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›› Lectures et opinions

Un expert japonais de la Chine explore les arrière-pensées stratégiques de Xi Jinping

Alors que les relations sino-américaines paraissent figées par des positions irréconciliables, l’examen des déclarations de Xi Jinping lui-même, mises en perspective sur dix ans, suggère une vision stratégique globale différente de celle habituellement véhiculée par les analyses stéréotypées.

Elle est articulée non pas à la promotion d’un « monde multipolaire » contestant avec l’appui du « Sud Global » la prévalence de l’Occident et des États-Unis, mais à un « duopole » mondial de deux puissances certes rivales, mais dont les relations seraient apaisées par l’acceptation réciproque de l’influence de l’autre dans la sphère où chacun exerce sa prévalence stratégique.

L’idée d’un « G2 », par laquelle s’exprime aussi la quête de respect d’une Chine soucieuse d’être considérée à l’égal des États-Unis, a récemment été développée dans Nikkei Asia par le Japonais Katsuji Nakazawa qui scrute et met en perspective les paroles de Xi Jinping depuis 2013.

Notant que l’une des réflexions clé du n°1 chinois à Antony Blinken était que la « Planète Terre était assez vaste pour accommoder le développement et l’aspiration à la prospérité à la fois de la Chine et des États-Unis », il souligne qu’en dix ans l’ambition de la Chine s’est élargie.

L’empreinte chinoise élargie du « Pacifique » à « la planète ».

S’il est vrai que lors de sa visite aux États-Unis en 2013, proposant un « type nouveau de relations entre grandes puissances », Xi avait fait une remarque similaire, évoquant déjà l’ampleur de la zone à partager, il reste qu’à l’époque il ne s’agissait que de la « Zone Pacifique ».

Comprenant à l’époque que l’arrangement revenait à défier la suprématie américaine et à modifier le statuquo sur Taïwan, l’administration Obama avait décliné.

Une année après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et trente-quatre ans après la visite de Deng Xiaoping aux États-Unis, suivie de trois décennies de relations en dents de scie, émaillées des visites des Présidents Jiang Zemin et Hu Jintao (1997 et 2011) dont l’un des objectifs majeurs était l’ouverture du marché chinois aux groupes américains et occidentaux, le refus d’Obama marquait le début du plus sérieux échauffement des tensions entre les deux depuis la reconnaissance américaine de la Chine en 1979.

En juin dernier, la proposition de Xi Jinping à Blinken remplaçant le théâtre Pacifique par la « planète Terre  » montre que, fondamentalement, la pensée stratégique de Xi Jinping n’a pas changé. Son idéal reste un duopole sino-américain, mais l’ambition du partage des influences a été élargie à la sphère globale.

Une nuance cependant, l’allusion de Xi Jinping à une « prospérité commune  » signale l’inconfort chinois face au « découplage  » dont les effets indésirables pour le développement de la Chine seront considérables.

Un partage du monde « respectueux » du « statut » de la Chine, de sa souveraineté et de ses zones d’influence.

Espérant alerter Blinken sur les risques qu’une rupture totale feraient aussi peser sur l’Amérique, Xi Jinping a accompagné l’idée du « partage » du Monde par l’assurance – correction de trajectoire par rapport aux promesses sino-russes de contester le magistère occidental – que Pékin n’avait pas l’intention de défier Washington.

En revanche, il exigeait « le respect » des « droits » de la Chine et de ses « intérêts stratégiques » majeurs, ce qui, au fond, revenait au « duopole » rejeté par Obama il y a dix ans. Il n’empêche que l’idée de Xi Jinping et de ses conseillers, toujours les mêmes depuis dix ans, semble bien être la proposition récurrente de Pékin pour calmer les tensions en cours.

Alors qu’elle a peu de chance d’être adoptée par Biden qui ne peut pas risquer de détruire lui-même son magistère en sacrifiant Taïwan et en se privant des avantages technologiques des droits de propriété américains sur le secteur des « puces  », la réalité est que Xi Jinping et ses conseillers placent la stratégie de l’apaisement par le schéma du « duopole » au sommet de leurs propositions.

Pour s’en convaincre il suffisait de noter à quel point les médias d’État ont observé et commenté les moindres faits et gestes du séjour de Blinken à Pékin, comme s’il s’agissait de celui d’un chef d’État.

En même temps, souligne Nakazawa, la mise en scène des rencontres et notamment la position en surplomb de Xi Jinping, visait à donner l’impression que le ministre américain avait fait allégeance pour obtenir une audience avec le Président.

Mais, selon les observateurs familiers de la Chine, signe des vraies priorités et préoccupations de Pékin, au moment même de la visite de Blinken, l’attention de Xi Jinping était ailleurs.

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Un appel non déguisé aux investissements des groupes américains.

Tout le monde a en effet remarqué à quel point l’entrevue de Xi Jinping avec Bill Gates, le 16 juin, contrastait avec la raideur apprêtée des rencontres officielles, en tous cas bien plus détendue que celle de Blinken avec le MAE Qin Gang dont le discours empreint de fermeté a mis son homologue américain en demeure de cesser de se mêler des affaires chinoises.

Alors que ces dernières années Bill Gates n’avait été reçu que par l’ancien Premier Ministre Li Keqiang, cette fois il a été accueilli par Xi Jinping lui-même qui, en recevant le fondateur de Microsoft aujourd’hui efficacement reconverti dans la philanthropie planétaire, s’est exclamé « Vous êtes le premier ami américain que je rencontre cette année à Pékin. ».

Par une déclaration vertueuse largement diffusée par CCTV exprimant la volonté d’apaisement de la Chine, contrastant avec l’agressivité de la Maison Blanche, le ton et le fond sont passés de la résistance de la Chine face aux élites occidentales à la connivence des peuples : « Je dis souvent que le fondement des relations américano-chinoises repose sur les peuples et je place mes espoirs dans le peuple américain » (…)

Avec en tête la récente « Initiative chinoise de développement global 全球发展倡议 », Xi a ajouté : « Compte tenue de l’actuelle situation du monde, il existe de vastes perspectives de coopérations bénéfiques pour nos deux pays et nos deux peuples qui profiteraient à l’humanité tout entière. »

Voir la vidéo où, contrastant avec la raideur des dialogues stratégiques, s’exprime une convivialité détendue.

Au moment où le Premier Ministre Li Qiang délivrait le même message de détente à Berlin et Paris, l’intention de coopération et d’apaisement adressée par le truchement de Bill Gates au « peuple américain » visait à l’évidence à rassurer la communauté d’affaires occidentale aujourd’hui échaudée par les tensions entre Washington et Pékin engagés dans une vaste rivalité stratégique où tous deux sont d’abord attentifs à leurs priorités de sécurité nationale.

L’arrière-pensée d’apaisement était confirmée par un article du Quotidien du Peuple qui, rapportant l’entrevue entre Xi Jinping et Bill Gates, soulignait que « la Chine ne s’engagerait pas dans la voie traditionnelle des puissants en quête d’hégémonie ».

Alors que le premier ministre Li Qiang a, le 30 mai dernier lui-même rencontré Elon Musk, une autre figure symbolique de la Communauté d’affaires, Nakazawa suggère qu’allant de pair avec le partage accepté de l’influence planétaire dominée par un duopole sino-américain débarrassé des ingérences de l’un dans la sphère de l’autre, l’objectif de rassurer les entrepreneurs occidentaux est une des priorités stratégiques du régime, directement liée à sa sécurité politique interne.

Un « duopole » de sphères stratégiques séparées, mais des soucis de croissance.

Au cœur de l’inquiétude, l’état de l’économie. Le 12 juillet, Jacky Wong, ancien trader pour BNP Paribas, faisait le point depuis Hong Kong pour le WSJ.

« Couplé à d’autres incertitudes économiques, notamment des signes de faiblesse insistante du marché du travail, des indices des directeurs d’achat de juin en demi-teinte, une faible inflation et une consommation intérieure toujours modeste, le marasme immobilier fait craindre que la Chine ne soit entrée dans un cycle de récession chronique dite récession de bilan ».

Dans ce type de freinage économique, qui fut celui des États-Unis de 2007 à 2009 et de l’insistante situation du Japon depuis les années 90, la valeur de la dette dépassant celle des actifs, les acteurs devenus frileux sont incités à éponger leurs passifs plutôt qu’à investir, avec comme premier effet le ralentissement de la croissance.

Au cœur des soucis du régime, symptôme de l’essoufflement du système plus que sa cause, les ratés de l’immobilier, un des réacteurs de la croissance : « Alors qu’en juin, la valeur des ventes immobilières des 100 principaux promoteurs immobiliers a chuté de 28% par rapport à l’année précédente contre une augmentation de 7% en mai, le bilan des ventes continue à stagner toujours à 60% en-dessous des niveaux de juin 2020 et 2021. » (…)

Et, constat du risque possible d’une crise latente et durable « La Chine ne retombera probablement pas dans une récession formelle. Mais, comme les États-Unis après la crise financière de 2008, il est probable qu’elle sera confrontée à un scénario où les ménages et les entreprises refuseront de nouveaux emprunts en raison de lourdes dettes existantes et d’un manque de confiance dans l’avenir. »

Échaudés par les risques, « Ils utiliseront leurs nouveaux revenus pour rembourser les obligations existantes. Ce qui compliquera la relance par la baisse des taux d’intérêt dont la répercussion sur les nouveaux investissements et la consommation réelle est marginale. »

Pour l’instant, l’immobilier continue à souffrir. Compte tenu de l’importance du secteur dans la croissance, la crise devenue chronique inquiète le régime. Le taux de défaut des obligations immobilières a déjà atteint 16%. Goldman Sachs estime qu’en 2023, il aura atteint le niveau alarmant de 28%.

 

 

De Shang Yang à Xi Jinping, l’illusion de la rationalité « Légiste » par Romain Graziani

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