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›› Taiwan
Feuille de route pour éviter « l’apocalypse »
Le 8 mars, lors d’une conférence de presse en marge de la réunion de l’ANP commencée le 4 mars, le nouveau ministre des Affaires étrangères chinois, ancien ambassadeur aux États-Unis Qin Gang 秦刚 répétant en substance les alertes de Xi Jinping du 7 mars, a mis en garde les États-Unis sur les risques d’un conflit dans le Détroit s’ils continuaient à abuser de leur puissance hégémonique pour « s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays, favoriser la subversion par infiltration et mener délibérément des guerres portant préjudice à la communauté internationale ».
Dans ce contexte d’extrême tension, il faut revenir sur les propositions de 14 sinologues et professeurs d’université (pdf) du groupe spécial de réflexion sur les relations sino-américaines de l’ONG pan-asiatique « Asia Society. ».
Tirant les leçons des derniers tirs de missiles dans le Détroit en riposte à la visite dans l’Île de Nancy Pelosi, le 2 août 2022 (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?), la note rappelle en préambule qu’aucun des trois gouvernements concernés ne veut la guerre, mais elle précise aussitôt que tous doivent éviter d’adopter des attitudes poussant à l’escalade qui pourraient forcer la partie adverse à déclencher un conflit.
Après avoir rappelé les invariants des tensions dans le Détroit dont la résolution est improbable à court terme (cf. l’Annexe) la note rappelle que dans le contexte où la Chine devenue à la fois plus agressive et prête à modifier le statuquo, ayant en même temps notablement augmenté ses capacités militaires dont celle de tenir à distance les porte-avions américains, le défi politique minimum consiste à empêcher les tensions de déraper vers un conflit militaire ouvert destructeur ayant dit la note « le potentiel d’une escalade vers un affrontement nucléaire. »
A cet effet, les auteurs définissent un principe stratégique de sauvegarde consistant pour toutes les parties à préserver un équilibre efficace entre, d’une part, la dissuasion interdisant une initiative intempestive et, d’autre part, l’assurance que si elles s’imposent une retenue, elles n’en seront pas les victimes.
« Dissuasion » et « Assurance », les clés anti-escalade se brouillent.
Éviter la guerre dans le Détroit exige en effet d’abord que toutes les parties soient dissuadées : « 1) Que Taïwan soit dissuadée de déclarer son indépendance formelle ; 2) Que les États-Unis soient dissuadés de reconnaître Taïwan comme un État indépendant ou de restaurer l’alliance historique entre l’Île et Washington ; 3) Que la République de Chine soit dissuadée d’utiliser la force contre Taiwan pour la contraindre au rattachement. »
Le deuxième volet du schéma est l’assurance donnée à chacune des parties. Non seulement toutes les parties doivent être menacées de préjudice – condition de la dissuasion - si elles franchissaient les lignes rouges rappelées ci-dessus, mais elles doivent également être assurées que leur retenue n’entraînera pas des pertes catastrophiques ou ne portera pas atteinte à leurs intérêts.
Dans le jeu triangulaire Chine-Taïwan-États-Unis, le couple « dissuasion – assurance » a réussi à maintenir la paix dans le détroit de Taiwan pendant plus de 40 ans. Aujourd’hui, la montée des tensions et l’évolution des rapports de forces ont fragilisé l’équilibre.
Depuis 2017, le volet « dissuasion » de l’équilibre triangulaire n’a cessé de s’affaiblir de toutes parts.
La partie taïwanaise et son opinion publique ne diffusent plus clairement le sentiment que, même si elle n’était pas agressée, l’Île ne déclarerait pas l’indépendance. Le premier facteur de cette évolution est l’éloignement de l’opinion publique taïwanaise détaillé dans l’Annexe.
Selon un sondage de l’Université Nationale du 13 janvier 2023, alors qu’entre 1994 et 2022, le pourcentage des sondés favorables à la réunification est tombé de 4,4% à 1,2%, les réponses en faveur du statuquo additionnées à celles du « statuquo en attendant l’indépendance » sont passées de 46,5% à 54,1%. Parallèlement, malgré les menaces militaires de Pékin, les opinions favorables à une « déclaration d’indépendance dès que possible » sont passées de 3,1% à 5,6%.
Mais le plus significatif d’une fracture avec le Continent est (cf. l’Annexe) que 83% des 18 – 29 ans se sentent plus Taïwanais que Chinois, quand la moyenne des tranches plus âgées exprimant un attachement plus Taïwanais que Chinois est voisine de 60%.
Les surenchères de la démocratie taïwanaise et l’agressivité de Pékin
Le jeu politique interne à l’Île, marqué par la rivalité entre le KMT et le DPP, troublé par l’émergence de la troisième force des « Indépendants », (lire notre article : Le DPP secoué par les élections locales. Retour des Chiang. La nébuleuse des « Indépendants », troisième force potentielle), est lui-même, par l’effet des surenchères électorales, un facteur de bouleversement du paysage politique de l’Île.
S’il est vrai que Tsai Ing-wen n’a pris aucune initiative susceptible de provoquer une riposte militaire, elle n’a pas non plus assuré Pékin qu’elle ne ferait pas évoluer le statut de l’Île vers l’indépendance de droit. Même si officiellement son Parti a abandonné l’idée de déclarer une indépendance formelle, Tsai affirme aujourd’hui que l’Île est un pays souverain et que tout changement dans ce statut devrait être approuvé par une consultation électorale des Taïwanais.
Pour sa part le Guomindang (KMT), pris dans sa compétition électorale avec le DPP et compte tenu de l’état de l’opinion, maintient lui aussi que la République de Chine est une entité souveraine et indépendante.
Cette position, forcée par la compétition électorale avec le parti de Tsai Ing-wen qui privilégie le maintien du statuquo d’autonomie aussi longtemps que possible, constitue une évolution par rapport à la pensée traditionnelle du vieux parti nationaliste qui privilégiait ouvertement un éventuel rattachement au Continent.
La partie chinoise a certes mis efficacement en œuvre une très crédible dissuasion par le développement d’une panoplie de missiles de plus en plus précis et de menaces mises en œuvre de manière tonitruante. S’il est exact qu’elle a tenu à distance le risque de rupture officielle de l’Île, il n’en est pas moins vrai qu’elle a manqué de lui offrir l’assurance qu’à terme elle renoncerait à une opération de vive force, même si l’Île se gardait de franchir le Rubicon de la déclaration d’indépendance.
Les effets de cette impasse sont catastrophiques.
Au lieu d’assurer les Taïwanais que leur retenue tenant sous le boisseau leur pulsion indépendantiste ne nuirait pas à leurs intérêts, le Parti communiste au pouvoir a non seulement considérablement augmenté les pressions militaires sur l’Île, avertissant au passage qu’il passerait à l’attaque s’il ne parvenait pas au rattachement par des moyens pacifiques, mais il a de surcroît fixé la date limite de l’intégration de l’Île au centième anniversaire de son magistère en Chine, en 2049 que Xi Jinping assimile à l’achèvement du « rêve chinois de renaissance 中国 复兴 梦 ».
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Dangereuse volte-face de Washington et recommandations des sinologues.
Quant aux États-Unis, leur gestion de couple « dissuasion – assurance » n’est plus à la hauteur des enjeux. Par le passé, leur supériorité militaire pouvait à la fois rassurer l’Île et dissuader la Chine de l’attaquer, tandis que la fidélité affichée par la Maison Blanche à la politique d’une seule chine conformément à la déclaration de Shanghai de 1972, rassurait également Pékin.
Aujourd’hui, la montée en puissance militaire de l’APL et le récent abandon de l’ambiguïté stratégique par Joe Biden affaiblissent à la fois la capacité américaine de dissuader la Chine et celle d’imposer une retenue aux élans de rupture des Taïwanais.
Au cours des dernières années, s’accélérant après l’invasion russe de l’Ukraine, des représentants du Congrès et des commentateurs politiques ont en effet appelé à un engagement de défense américain clair et inconditionnel envers Taïwan, prônant une bascule de « l’ambiguïté » vers « la clarté stratégique ».
Un des exemples récents de l’abandon de « l’ambiguïté » fut l’invitation officielle de Hsiao Bi-khim, la représentante de Taïwan aux États-Unis, à la cérémonie d’investiture du Président Biden, le 20 janvier 2021.
Enfin, comble du radicalisme enflammé, propre à effacer toute assurance donnée à la Chine, dans une intervention au Sénat, un haut responsable du ministère de la Défense américain a laissé entendre que les États-Unis ne devraient jamais permettre à la RPC de contrôler Taïwan, car disait-il, cela rendrait impossible la défense des alliés américains en Asie.
Cette position a aussitôt été interprétée par la RPC comme le refus définitif de l’Amérique d’accepter la réunification avec l’Île, même pacifique.
Conscients que les conseils adressés à la Chine n’auront aucun effet, les auteurs les limitent à suggérer à Pékin de faire l’effort – en réalité très improbable dans l’état actuel de la relation - d’entamer un dialogue avec le pouvoir démocratiquement élu dans l’Île, même s’il est issu d’une mouvance de rupture qui ne reconnaît pas la « politique d’une seule Chine ».
Aux deux autres acteurs, la note propose deux types de recommandations. Insistant d’abord sur la nécessité que Taipei et Washington clarifient leur intention de ne pas promouvoir l’indépendance de l’Île, elle suggère d’ajuster leurs moyens pour rehausser leur efficacité dissuasive et la qualité opérationnelle de leur défense.
Pour Taïwan : Améliorer ses défenses côtières, développer plus avant le concept de défense civile dans la profondeur et constituer des stocks d’armes et de munitions ainsi que des réserves logistiques en prévision des difficultés posées par la nature insulaire du théâtre d’assurer un approvisionnement efficace en cas de conflit.
Pour les États-Unis : Abandonner les démonstrations de forces inutiles par les groupes porte-avions de plus en plus vulnérables et les remplacer par une capacité anti-missiles longue distance ; en même temps augmenter le nombre de bases permanentes ou semi-permanentes – c’est en cours aux Philippines – ; et, tout en planifiant une riposte coordonnée avec les alliés, faire connaître à Pékin le coût économique et diplomatique d’une agression de l’Île.
L’autre volet des recommandations vise exclusivement les évolutions récentes de la stratégie américaine donnant de plus en plus l’image d’un parti-pris favorable aux tendances de rupture de l’Île.
En substance, pour contribuer efficacement au maintien de la paix dans le Détroit, les États-Unis devraient tenir les deux exigences du schéma « Dissuasion – Assurance » et éviter le grand écart consistant à donner des signes de rapprochement avec Taïwan tout en clamant leur attachement à la « politique d’une seule Chine ».
Sur le volet Dissuasion : « Se concentrer plutôt sur des mesures opérationnelles qui rendent Taïwan et les forces américaines déployées en Asie plus fortes et plus résilientes » ; sur le volet Assurance : « Les États-Unis devraient éviter les gestes politiques symboliques qui attisent inutilement la colère de Pékin . » (…)
« Cela signifie qu’à propos de Taïwan, les responsables américains, y compris les membres du Congrès devraient s’abstenir de faire des déclarations électoralistes avantageuses à court terme, en politique intérieure, mais stratégiquement préjudiciables à la stabilité du Détroit. »
Le dernier point des recommandations fustige la stratégie en cours dite de clarification, tournant le dos à la posture d’ambiguïté. L’argument avance que dans la situation actuelle, la garantie explicite d’un engagement militaire aux côtés de Taïwan est non seulement inutile, mais nuisible.
Contredisant l’assurance donnée en 1979, à Pékin de « la reconnaissance d’une seule Chine », il donne le sentiment que, revenant aux années cinquante, l’Amérique entend rétablir l’ancienne alliance militaire avec la République de Chine (ROC) de Tchang Kai-chek.
Commentaire de Question Chine.
Le retour des tensions dans le Détroit et le rapprochement anti-américain de Pékin et Moscou, portant tous deux une revendication autocrate clairement anti-occidentale, dessinent les limites de la « Realpolitik » d’Henri Kissinger.
Vue par lui comme un contrepied à l’URSS dont la Chine communiste d’après Mao a tiré parti pour apaiser ses relation avec l’Occident, la manœuvre tectonique faisait l’impasse sur la puissance des liberté individuelles, perturbatrices des équilibres du « lGrand échiquier » global, popularisé par Brezinski, un quart de siècle après le contre-pied de Kissinger.
Depuis la chute du mur de Berlin, quatre mois après la répression de Tian Anmen, ces aspirations privilégiant les libertés individuelles sont à l’œuvre dans les pays de l’ancien glacis soviétique en Europe Centrale et Orientale.
Aujourd’hui, cherchant à contenir les risques d’escalade dans le Détroit, les sages et méritoires recommandations de la note des sinologues doivent composer avec la carte sauvage de l’émergence des nuances démocratiques d’aspiration à plus de liberté, alors même qu’à rebours de la vision opportuniste de Kissinger, Pékin durcit sa position anti-occidentale aux côtés de Moscou.
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ANNEXE.
Persistance des tensions et évolutions inflammables.
Trois constantes dessinent l’arrière-plan invariable des tensions dans le Détroit :
1) La RPC n’abandonnera jamais sa revendication sur l’Île. Pour elle il s’agit de l’impératif historique de « réunification avec la Mère Patrie ».
Alors que Taïwan avait échappé à la dynastie Qing en 1895 après la défaite contre le Japon, le retour de la souveraineté de Pékin constitue, après la victoire sur Tchang Kai-chek de 1949, un élément essentiel du narratif nationaliste unitaire du Parti et de sa légitimité.
2) A partir de 1949, l’Île est non seulement restée hors de contrôle du Continent, mais, de surcroît elle a à partir de 1986, développé un système politique démocratique, véritable défi d’un autre « Monde chinois » au parti communiste au pouvoir sur le Continent.
3) Depuis 74 ans, le régime à Taipei doit sa survie à l’assurance de sécurité accordée par les États-Unis, d’abord par un accord de défense et, depuis 1979, par le truchement du « Taiwan Relations Act - TRA - ».
Le TRA qui n’est pas un accord de défense avec Taïwan, est une contrainte de droit interne votée par le Congrès. Elle oblige les États-Unis à mettre à la disposition de l’Île les équipements militaires nécessaires à sa défense et impose au Président « d’informer sans délais le Congrès des menaces contre la sécurité de Taïwan ou contre son système socio-économique ainsi que de tout risque pour les intérêts des États-Unis. » Il précise en outre que la nature de la riposte sera déterminée par l’exécutif en liaison avec le Congrès.
Enfin, depuis le milieu des années 90, à ces invariants se sont ajoutées deux évolutions inflammables supplémentaires.
La première est l’impatience de Pékin qui se traduit par une augmentation de la menace militaire envisagée non seulement en cas de déclaration d’indépendance, mais également en cas « d’initiatives de l’Île créant une séparation permanente avec le Continent » ou/et « retardant indéfiniment la réunification. ».
Depuis 2018, Xi Jinping y rajoute – incidence tout aussi inquiétante pour les Taïwanais - l’échéance ultime pour la réunification, qu’il a fixée au centenaire de la RPC en 2049.
La deuxième est l’évolution de la jeunesse de l’Île. Alors que les Taïwanais sont à plus de 95% hostiles à la réunification, les plus jeunes générations, craignant la pesanteur du régime communiste, se détachent culturellement de la Chine au point que 83% des 18 – 29 ans se sentent plus Taïwanais que Chinois, quand la moyenne des tranches plus âgées exprimant un attachement plus Taïwanais que Chinois est voisine de 60%.
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