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›› Editorial
A Samarkand, les hiatus de la réunion de l’OCS
Quand les 15 et 16 septembre le Président Xi Jinping s’est rendu à Samarkand pour assister en qualité de membre fondateur avec la Russie et quatre pays d’Asie Centrale au sommet de l’Organisation de Coopération Shanghai créée en 2001, c’était la première fois qu’il quittait la Chine depuis trois ans.
Préoccupé par son interminable lutte contre l’épidémie menée par la stratégie illusoire de « zéro-covid », le n°1 chinois s’est rendu dans la ville mythique des anciennes routes de la soie abritant le mausolée de Tamerlan au moment même du revers abondamment commenté dans les médias occidentaux des troupes russes localement bousculées à Kharkiv par une contre-offensive ukrainienne.
Alors que parvenaient les rapports sur l’affaiblissement de la discipline des unités russes, au milieu de l’abandon en rase campagne de grandes quantités d’équipements militaires dans un mouvement de retraite désordonné attestant de problèmes chroniques de commandement, l’affichage d’une solidarité sino-russe par le Président chinois n’a pas été à la hauteur des attentes de Vladimir Poutine.
Retour sur l’histoire d’une crispation anti-américaine.
Héritier du Groupe de Shanghai et du « Groupe des Cinq » créé en avril 1996 à l’initiative de la Chine avec Moscou, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan auxquels s’est joint l’Ouzbékistan en 2001, l’Organisation de Coopération de Shanghai a, dans le nouveau contexte post-soviétique, d’abord été un forum régional informel de sécurité et de coopération économique, notamment à propos de la gestion commune des ressources hydriques.
Avec aussi l’objectif crucial de stabiliser les frontières, il visait également à lutter contre l’immigration illégale, les trafics de drogue et d’armes. A la fin des années quatre-vingt-dix, à ces finalités s’est ajoutée celle de protéger les pouvoirs, tous autocrates, contre les risques d’une déstabilisation propagée par les groupes islamistes ayant fait souche dans la région historiquement éclatée et instable de la vallée de la Ferghana (lire Menaces sécuritaires et recomposition géopolitique en Asie centrale : centralité ouzbèke).
Déjà, le forum du « Groupe de Shanghai » réuni en 1999 avait, sous l’influence de Pékin, inquiet des menaces ethnico-religieuses pesant sur la province voisine du Xinjiang, mis l’accent sur la lutte contre « l’extrémisme religieux », le « séparatisme ethnique » et le « terrorisme ».
Par la suite, dépassant les anciennes rivalités, la solidarité sino-russe en Asie-Centrale, s’est encore renforcée attisée par les craintes de l’interventionnisme politique de Washington motivé par les intentions de « regime change ».
Développé parallèlement à l’engagement de l’armée américaine en Afghanistan dont les bases opérationnelles avaient été implantées à Karchi-Khanabad en Ouzbékistan et à Manas au Kirghizistan, respectivement fermées en 2005 et 2011, le prosélytisme de Washington s’est heurté à la réaction conjointe de Moscou et Pékin.
Depuis cette période, l’OCS s’est, avec l’entrée de l’Inde et du Pakistan, élargie en 2016 à huit membres à part entière puis à neuf avec l’entrée de l’Iran en septembre 2021, augmentant encore la marque anti-américaine et anti-occidentale de son positionnement stratégique (lire : Les États-Unis et l’Occident face à la Chine et la Russie. Quels risques de montée aux extrêmes ?.
L’affichage était impressionnant. Plus grande organisation régionale du monde, dont le territoire total dépasse 34 millions de km2 (dont 50% sont russes) - soit plus de 60% de l’Eurasie -, sa population de plus de 3 milliards représente près de la moitié de la population mondiale. L’enjeu est donc de taille. Au total, « la famille élargie » de l’OCS mise en scène à Samarkand qui compte 21 pays, couvre trois continents - l’Asie, l’Europe et l’Afrique, avec un PIB global des neuf membres permanents réunis de 19 800 Mds de $ dont 75% sont chinois.
En réalité, comme dans les BRICS, c’est la puissance de la Chine dix fois plus peuplée que la Russie et dix fois plus riche, dont le PIB est aussi six fois celui de l’Inde et trois fois supérieur à celui des huit autres membres réunis qui donne le ton à un groupe très hétéroclite dont la solidarité avec l’agression de Moscou est hésitante. A ces déséquilibres de puissance s’ajoutent les frictions internes entre pays d’Asie Centrale dont les racines plongent dans le tracé des frontières, héritage de l’héritage soviétique.
Les 15 et 16 septembre, en pleine conférence de l’OCS, près d’une centaine de personnes ont été tuées dans un violent incident de frontière comportant usage de blindés et tirs d’artillerie, entre le Tadjikistan et le Kirghizistan tous deux alliés de Moscou. Limitrophes du Xinjiang chinois et abritant des bases militaires russes sur leurs territoires, les deux partagent une frontière commune de plus de 900 km souvent contestée - au cours des vingt dernières années, il y eut 230 incidents armés -, les deux s’accusent mutuellement d’incursions pour des portions de territoires rarement plus vastes que 3000 km2.
A elle seule, l’année 2021 avait vu un nombre d’affrontements sans précédent opposer les deux parties, faisant plus de 50 morts et laissant craindre l’élargissement du conflit. Enfin, dans la région, les deux exemples d’un positionnement moins aligné sur Moscou sont Tachkent et Astana dont le nom vient d’être rétabli par le Président Tokayev.
A Tachkent et Astana, les hésitations de la solidarité pro-russe.
Moins dépendant de la Russie et de la Chine que ses voisins, resté à l’écart de « l’Organisation du traité de sécurité collective – OTSC - » piloté par Moscou, l’Ouzbékistan ne possède aucune base militaire étrangère sur son territoire depuis le départ des Américains de Karchi-Khanabad en 2005. Depuis qu’en 2012 le président Karimov, disparu en 2016, avait décidé de faire évoluer le statut du pays vers la neutralité, il n’est pas non plus question d’une base militaire russe.
La stratégie du nouveau président Shavkat Mirziyoyev, ingénieur agronome et ancien premier ministre, orientée vers le pragmatisme économique et commercial d’une relation plus soutenue avec la Chine, paraît cependant vouloir équilibrer les relations extérieures entre Moscou, Pékin et Washington.
Depuis qu’en 2018, Mirziyoyev, s’est, tout en ménageant Moscou, rendu à Washington, où il a signé le tout premier plan de coopération militaire avec les États-Unis, les relations avec Washington se sont réchauffées. S’il est vrai que le retour dans le pays d’une base militaire américaine est aujourd’hui très improbable, il est un fait que le nombre d’exercices militaires conjoints avec des forces américaines a augmenté, tandis que les officiers ouzbeks ont désormais la possibilité de s’entraîner aux États-Unis et dans les pays de l’OTAN.
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La stratégie du Kazakhstan est encore plus marquée par un désir d’échapper à l’empreinte russe. En dépit de sa participation à l’OTSC à vocation politique et militaire patronnée par Moscou, créée en 2002 et malgré l’intervention des troupes russes sur son sol en janvier 2022 (lire : Pékin et le Kazakhstan. Prudences et succès de la « realpolitik » chinoise), la trajectoire stratégique d’Astana donne des signes clairs d’une volonté d’émancipation par rapport à Moscou.
Dans un article de Foreign Policy du 16 septembre, Temur Umarov, chercheur à la « Fondation Carnegie pour la paix internationale » notait que « pas un seul responsable au Kazakhstan n’avait exprimé son soutien à Moscou depuis l’invasion de l’Ukraine en février, pas même pour comprendre (comme la Chine) les “préoccupations raisonnables de la Russie en matière de sécurité“ ».
Le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev lui-même qui n’aide pas la Russie à contourner les sanctions économiques, a ouvertement refusé de soutenir Moscou. En cela, il s’inscrit dans la trajectoire « rebelle » de son prédécesseur Nazarbaïev qui, par le passé, n’avait pas non plus reconnu les républiques autoproclamées de la région ukrainienne du Donbass.
Plus encore, le pouvoir kazakh, calculant les risques pour lui-même de l’élargissement de l’emprise russe, s’est aussi abstenu de cautionner les « États-tampons » russes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Il n’a pas non plus avalisé l’annexion de la Crimée en 2014.
A l’intérieur, Tokayev craignant que le précédent de janvier dernier donne le ton d’une stratégie interventionniste a même interdit tout signe de soutien à Vladimir Poutine pour sa guerre contre l’Ukraine en prohibant les symboles de propagande militaire russe et en annulant le défilé du jour de la victoire du 9 mai.
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La prudence détachée et oblique de Xi Jinping.
C’est bien parce que Pékin tente de jouer du levier de l’autonomie kazakhe pour concurrencer Moscou sur le terrain de leur arrière-cour historique commune que le Président Xi Jinping s’est, le 14 septembre, donné la peine d’une visite officielle à Astana sur sa route vers Samarkand.
Huit mois après l’intervention russe au Kazakhstan dont l’importance stratégique pour Pékin est considérable [1], il a répété au président Tokayev que la Chine soutiendrait toujours son désir d’indépendance nationale, de souveraineté et d’intégrité territoriale.
A Samarkand même, la rencontre entre Xi et Poutine a été marquée par une forte dissymétrie entre les attentes de Vladimir Poutine soucieux du soutien de Pékin pour sa guerre en Ukraine et la prudence de président chinois. La retenue de Xi Jinping contrastait fortement avec la mise en scène de « l’amitié sans limites » du 4 févier dernier, lors de l’ouverture des JO d’hiver à Pékin. Lire : Mise en scène stratégique sino-russe dans le cadre gandiose des JO.
Après son absence remarquée au forum asiatique de Vladivostok, où il s’était fait représenter par Li Zhanshu [2], le très terne apparatchik président de l’Assemblée Nationale, n°3 du régime, le discours de Xi Jinping est resté fixé sur la position normalisée de l’appareil, exprimant l’opposition de principe de la Chine aux sanctions internationales et à la « mentalité de guerre froide » imposée par Washington.
Alors que Vladimir Poutine a, avec insistance fait allusion à la guerre en Ukraine, révélant publiquement les doutes exprimés lors des réunions bilatérales par Pékin dont il a dit « comprendre les questions et les soucis » tout en appréciant la position « très équilibrée » de la Chine sur le conflit, le Président chinois, spéculant seulement sur l’avenir de l’O.C.S et l’esprit de coopération de ses membres, n’a pas évoqué une seule fois la guerre en Ukraine.
Comme souvent, la dernière partie de son intervention a même quitté le sujet de l’O.C.S éclairant la politique intérieure chinoise et le prochain congrès, faisant en même temps l’éloge des réformes et des succès de développement du Parti engagé dans la « nouvelle ère » de modernisation de la Chine.
S’éloignant encore des affres du champ de bataille, premier souci de Vladimir Poutine, la conclusion de Xi Jinping n’a pas manqué de faire l’éloge du modèle chinois de développement. Vertueux et exemplaire, « à partager largement par tous les pays de la planète, sa puissance et sa vision contribuent à créer de nouvelles opportunités pour un monde apaisé ainsi que pour le développement et le progrès de l’humanité. »
Retour à l’ancestrale vision d’un monde normé par la Chine.
Les intellectuels chinois se gardent bien de ces insolites anachronismes qu’ils réfutent avec véhémence, mais c’est pourtant bien ici que, faisant un pas de côté, la parole du n°1 chinois exprimée depuis les traces des anciennes routes de la soie ressuscitées par lui en 2013, plonge dans le mythe vieux de trois mille ans du Tianxia 天下 (sous le ciel) qui voyait la Chine comme l’espace central civilisé à partir duquel l’Empire devait rayonner vers la périphérie.
Au 21e siècle, trois mille ans après la dynastie Zhou, le projet prend la forme d’un rejet global de l’Occident qui, depuis l’Empire romain, en passant par la chrétienté et la colonisation, a imprimé sa marque à la planète, avec, il y a déjà plus de deux siècles d’une mémoire toujours à vif, un épisode d’intenses humiliations infligées à l’Empire mandchou très affaibli par les « huit puissances », dont six européennes, les États-Unis et le Japon.
A milieu des années quatre-vingt-dix, c’est en Asie Centrale qu’avait commencé à fermenter la connivence anti-américaine de Moscou et de Pékin dont on voit qu’avec le soutien de la théocratie iranienne qui, le 23 juillet a renoué avec les pendaisons publiques, l’opposition aux « valeurs occidentales » n’hésite pas à se réclamer des soutiens les plus moyenâgeux.
Enfin, décourageant l’espoir d’un appui unanime des grands acteurs de l’O.C.S à l’agression armée qui détruit l’Ukraine au lance-roquettes multiples, Narendra Modi, deuxième poids lourd de l’O.C.S dont les relations avec Moscou qui lui fournit ses armes sont toujours proches, ne s’est pas embarrassé d’un discours sur les vertus d’une gouvernance articulée à un modèle non occidental plus efficace que les conflits armés.
Le 16 septembre, lors d’une réunion bilatérale télévisée, il a signifié à Vladimir Poutine que « le temps n’était plus à la guerre, au chantage aux céréales, aux engrais, au pétrole, ou à une catastrophe nucléaire civile » et que « la stabilité du Monde ne pouvait que reposer sur la démocratie, la diplomatie et le dialogue ».
Note(s) :
[1] L’escale à Astana a ravivé le souvenir du lancement des Nouvelles routes de la soie par Xi Jinping en septembre 2013 à l’Université Nazarbaïev, moins d’une année après sa nomination à la tête du Parti en novembre 2012, lors du 18e Congrès du Parti. A côté de l’aspect stratégique enraciné dans la longue histoire des Han pour qui l’Asie Centrale était déjà une ouverture vers l’Ouest et la Perse, la proximité des deux est d’abord articulée à l’exploitation des ressources minérales.
Quant aux hydrocarbures kazakhs leur part dans les importations chinoises plafonne à 4%, malgré la mise en service en 2009 d’un oléoduc long de 2800 km au débit annuel de 20 millions de tonnes reliant les rives kazakhes de la Caspienne au Xinjiang. La majeure partie du pétrole Kazakh (près de 80%) est exportée vers l’Europe et seulement 1% vers la Russie. Enfin notons qu’en juillet 2022, Astana a fait l’objet de représailles de Moscou qui a bloqué l’accès du pétrole kazakh à l’oléoduc de la Caspienne, après que le Président Tokayev se soit engagé à aider l’Union européenne à stabiliser le marché mondial de l’énergie.
[2] A Vladivostok Li Zhanshu s’en tenant au discours officiel chinois, a réaffirmé l’opposition de la Chine aux sanctions et reconnu les préoccupations stratégiques de Moscou, justifiant la guerre en Ukraine. Il a aussi vanté la coopération « de plus en plus étroite » entre les deux grands voisins, ainsi que les projets transfrontaliers (gazoducs, voies ferrées, ponts…), soulignant aussi qu’en six mois, les échanges bilatéraux russo-chinois ont bondi de près de 30% et le trafic des porte-conteneurs, de 150%.
En réponse V. Poutine a, comme Pékin, rejeté la responsabilité de la 4e crise de Taïwan sur Washington. Lire aussi : Chine – Russie. Contrats de gaz.
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