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›› Politique intérieure

Zhang Sizhi, la voix des avocats chinois s’est éteinte

Le décès le 24 juin de Zhang Sizhi, le plus célèbre avocat de Chine où la profession est tenue pour subversive par le pouvoir, est assurément un événement de politique intérieure. Son souvenir renvoie en miroir à la conception très fermée que l’appareil se fait de la justice où le droit des accusés est, quoi qu’en dise le régime, encore dans les limbes.

Avec une discrétion, une subtilité et une obstination qui furent l’inspiration de plusieurs générations d’avocats chinois, Zhang plaida entre autres pour la « Bande des Quatre », pour les dissidents de l’après-Tiananmen, pour les officiels en disgrâce et les victimes innocentes des harcèlements policiers.

Judith Bout qui selon la propre expression de Zhang fut « son démon occidental » a, durant de longues années, observé sa personnalité, ses méthodes, son style discret et obstiné, ses plaidoiries aux métaphores imagées, et, surtout, sa persévérance au milieu des embuches et des menaces de représailles d’un système incapable de comprendre que la Justice doit être neutre, et pour qui les avocats sont d’abord un danger pour l’ordre social et politique.

Aux côtés de Zhang, elle a précisément exploré l’hypothèse d’une fracture exactement au cœur d’un débat très actuel sur les contrastes entre les civilisations. Porté par l’affirmation « des caractéristiques chinoises », il fait l’hypothèse exprimée par la « Directive n°9 des sept interdits - 七个不要讲 - » que les valeurs de justice, de lutte contre l’arbitraire, de recherche obstinée de la vérité historique, ne seraient qu’un stratagème de l’Occident pour assurer la pérennité de son pouvoir.

La méfiance du système est tenace. A la nouvelle de son décès nombreux furent les avocats chinois qui lui rendirent hommage. Mais le pouvoir a réduit l’information sur ses funérailles à sa plus simple expression et, prenant prétexte des risques liés à l’épidémie de Convid-19, limité la participation publique à vingt personnes.

La rédaction.

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Texte de Judith Bout.

Il incarnait l’avocat en République populaire de Chine. Zhang Sizhi est décédé le 24 juin à Pékin, à l’âge de 94 ans. Il s’était battu pour qu’existe et soit reconnue la défense dans le procès judiciaire ; une gageure dans un pays où, il y a quelque 40 ans, prendre la parole pour prononcer autre chose que des aveux ou des accusations était risquer une sanction politique.

Enraciner la défense en Chine.

Durant l’hiver 1980-1981, Zhang Sizhi accepte de coordonner la défense de la « Bande des Quatre et de la clique de Lin Biao », victimes expiatoires des atrocités commises durant la Révolution culturelle. La profession d’avocat venait d’être instituée, pour la première fois dans la République populaire de Chine, en 1979 ; et, encore, par un Règlement provisoire. Lors de ce procès en carton-pâte, il conçoit et impose pourtant une conception de l’avocat : un technicien que la science du droit autorise à s’affranchir de la contrainte politique.

L’avocat est alors un fonctionnaire du ministère de la justice, soumis aux injonctions de sa hiérarchie politico-administrative. Zhang Sizhi convainc son équipe de discuter les charges et leur qualification juridique là où on leur demande de préparer les accusés à « se tenir correctement à l’audience ». Les avocats obtiennent la suppression de sept chefs d’accusation sur quarante-huit.

En 2021, Bao Tong (à gauche) et le professeur Jiang Ping (à droite) rendent visite à Zhang Sizhi (au centre) pour ses 93 ans. Jiang Ping servit d’intermédiaire entre les deux hommes fin 1991. ©Pu Zhiqiang


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Après le mouvement démocratique de 1989, Zhang Sizhi accompagne les plus grandes figures ciblées par la répression. En 1991, le sociologue Wang Juntao, accusé d’être une « éminence grise » des étudiants, alors qu’il était intervenu sur la placeTian’anmen à la demande du Front uni [1].

En 1992, il défend Bao Tong, le bras droit du secrétaire général du Parti Zhao Ziyang, limogé pour sa « mollesse » envers les manifestants. Zhang Sizhi rectifie les faits qui leur sont reprochés et leur interprétation sans nourrir la moindre illusion sur l’issue du procès. Son but, montrer que la condamnation ne tient pas juridiquement.

En 1995, Zhang Sizhi ferraille sur le terrain du droit pour démontrer que penser autrement ne constitue pas un crime lors du procès de Wei Jingsheng. Ce « dissident historique » avait réclamé, dès 1978, la « cinquième modernisation », la démocratisation politique, et a recommencé aussitôt après sa libération sous surveillance en 1993.

À chaque fois, Zhang Sizhi a interdiction de « plaider non coupable » ; il trouve la façon de dire ce qui ne se dit pas. Ses plaidoiries servent de modèle, elles circulent sous le manteau dans les facultés de droit. Cette notoriété ne dépasse pas le petit cercle des juristes car il observe une stricte discrétion médiatique pour ne nuire ni au prévenu ni à la profession d’avocat en devenir.

Cultiver la discrétion pour mieux plaider.

J’ai rencontré Zhang Sizhi pour la première fois au milieu des années 2000, j’ignorais tout de lui, sinon qu’il avait défendu des dissidents. J’étais alors missionnée par Marie Holzman [2], l’une de mes anciennes professeures, pour l’interroger sur l’application de la peine de mort en Chine et la perspective d’une abolition. Il a accepté de me recevoir avec une facilité déconcertante : un coup de téléphone et j’avais rendez-vous deux heures plus tard dans une brasserie allemande au cœur de Pékin.

Zhang Sizhi chez lui, à Pékin, en 2019. ©Judith Bout


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J’ai appris, plus tard, que Wei Xiaotao, le frère puiné de Wei Jingsheng, réfugié à Paris, m’avait chaudement recommandée : Xiaotao avait beau ne pas me connaître, j’étais sa « meilleure amie française ». En pénétrant dans la salle du restaurant, j’ai cherché un homme seul avant de me rabattre sur la seule table occupée par des Chinois : un cinquantenaire sanglé dans un costume assis en face d’un monsieur habillé d’un simple polo qui aurait pu être son père.

J’ai tendu la bouteille de vin que j’avais apportée au plus jeune, qui, d’un mouvement de sourcil, m’a fait comprendre que je m’étais fourvoyée. Lui, il s’appelait Huigeng, mot-à-mot, « Peut-faire-plus ». Le fameux Zhang Sizhi, c’était l’autre. Un peu honteuse de cette entrée en matière, j’ai siroté la bière qu’ils m’avaient commandée d’autorité ; ils m’ont laissé reprendre contenance en se chamaillant pour départager lequel des deux servait de faire-valoir à l’autre.

Après quoi, Zhang Sizhi n’a cessé de me régaler de saucisses de Francfort, de sourires et de jeux de mots. Il a éludé l’unique question que j’ai réussi à lui poser. « La peine de mort » m’a-t-il répondu, « je ne sais même pas comment en parler. Il faudrait commencer par le commencement. Dans mon pays, la justice n’est pas un pouvoir indépendant et l’État et le Parti ne font qu’un. »

Les années suivantes, alors que j’avais entamé mes propres recherches sur la justice chinoise, je pris l’habitude de déjeuner avec Zhang Sizhi, lors de mes séjours à Pékin. Il m’offrait une échappée de fantaisie et de liberté. Je lui racontais mes déconvenues : des documents indispensables étaient introuvables en bibliothèque, les professeurs de droit acceptaient de me recevoir une première fois puis leur téléphone sonnait dans le vide, j’étais refoulée dès le portail des tribunaux dans lesquels je tentais de pénétrer.

Je n’avais toujours pas conscience de qui il était. J’ai pris la mesure du personnage après que « Peut-faire-plus », un prénom programmatique, m’a fait sa biographe en 2009. Cela a débuté par une suggestion lors d’un de nos déjeuners rituels : « Étudie donc le vieux bonhomme que tu as en face de toi. Personne ne t’en apprendra autant que lui sur la justice chinoise. »

A mon retour en France, j’ai longuement ruminé son conseil aux relents d’injonction ; j’ai effectué quelques recherches préliminaires. Il n’y avait pas grand-chose alors mais l’essentiel était là : cet homme avait créé le métier d’avocat en Chine populaire au sortir de la Révolution culturelle ; et ce, sans même pouvoir s’appuyer sur une tradition.

L’Empire ne connaissait que des maîtres des plaintes, dont l’art consistait à manier le pinceau pour aider les plaignants à rédiger leurs documents. Jamais, ces experts ne pénétraient dans le yamen, la résidence officielle du mandarin où était rendue la justice au nom de l’empereur. Ils faisaient l’objet d’une telle réprobation morale que la dernière dynastie, celle des Qing, les interdit. Le métier d’avocat est apparu à la fin du XIXe siècle sous l’influence occidentale, dans les concessions. Ce développement fut nécessairement heurté en temps de guerre.

J’ai discuté de ce projet avec Yves Chevrier, historien du politique dans la Chine moderne à l’EHESS. Il m’a encouragée ; un témoignage ne ferait malheureusement pas, à lui seul, une thèse mais c’était une occasion à ne pas manquer.

Zhang Sizhi présente et commente ses photographies de famille lors d’un entretien en mars 2010. ©Judith Bout


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J’ai rédigé une lettre laborieuse à l’attention de Zhang Sizhi, que « Peut-faire-plus » n’a peut-être pas transmise. Je ne saurai jamais comment il a convaincu son mentor de parler ; Zhang Sizhi m’a confié, alors que j’entamais la rédaction de la biographie, que « Peut-Faire-Plus » nous avait bernés tous les deux.

« Peut-Faire-Plus » m’a rapidement procuré des documents précieux. Entre autres, un recueil des plaidoiries de Zhang Sizhi, publié à Taiwan en 1999, qui était épuisé ; ou encore un ouvrage consacré au procès de la « Bande des Quatre ».

Puis Zhang Sizhi m’a ouvert ses archives personnelles. Les photographies, qu’il avait récupérées auprès de sa famille, l’ont aidé à se remémorer son enfance et sa vie de jeune adulte. À partir d’avril 2011, j’ai collaboré avec le directeur de la revue Lawyer’s Digest (Lüshi wenzhai) Sun Guodong, auquel Zhang Sizhi ne pouvait plus refuser ce qu’il avait accepté de me donner : son témoignage [3].

Un questionnaire annoté par Zhang Sizhi lors d’une session d’entretiens en avril 2011. ©Judith Bout


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Nos entretiens se sont déroulés durant quatre ans, de 2009 à 2013. Zhang Sizhi avait initialement posé une condition : qu’avant ma venue je lui envoie des questionnaires qui serviraient de fil conducteur aux entretiens. Il en avait besoin pour se préparer, il était déjà un homme âgé – plus de 80 ans.

De mon côté, cela m’a obligée à formuler correctement les questions grâce auxquelles je parviendrais à obtenir les renseignements dont j’avais besoin. Zhang Sizhi refusait systématiquement les interrogations « océaniques » : il fallait être précis et utiliser le mot juste pour espérer une réponse.

Il m’éconduisait également quand je lui demandais de commenter l’actualité s’il estimait ne pas disposer de suffisamment de recul. En particulier, il ne voulait pas caractériser ce qui a été appelé « le mouvement de protection des droits », jugeant que, sous cette étiquette générique, l’on rassemblait des gens venus d’horizons très épars ne poursuivant pas les mêmes buts.

Note(s) :

[1Plus exactement, le « département de travail de Front uni du comité central du PCC ».

[2C’est également grâce à Marie Holzman que la biographie de Zhang Sizhi a été publiée aux éditions nouvelles François Bourin en 2013 sous le titre Les confessions de Maître Zhang, L’avocat de la Bande des Quatre et des dissidents chinois.

[3La biographie de Zhang Sizhi en chinois, sous le titre Xingzhe Sizhi, Zhang Sizhi koushu (Celui qui réfléchit en marchant) est paru brièvement aux presses universitaires de la faculté de Hong Kong en 2014 puis à Taïwan en 2015.


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