un costume assis en face d’un monsieur habillé d’un simple polo qui aurait pu être son père.

J’ai tendu la bouteille de vin que j’avais apportée au plus jeune, qui, d’un mouvement de sourcil, m’a fait comprendre que je m’étais fourvoyée. Lui, il s’appelait Huigeng, mot-à-mot, « Peut-faire-plus ». Le fameux Zhang Sizhi, c’était l’autre. Un peu honteuse de cette entrée en matière, j’ai siroté la bière qu’ils m’avaient commandée d’autorité ; ils m’ont laissé reprendre contenance en se chamaillant pour départager lequel des deux servait de faire-valoir à l’autre.

Après quoi, Zhang Sizhi n’a cessé de me régaler de saucisses de Francfort, de sourires et de jeux de mots. Il a éludé l’unique question que j’ai réussi à lui poser. « La peine de mort » m’a-t-il répondu, « je ne sais même pas comment en parler. Il faudrait commencer par le commencement. Dans mon pays, la justice n’est pas un pouvoir indépendant et l’État et le Parti ne font qu’un. »

Les années suivantes, alors que j’avais entamé mes propres recherches sur la justice chinoise, je pris l’habitude de déjeuner avec Zhang Sizhi, lors de mes séjours à Pékin. Il m’offrait une échappée de fantaisie et de liberté. Je lui racontais mes déconvenues : des documents indispensables étaient introuvables en bibliothèque, les professeurs de droit acceptaient de me recevoir une première fois puis leur téléphone sonnait dans le vide, j’étais refoulée dès le portail des tribunaux dans lesquels je tentais de pénétrer.

Je n’avais toujours pas conscience de qui il était. J’ai pris la mesure du personnage après que « Peut-faire-plus », un prénom programmatique, m’a fait sa biographe en 2009. Cela a débuté par une suggestion lors d’un de nos déjeuners rituels : « Étudie donc le vieux bonhomme que tu as en face de toi. Personne ne t’en apprendra autant que lui sur la justice chinoise. »

A mon retour en France, j’ai longuement ruminé son conseil aux relents d’injonction ; j’ai effectué quelques recherches préliminaires. Il n’y avait pas grand-chose alors mais l’essentiel était là : cet homme avait créé le métier d’avocat en Chine populaire au sortir de la Révolution culturelle ; et ce, sans même pouvoir s’appuyer sur une tradition.

L’Empire ne connaissait que des maîtres des plaintes, dont l’art consistait à manier le pinceau pour aider les plaignants à rédiger leurs documents. Jamais, ces experts ne pénétraient dans le yamen, la résidence officielle du mandarin où était rendue la justice au nom de l’empereur. Ils faisaient l’objet d’une telle réprobation morale que la dernière dynastie, celle des Qing, les interdit. Le métier d’avocat est apparu à la fin du XIXe siècle sous l’influence occidentale, dans les concessions. Ce développement fut nécessairement heurté en temps de guerre.

J’ai discuté de ce projet avec Yves Chevrier, historien du politique dans la Chine moderne à l’EHESS. Il m’a encouragée ; un témoignage ne ferait malheureusement pas, à lui seul, une thèse mais c’était une occasion à ne pas manquer.

J’ai rédigé une lettre laborieuse à l’attention de Zhang Sizhi, que « Peut-faire-plus » n’a peut-être pas transmise. Je ne saurai jamais comment il a convaincu son mentor de parler ; Zhang Sizhi m’a confié, alors que j’entamais la rédaction de la biographie, que « Peut-Faire-Plus » nous avait bernés tous les deux.

« Peut-Faire-Plus » m’a rapidement procuré des documents précieux. Entre autres, un recueil des plaidoiries de Zhang Sizhi, publié à Taiwan en 1999, qui était épuisé ; ou encore un ouvrage consacré au procès de la « Bande des Quatre ».

Puis Zhang Sizhi m’a ouvert ses archives personnelles. Les photographies, qu’il avait récupérées auprès de sa famille, l’ont aidé à se remémorer son enfance et sa vie de jeune adulte. À partir d’avril 2011, j’ai collaboré avec le directeur de la revue Lawyer’s Digest (Lüshi wenzhai) Sun Guodong, auquel Zhang Sizhi ne pouvait plus refuser ce qu’il avait accepté de me donner : son témoignage [3].

Nos entretiens se sont déroulés durant quatre ans, de 2009 à 2013. Zhang Sizhi avait initialement posé une condition : qu’avant ma venue je lui envoie des questionnaires qui serviraient de fil conducteur aux entretiens. Il en avait besoin pour se préparer, il était déjà un homme âgé – plus de 80 ans.

De mon côté, cela m’a obligée à formuler correctement les questions grâce auxquelles je parviendrais à obtenir les renseignements dont j’avais besoin. Zhang Sizhi refusait systématiquement les interrogations « océaniques » : il fallait être précis et utiliser le mot juste pour espérer une réponse.

Il m’éconduisait également quand je lui demandais de commenter l’actualité s’il estimait ne pas disposer de suffisamment de recul. En particulier, il ne voulait pas caractériser ce qui a été appelé « le mouvement de protection des droits », jugeant que, sous cette étiquette générique, l’on rassemblait des gens venus d’horizons très épars ne poursuivant pas les mêmes buts.

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Former des successeurs

Durant ces années, la Chine vivait, en effet, un moment d’ébullition juridique. Le coup d’envoi avait été donné en 2003. Cette année-là, un jeune étudiant dénommé Sun Zhigang était mort en centre de rétention à Canton.

Des journalistes, des professeurs d’université, des avocats s’étaient associés pour dénoncer le système de rapatriement et de détention, réservé aux migrants qui vivaient en ville sans détenir de permis de résidence urbain. Ils avaient obtenu sa suppression, annoncée en août de la même année. Depuis, « l’affaire Sun Zhigang » tenait lieu de modèle.

Le droit, rejeté par Mao Zedong, était alors mis en avant par le Parti-État. En 1999, le « principe du gouvernement par la loi. » avait été inscrit dans la Constitution. Il s’agissait, non plus seulement de créer des règles là où il n’y en avait pas jusque-là, mais de les faire appliquer par des tribunaux à l’autorité réaffirmée [4].

Pour les intellectuels, le droit était devenu la nouvelle clé de la « modernisation » de la Chine – ce terme de « modernisation », qui revenait dans toutes les bouches, n’avait pas le même sens selon les interlocuteurs. Ce moment venait après le rejet dans le sang par le Parti en 1989 de la réforme politique, très discutée dans les années 1980.

Il venait aussi après la constatation de ce que la libéralisation économique partielle, dans les années 1990, n’avait pas entraîné une ouverture, un assouplissement, que certains souhaitent encore. Plutôt que de chercher à transformer leur pays par le haut – par de grandes réformes de structure, les intellectuels s’essayaient à le modifier, de plus en plus, par le bas en portant leur regard vers le « petit ». En l’occurrence, des affaires judiciaires bien concrètes, érigées en « cas » pour faire avancer telle ou telle cause.

Justement, durant les années 2000, il ne manquait pas d’affaires, de conflits, « d’incidents de masse » pour reprendre le vocabulaire du Parti. Ces conflits, localisés, pouvaient prendre des tournures extrêmement violentes. Ouvriers d’État mis à pied, migrants venus en ville travailler sans la protection du permis de résidence urbain, paysans expropriés de leurs terres, citadins délogés, pétitionnaires violentés, pollutions environnementales, les sujets d’affrontement ne manquaient pas.

L’exigence de justice sociale et de protection s’intensifiait dans un environnement devenu compétitif où les inégalités s’accroissaient. Parce que le régime encourageait le recours à la régulation des conflits par le droit, reconnaissait officiellement l’expertise juridique, on se saisissait, partout, en Chine populaire, du droit. Voir : Xi Jinping et la longue route vers l’indépendance de la justice.

Dans ces circonstances, la profession d’avocat connaissait un essor spectaculaire. De jeunes avocats venaient à Zhang Sizhi et lui demandaient conseil. Parmi eux, Pu Zhiqiang et Xia Lin, que l’on connait pour avoir défendu l’artiste Ai Weiwei. Pas une affaire délicate qui ne soit passée entre les mains de Zhang Sizhi.

Nos entretiens matinaux étaient régulièrement interrompus par des coups de téléphone ; je l’entendais discuter de la stratégie de défense dans l’affaire Deng Yujiao [5], une jeune femme qui avait tué son agresseur en 2009, érigée en héroïne du petit peuple contre les cadres du Parti aux mœurs dépravées.

Je l’ai vu relire et corriger la plaidoirie de celui qui défendit l’avocat Li Zhuang, à Chongqing en 2011. Dans cette ville, Bo Xilai menait d’intenses campagnes de lutte contre la criminalité et l’on n’y tolérait pas qu’un avocat « ralentisse » le cours de la justice.

Profitant du flou autour des raisons de ma présence auprès de Zhang Sizhi, je participais à des agapes où les convives étaient de plus en plus nombreux. Il me présentait comme son « démon français ».

De ces conversations, je retiens les dissensions parfois profondes à propos du rôle de l’avocat et, surtout, du rapport aux médias et à la politique ; en particulier avec les nouveaux venus, plus jeunes. Zhang Sizhi martelait imperturbablement son message : maîtrisez votre exposition médiatique, n’utilisez pas le droit pour faire de la politique mais intéressez-vous aux discours délivrés par le Parti.

Avec ses amis l’historienne Zhang Yihe et le vétéran du journalisme Dai Huang, tous d’anciens « vieux contre-révolutionnaires » comme lui, il était là pour rappeler que depuis 1949, toute période d’assouplissement se solde par un durcissement.

Les ruses de l’intelligence.

Zhang Sizhi, auquel beaucoup savait désormais gré d’avoir enraciné la profession d’avocat en Chine, l’avait embrassée malgré lui. Magistrat au tribunal de Pékin au début des années 1950, son affectation dans les rangs des avocats en 1956 représentait une sanction pour « manque de fiabilité politique ».

En 1957, il fut parmi les premiers à être étiqueté « droitier » et envoyé à la rééducation par le travail dans une ferme de la région de Pékin. Il s’y est rêvé gardien de porcs, pour élever sa famille à l’écart des mouvements politiques.

Quand on l’a finalement autorisé à revenir en ville en 1972, il a été nommé professeur de chinois dans un établissement secondaire, un métier qu’il a passionnément aimé avant qu’il ne soit obligé d’y renoncer, en 1979, sur ordre du Parti. Idem après 1989, il a perdu sa licence d’enseigner à la faculté, où il avait créé le premier cours pratique sur les avocats.

C’est également malgré lui qu’il s’était spécialisé dans le procès politique. Personne d’autre n’osait dans les années 1990 ; il ne pouvait pas, pour l’honneur de la profession, refuser de représenter ceux que le régime rejetait dans ses marges.

Un vieux ténor du barreau français, passé en politique, à qui j’avais demandé une introduction pour la biographie me l’a refusée d’un commentaire cinglant : « Chère madame, votre vieil avocat chinois a indéniablement quelque chose d’attachant mais, voyez-vous, il est en vie. Et à cela, il ne peut y avoir qu’une raison : il s’est compromis. Un véritable héros est un homme mort. »

Un héros ? Zhang Sizhi a toujours refusé de se définir comme tel et soulignait, au contraire, ses manquements et le temps qu’il lui avait fallu pour prendre conscience de la véritable nature du régime. Les excès, les violences, les abus, il les voyait mais les mettait sur le compte de cadres dévoyés. Après 1989, il ne les a plus jamais tolérés. La vie d’un homme, pensait-il depuis, est trop précieuse pour être sacrifiée à une idée, si belle soit-elle. Les libertés individuelles avant tout ; et la première d’entre elles, celle de ne pas vivre dans la peur.

Zhang Sizhi ne savait que trop la fragilité de la position de l’avocat en Chine populaire, l’un des rares pays à prévoir une incrimination spécifique à leur encontre. Elle a été introduite dans la loi pénale révisée de 1997 : « falsification, dissimulation, destruction de preuves ou incitation à revenir sur un témoignage ».

Cet article 306, surnommé le « gourdin » par les avocats, figure parmi les premières causes de la désaffection des avocats pour les procès pénaux. Auparavant, ils étaient inquiétés pour « recel de malfaiteur ». En 1987, Zhang Sizhi intervient pour sortir de détention un avocat de la province du Liaoning qui s’était « entêté » à prouver que les preuves contre son client étaient insuffisantes.

Zhang Sizhi savait aussi la propension de « là-haut » à se retourner contre ceux qui avaient le verbe fort. Remarqué pour ses talents d’agitateur, il a été recruté en 1948 par le Parti, alors clandestin, par le biais d’un club estudiantin. Dès 1954, ces mêmes talents lui ont valu d’être placé sur la sellette.

De 1955 à 1956, il a été « rectifié ». Il a été brièvement réintégré avant que ses collègues obtiennent leur revanche en 1957, lors du mouvement antidroitier. Depuis, Zhang Sizhi savait peser chacun de ses mots et les fourbir pour, comme il le disait, rester dans l’épaisseur du trait tout en allant tâter les limites de ce qui était dicible. « Il maniait », comme a observé le chercheur Emmanuel Jourda, « toute la palette des “ruses de l’intelligence”, décrites par Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne. »

Après que Zhang Sizhi s’est mis en retrait des tribunaux au milieu des années 2000, il s’exprimait, à chaque fois qu’il le pouvait. Mais les occasions étaient rares. Son intervention dans des conférences était souvent annulée au dernier moment, il peinait à publier en Chine continentale. Sun Guodong, son biographe chinois, lui a offert, tant que la revue Lawyer’s Digest a existé, une tribune.

Zhang Sizhi avait le goût du débat, le sens de la répartie et la formule qui reste dans l’oreille. Lors de son séjour à Paris en 2013, à l’occasion de la parution de sa biographie, je le revois taper du poing devant notre ambassadrice aux droits de l’homme au Quai d’Orsay. Elle l’avait complimenté sur la grandeur de la « civilisation millénaire » à laquelle il appartenait.

Zhang Sizhi l’a remerciée avant de lui expliquer, en reprenant la chronologie, que le régime actuel en Chine, le même depuis 1949, celui qui était responsable de davantage de morts qu’Hitler en Europe, tirait l’essentiel de son pouvoir de l’usage de la violence envers son propre peuple et qu’il n’entendait qu’une seule langue, celle de la force ; espérer des compromis était contreproductif avec un interlocuteur que l’on ne pouvait pas considérer comme un « partenaire fiable et sincère » parce qu’il refusait les règles du jeu international.

Il fallait également le voir expliquer à ses confrères français qui le recevaient chaleureusement pour la seconde fois la différence radicale entre le « barreau » français, indépendant, et « l’association des avocats » en Chine, une organisation de masse du Parti.

Zhang Sizhi avait-il été influencé d’une quelconque façon par les théories occidentales ? Yves Chevrier m’a demandé, très tôt au cours de l’enquête, de le vérifier. Il s’agissait d’évacuer une question qui occupe encore, hélas, les débats autour de la trajectoire de la Chine : la culture chinoise est-elle compatible avec la démocratie occidentale ou faut-il, pour un intellectuel chinois, se retourner contre elle pour défendre les libertés individuelles et l’indépendance de la justice ?

Curieuse question car elle est tranchée dans les faits depuis les années 1990 à Taïwan. Zhang Sizhi, grand lecteur, ne parlait pas de langues étrangères. Il n’a eu accès ni à Hobbes ni à Montesquieu ; il a puisé dans sa propre expérience sa conception de la liberté et de la justice, qu’il n’a d’ailleurs jamais voulu théoriser.

Pour lui, tout tenait à son intolérance viscérale à la « tyrannie », que ce soit celle de son père, celle des Japonais, celle des Nationalistes puis celle du régime actuel. Pas plus de références théoriques chinoises qu’occidentales pour expliquer son obstination à enraciner la défense en Chine.

Je lui en ai proposé plusieurs, il les a toutes éliminées pour évoquer un mythe, celui des Sept sages de la forêt de bambou, un cénacle d’intellectuels et d’artistes qui aurait vécu au milieu du IIe siècle, affranchi des règles étroites qui régentaient l’existence du lettré.

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Un héritage à consolider.

Zhang Sizhi avait eu raison de demeurer sur ses gardes. Dès 2012, il s’alarme des premiers signes d’un durcissement politique. Au mois de février, est instaurée l’obligation, pour les avocats, de jurer fidélité au Parti et au système socialiste lors de leur prestation de serment.

Au mois d’août, est publié, dans l’édition internationale du Quotidien du peuple, un éditorial [6] identifiant les « avocats protecteurs des droits de l’homme » comme l’un des groupes que les Etats-Unis infiltrent pour créer les conditions d’un « changement » en Chine. En 2013 à l’Élysée, Zhang Sizhi dresse un bilan lucide de la situation devant Paul Jean-Ortiz [7], le sherpa du président Hollande.

En mai 2014, Pu Zhiqiang est arrêté. Zhang Sizhi revient en première ligne pour défendre son protégé. Début septembre, à la Représentation de l’Union européenne à Pékin, il encourage les conseillers politiques des pays européens et de leurs « pays-amis » à hausser le ton et à ne jamais confondre la Chine, qu’il aime, avec le PCC. Peu après, il est victime d’une thrombose cérébrale dont il ne se relèvera pas.

La maladie de Zhang Sizhi coïncide avec l’affaiblissement de la profession d’avocat. En novembre 2014, le Parti lève toute ambiguïté sur le statut du droit. Il consacre un texte entier au principe du « gouvernement par la loi » [8].

On peut y lire que « la direction du Parti et l’État de droit socialiste sont une seule et même chose. L’État de droit socialiste doit affirmer la direction du Parti et la direction du Parti doit s’appuyer sur l’État de droit socialiste. » Autrement dit, la position dominante du Parti est le point de départ et le point d’aboutissement de « l’État de droit socialiste ». Rien ne peut lui être opposé. Il est désormais interdit d’espérer, en retournant les règles contre celui qui les édicte, obtenir des avancées par le droit.

En juillet 2015, sont appréhendés, selon les estimations, 300 à 700 défenseurs et assistants juridiques. Si les interpellations d’avocats ne sont pas chose nouvelle en Chine, elles prennent alors un tour massif. De surcroît, elles ont lieu dans 24 provinces sur 33 ; difficile de ne pas y voir une opération coordonnée à l’échelon national.

Elles sont accompagnées par une offensive médiatique. Dès le 11 juillet, alors que les premières arrestations viennent d’être documentées, le Quotidien du peuple publie un long article intitulé « Révélations sur ce qui se trame derrière les affaires de “protection des droits” » [9] pour jeter l’opprobre sur les avocats et ternir leur réputation. D’autres suivront.

Avec la disparition de Zhang Sizhi, les avocats chinois ont perdu leur figure tutélaire. Nul ne doute qu’il continuera de les inspirer. Nombreux sont ceux qui travaillent dans l’ombre, comme il le leur a appris. Ils sauront prolonger et renouveler un héritage intellectuel qui dépasse, de loin, la seule question de la défense en Chine populaire. Réclamer une place pour l’avocat dans le procès judiciaire n’est pas un sujet technique ; c’est se battre pour qu’existe un premier contre-pouvoir.

Le combat de Zhang Sizhi était ancré dans le concret, la défense des prévenus. Il n’en était pas moins sous-tendu par une vision politique, ce dont il ne se défendait pas. Rendre les individus à leur liberté, dans un pays riche d’intelligence pourvu qu’on ne le gouverne pas par l’abêtissement. La forme même de son combat était politique : refus du coup d’éclat et de la violence, qu’elle soit physique ou verbale, pour rompre enfin avec la martyrologie révolutionnaire. En cela, ce vieux monsieur a apporté à tous ceux qui ont eu la chance de l’entendre, de le lire et de le côtoyer la fraîcheur d’un idéalisme sans naïveté.

Outre les personnes mentionnées dans cet article, je remercie Wang Ling d’avoir déposé en mon nom une gerbe de fleurs blanches à l’enterrement de Zhang Sizhi ; Séverine Bardon pour la relecture attentive de cet article et François Danjou d’avoir immédiatement accepté de publier cet hommage à Zhang Sizhi.

Note(s) :

[1Plus exactement, le « département de travail de Front uni du comité central du PCC ».

[2C’est également grâce à Marie Holzman que la biographie de Zhang Sizhi a été publiée aux éditions nouvelles François Bourin en 2013 sous le titre Les confessions de Maître Zhang, L’avocat de la Bande des Quatre et des dissidents chinois.

[3La biographie de Zhang Sizhi en chinois, sous le titre Xingzhe Sizhi, Zhang Sizhi koushu (Celui qui réfléchit en marchant) est paru brièvement aux presses universitaires de la faculté de Hong Kong en 2014 puis à Taïwan en 2015.

[4Le Parti-État entreprend une réforme des tribunaux : leur personnel est restructuré au début des années 2000 pour écarter les anciens bureaucrates et militaires dépourvus de compétences juridiques, les postes sont soumis à compétition et, en 2002, est institué le concours annuel pour les trois professions judiciaires.

À partir de cette date, juges et procureurs devront être aussi qualifiés sur le plan juridique que les avocats. Enfin, le Parti-État lance un programme de reconstruction et d’informatisation des tribunaux. Les nouveaux tribunaux sont flanqués d’escaliers monumentaux.

[5L’affaire Deng Yujiao est l’un des trois volets du film de Jia Zhangke, A Touch of Sin, sorti en 2013. Lire : Le « style Tarentino » de Jia Zhangke.

[6人民日报海外版, « 中国真正的挑战是未来5-10年 », 2 août 2012, consulté le 25 avril 2017.

[7Voir, pour plus de précisions sur ce sinologue-ambassadeur, les mémoires de Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala, Éditions de l’Aube, 2018.

 

 

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