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Guerre froide sino-américaine. Pékin riposte aux embargos de Washington en interdisant le géant MICRON
Le 21 mai en fin de soirée, le gouvernement chinois a brutalement augmenté les enchères de la guerre des microprocesseurs en interdisant aux entreprises chinoises qui traitent des informations sensibles d’acheter des « micropuces » fabriquées par l’Américain Micron, désigné comme un « risque pour la sécurité nationale » par l’organisme de surveillance d’Internet.
L’événement, affichage à usage politique interne d’une riposte aux pressions américaines, augmente la défiance réciproque. Prenant racine dans la longue pratiques des captations de technologies chinoises, y compris dans le secteurs de la R&D, il porte le risque déjà visible d’un cloisonnement à long terme de la recherche de pointe.
Traduisant un raidissement politique du gouvernement chinois, il met aussi mal à l’aise la longue cohorte des intérêts d’affaires américains qui tirent d’importants bénéfices de leurs engagements en Chine, notamment dans le domaine des hautes technologies.
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Présent en Chine depuis le milieu des années 2000 avec l’implantation en 2004 à Shanghai de son siège local et d’une unité de production de circuits intégrés et de succursales de services à Pékin et Shenzhen, le groupe américain Micron est le premier fabricant au monde de puces à « mémoire vive dynamique – Dynamic Random Access Memory – DRAM - ».
Leurs principaux avantages sont leur simplicité de conception, leur vitesse et leur coût réduit, avec cependant le talon d’Achille que le stockage des données est « volatile ». Il disparaît dès que les puces ne sont plus alimentées et – point faible connexe de plus en plus sensible par les temps qui courent – les DRAM, excessivement gourmandes en énergie, produisent de la chaleur en fonctionnant.
Une longue présence heurtée sur le marché chinois.
La deuxième moitié des années 2000 fut pour MICRON en Chine une période d’expansion industrielle et commerciale en même temps que le début de tensions avec ses concurrents chinois et le pouvoir exécutif à Pékin.
Entre 2007 et 2014, le groupe a investi plus de 400 millions de $, en solo ou en coopération avec le Taïwanais Powertech Technology Inc dans plusieurs usines d’assemblages et de tests de microprocesseurs, notamment à Xi’an, où sont employées 2000 personnes.
A cette époque MICRON était le 4e fournisseur de semi-conducteurs en Chine derrière le sud-coréen SK Hynix et les deux Chinois « HiSilicon Technology » de Huawei à Shenzhen et « Semiconductor Manufacturing International Corp (SMIC) » à Shanghai.
En 2015, preuve d’un profonde défiance réciproque, la Maison Blanche torpillait l’offre très avantageuse de 23 Mds de $ du groupe public chinois Unigroup de racheter MICRON technologies dont l’action était en baisse. Lire : L’impitoyable guerre des microprocesseurs. (Suite).
Le ciel commercial de MICRON en Chine s’assombrit encore à partir de 2017-2018 quand le groupe américain porta plusieurs fois plainte devant une juridiction américaine en Californie. D’abord contre le Taïwanais UMC pour vol de secrets de fabrication, puis encore contre le Taïwanais UMC et le chinois Fujian Jinhua Integrated Circuits qui avait reçu 3 milliards de Yuan (431 millions de US $) pour monter une JV avec UMC.
L’année suivante le Chinois Jinhua Group et sa co-entreprise taïwanaise UMC ripostèrent par un procès contre une filiale de MICRON installée dans le Fujian dont, disaient-ils, certains modules DRAM auraient violé leurs brevets.
En mai 2018, la stratégie chinoise d’élimination de la concurrence étrangère dont le système de captation avait d’abord siphonné les technologies se précisait. Il vient d’être officiellement formalisé : Modernisation de l’industrie lourde, « Chine 2025 » et transferts de technologies.
Alors que Donald Trump intensifiait sa guerre commerciale contre Pékin (lire : Pékin, Washington, Pyongyang. Du tambour de guerre aux conflits commerciaux), MICRON fut, avec les Coréens Samsung Electronic et SK Hynix la cible de l’administration chinoise de régulation des marchés pour violation de la loi anti-trust.
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Les captations chinoises de technologies sur la sellette.
En 2020, au milieu de relations d’affaires et de R&D profondément interpénétrées, entre la Chine, Taïwan et les États-Unis, eut lieu devant la justice américaine une des apogées de la guerre juridico-commerciale en cours depuis 2018, impliquant MICRON.
Le Taiwanais United Microelectronics Corp (UMC), 4e fabricant mondial de microprocesseurs sous contrat, allié au Chinois Jinhua Group soutenu par Pékin, acceptait de payer une amende de 60 millions de $ pour régler l’accusation d’espionnage industriel portée contre lui par MICRON.
Un article de Nikkei Asia du 29 octobre 2020, précisait aussi qu’en plus de l’amende, UMC acceptait de coopérer avec le gouvernement américain « dans l’enquête et la poursuite de son co-accusé, Jinhua Group ». En même temps, il abandonnait son projet d’implanter à Shanghai une filiale par laquelle il espérait tirer profit de l’inflation des prix des microprocesseurs conséquence de la guerre technologique en cours.
Mais, signe que les R&D et les affaires sont profondément interpénétrés, que les groupes américains ou coréens, n’ont, pas plus que les Chinois ou les Taïwanais, intérêt au jeu à somme nulle des « attaque-ripostes », l’amende dont nombre de commentateurs soulignèrent l’importance était cependant très en dessous du maximum encouru aux termes de la loi américaine de 20 milliards de $, représentant soixante fois les revenus nets d’UMC en 2019.
Alors que MICRON a remporté une bataille juridique contre les captations de technologies par UMC et Jinhua et qu’aujourd’hui il prend ses dispositions pour quitter au moins officiellement le marché chinois, la décision rendue publique le 21 mai par Pékin de frapper brutalement le groupe américain d’embargo – une première dans un contexte où les pressions contre groupes étrangers étaient jusqu’à présent exercées de manière oblique par des harcèlements administratifs ou douaniers - est en réalité d’abord une posture politique.
Riposte politique et fragilités de l’industrie chinoise des « puces ».
Mettant en scène une riposte destinée à l’opinion chinoise, l’embargo affirme l’inflexibilité de Pékin face à Washington, au milieu des restrictions infligées par l’administration américaine aux exportations de microprocesseurs à la Chine. En même temps et au-delà de la posture, la manœuvre est vue à Pékin comme une incitation à accélérer les progrès des « puces » chinoises, même si, de l’avis des ingénieurs chinois eux-mêmes, le compte n’y est pas encore.
Malgré l’augmentation massive des crédits généraux de R&D de 7% par an et la hausse des investissements dans la fabrication des microprocesseurs pour rendre la ressource moins dépendante des États-Unis [1] (lire Les efforts « techno-nationalistes » de Pékin), les meilleurs observateurs chinois restent lucides.
Xiang Ligang, entrepreneur à la tête d’un consortium technologique, conseiller du gouvernement chinois reconnaît que pour l’instant, les objectifs ont été réduits à la fabrication de produits de la gamme moyenne équipant l’électronique grand public et le parc automobile échappant aux restrictions de Washington.
« Il n’est peut-être pas possible ou nécessaire de remplacer complètement tous les produits étrangers par des produits nationaux, mais nous sommes capables de développer des produits de base, pour éviter d’être trop dépendants ».
Il reste que, si on considère le sommet de la hiérarchie technologique mondiale touchant à tous les secteurs de pointe, les handicaps ne sont pas minces.
Yole Group, une société d’études de marché, estime que, s’il est vrai que seulement moins de 1% de tous les semi-conducteurs en Chine se situent dans le haut de gamme de l’industrie soumis aux contrôles américains, les difficultés d’accès de l’industrie aux équipements haut de gamme de fabrication des « puces » handicapent pour l’instant les secteurs de pointe comme l’Intelligence artificielle et l’aérospatiale.
Selon la société de conseil « International Business Strategies », citée par le New-York Times du 11 mai 2023, les perspectives de rattrapage qualitatif rapide ne sont pas bonnes.
En août 2022, le groupe Yangtze Memory Technologies Corp. (YMTC) avait espéré concurrencer MICRON par un triplement de sa part dans la production mondiale de microprocesseurs pour atteindre 13% du marché global en 2027. Aujourd’hui, confronté à une baisse des investissements étrangers et à des difficultés pour construire sa deuxième usine, le groupe a réduit ses objectifs à seulement 3% du marché global.
Dans ce contexte où en Chine, le secteur des microprocesseurs haut de gamme est toujours sérieusement handicapé par les restrictions américaines, tandis que, même le niveau intermédiaire équipant l’électronique grand public accuse une baisse passagère de sa productivité, certains analystes avancent que la décision d’embargo contre Micron, ayant d’abord une portée d’affichage politique, pourrait être à l’origine d’importants retours de flamme.
Ironiquement, le contrecoup aurait lieu alors même que les dommages infligés à MICRON seront sensiblement réduits par la baisse de la part chinoise de ses revenus globaux, passée de 50% en 2017, à 11% en 2022, soit 3,3 Mds de $. La drastique réduction de l’implication de MICRON en Chine, montre que le groupe américain a bien été ciblé par Pékin en connaissance de cause et après le calcul de l’impact d’éventuels chocs en retour.
Selon Reuters, comparée à celle des autres géants américains du secteur présents en Chine, la dépendance moyenne de MICRON au marché chinois mesurée sur les cinq dernières années (2018 à 2022) est nettement plus faible que celle de Qualcomm (60%), de Broadcom (35%), d’ Intel (27%), d’AMD (22%), et même de NVIDIA (21%). Au demeurant, au cours de l’histoire récente, MICRON n’est pas le seul groupe américain à avoir été ciblé par Pékin (lire : La chambre de commerce de l’UE en Chine proteste contre la campagne anti-trust).
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Au-delà des conciliations, une perspective de compétition féroce.
En première analyse la crainte des ripostes exprime donc un pessimisme sans objet. Le mouvement visant à libérer le secteur high-tech chinois de l’emprise des hautes technologies américaines ayant pris de l’ampleur, les conséquences directes immédiates sur l’industrie chinoise de la gamme moyenne resteront faibles, tandis que la rémanence des interactions de la R&D, l’apport des ingénieurs chinois au secteur et les intérêts d’affaires croisés pourraient atténuer les effets d’éventuelles contre-offensives américaines.
Illustrant les analyses sur les interactions ayant un effet modérateur, et celles sur la réduction de ses vulnérabilités commerciales en Chine, avant même la décision de riposte chinoise qui le cible aujourd’hui, MICRON avait annoncé qu’il fermerait d’ici la fin 2022 son site de Shanghai de conception de ses puces à mémoire vive dynamique, ou (DRAM).
En même temps, sûr de lui et persuadé que son implication en Chine a encore de l’avenir, le groupe avait à la fois offert à certains de ses 150 ingénieurs chinois de travailler sur ses nouveaux sites aux États-Unis ou en Inde et promis à ses trois mille employés chinois qu’il continuerait à investir dans la formation de talents en Chine et à y renforcer ses opérations.
Pour autant, alors même que l’industrie numérique de pointe chinoise reste toujours dépendante des transferts de technologies américaines, l’offensive directe contre MICRON pourrait avoir d’importants effets indésirables à plus long terme. .
Le premier sera sans doute de conforter la mouvance des scientifiques américains qui prônent un découplage radical avec la Chine. Lire : Avis de rupture du monde de la high-tech.
Pour ce groupe d’une quinzaine de scientifiques, républicains et démocrates, chercheurs, entrepreneurs, ingénieurs et sinologues qui, en janvier 2021, avaient remis un rapport confidentiel à la Maison Blanche, la Chine pratique sur la scène internationale un « jeu asymétrique dont les règles biaisées autorisent l’espionnage industriel et donne au pouvoir chinois, grâce à la porosité des transferts technologiques, la capacité liberticide de surveiller sa population ».
Dans ces conditions, ils estimaient nécessaire de réagir pour garantir la pérennité de la domination technologique américaine, facteur déterminant de la sécurité, de la prospérité et de la garantie du mode de vie démocratique, aujourd’hui menacé par le surgissement de la Chine sur le point de dépasser les États-Unis dans des secteurs sensibles.
Recherche de pointe et changement de paradigme.
Tel est le contexte cloisonné où s’exploreront désormais les pistes les plus prometteuses des systèmes informatiques à venir basées sur les supraconducteurs dont l’absence de résistance électrique pourraient résoudre le problème de refroidissement, talon d’Achille des centres de données de la planète. La difficulté, objet des recherches les plus avancées, est que la supraconductivité n’est possible qu’à des températures voisines du zéro absolu (-273,15 °C).
Selon Ivan Edward Sutherland, 84 ans cette année, ingénieur informatique et inventeur du premier logiciel de conception assistée par ordinateur, pionnier des travaux sur les interactions « homme-machine » et les simulateurs d’avions, « le pays qui maîtrisera la technologie des circuits intégrés utilisant des matériaux supraconducteurs bénéficiera de la supériorité dans les technologies numériques pour plusieurs décennies. »
Aujourd’hui, les anciennes « puces » au silicone, gourmandes en énergie, génératrices de chaleur et impossibles à miniaturiser en-deçà de l’actuel record de 2 nanomètres, ont atteint leurs limites.
Du coup, la piste des supraconducteurs, déjà maintes fois explorée par le passé mais toujours abandonnée par facilité, est à nouveau à l’ordre du jour aux États-Unis qui consacrent 300 Mds de $ d’argent public et privé pour tenter de reconstruire une industrie nationale des microprocesseurs et reconquérir leur suprématie mondiale.
Il est facile d’anticiper que les scientifiques chinois ne seront pas absents de cette course qu’ils suivent avec attention. Le 27 mars 2023, le South China Morning Post racontait l’histoire d’une méprise largement diffusée par les médias occidentaux et publiée dans la revue « Nature » ayant soulevé des doutes chez les chercheurs chinois.
Alors que Ranga Dias chercheur sri-lankais de l’Université de Rochester avait, le 7 mars dernier, annoncé que son équipe avait créé un matériau supraconducteur efficace à température et pression ambiantes, plusieurs équipes chinoises de l’Université de Nankin et de l’Académie des sciences de Pékin annoncèrent qu’elles n’avaient pas réussi à reproduire l’expérience de Dias.
Le premier à exprimer des doutes fut Wen Haihu, professeur à l’Université de Nankin : « Notre étude n’a montré aucune évidence que le matériau hybride de Dias – Litetium (terre rare) dopé au nitrogène – aurait des propriétés supraconductrices à des températures et pression ambiantes ». L’épisode abondamment commenté dans les médias grand public, n’est qu’une péripétie de l’intense rivalité technologique en cours.
Il montre la vigilance et la compétence des chercheurs chinois dans un domaine ayant, au-delà des microprocesseurs, des applications dans les réseaux de distribution d’électricité, de l’imagerie médicale et des trains à grande vitesse à sustentation magnétique.
Note(s) :
[1] Le branle-le-bas national vient d’en haut. Xi Jinping et tout l’appareil font le lien entre les embargos américains sur les microprocesseurs et les efforts occidentaux pour « endiguer complètement la Chine. ». Les médias chinois ont tous raconté qu’en marge de la dernière réunion de l’ANP en mars 2023, le président a interrompu la présentation d’un délégué à l’assemblée, fabricant de grues. « Les puces à l’intérieur de vos grues sont-elles d’origine locale ? ».
A la suite de Xi Jinping, toutes les provinces se mettent sur les rangs. Récemment – ce n’est qu’un exemple – 21 Mds de $ ont été affectés par la province de Canton pour la fabrication de semi-conducteurs et autres projets technologiques, y compris ceux qui tentent de remplacer les fournisseurs occidentaux d’équipements nécessaires à la fabrication des « puces », comme le Hollandais ASML implanté aux Pays Bas, aux États-Unis et à Taïwan.
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