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›› Editorial
Le 10e forum de Xiangshan. « Sécurité et paix durable ». Ébranlement du monde, et plate-forme anti-occidentale des sans-voix
Alors que continuaient à faire rage l’agression russe contre Ukraine et la riposte israélienne, soutenue par Washington au Moyen-Orient pour, au prix d’importants dommages collatéraux, détruire les terroristes du Hamas auteurs d’une sauvagerie antisémite innommable, tandis que le discours chinois qui menace Taïwan ne faiblit pas, les 30 et 31 octobre, a eu lieu au Palais des Congrès de Pékin, le forum de sécurité de Xiangshan 香山.
Créé en 2006 sur le modèle du « dialogue de Shangri-La » à Singapour, son thème de la session 2023 à Pékin était « Sécurité commune et paix durable 共同安全 持 久 和平 ».
Regroupant plus de 90 pays et plus de 700 délégués, l’événement dédié à la promotion de « l’Initiative chinoise de Sécurité Globale » et aux élans sino-russes vers le « Sud global » a offert un exemple chimiquement pur que les rapports de force et les analyses stratégiques traditionnelles articulées à la prévalence occidentale sont en train de se brouiller autour de nouvelles références.
Ces dernières qui se construisent sous nos yeux sont cependant encore écartelées entre des contradictions apparemment insolubles, gouvernées à la fois et - au-delà des bonnes paroles de Pékin -, par des postures, toutes anti-occidentales et anti-américaines, alors qu’au cœur même de la machine politique chinoise survit l’arrière-pensée d’une nécessaire reprise de contact avec l’appareil militaire américain.
Un des indices que l’intention de l’APL est de rétablir malgré tout le contact avec le Pentagone est une réaction d’ouverture politique du Général He Lei.
Renouer le contact entre les appareils militaires des deux puissances majeures.
Ancien vice-président de l’Académie chinoise des Sciences Militaires, He Lei réagissait à la présence minimum au forum de l’appareil de défense américain qui, invité, n’avait envoyé à Pékin que Cynthia Xanthi Carras, responsable Chine et Mongolie, au sous-secrétariat d’État à la défense : « Quels que soit leur niveau, tous les représentants officiels des États-Unis, experts et académiques sont les bienvenus ».
Pour faire bonne mesure, le Global Times a diffusé sur « X » une très conviviale séquence pleine de sous-entendus où l’on voit le Général He offrir un écusson de l’Académie des sciences militaires à Cynthia Carras en lui expliquant sa symbolique. Un bouclier, image universelle de la défense, un rameau d’olivier, symbole de paix et de justice » attestant que le but de l’APL est de préserver la paix dans la région et dans le monde (voir la vidéo sur « X »).
Au passage, il a offert un deuxième écusson destiné au Général à la retraite Lloyd Austin, ancien chef des opérations militaires interarmées « Central Command » et actuel Secrétaire d’État à la défense des États-Unis qu’elle représentait au forum.
En arrière-plan, le fond de tableau sino-américain du forum qui se tenait après une visite de trois jours du MAE Wang YI à Washington où fut évoquée la nécessité du dialogue bilatéral de défense, était que les deux s’efforcent de régler avec le moins de dommages possibles leur rivalité stratégique et leurs relations conflictuelles à propos de Taïwan et de la liberté de navigation en mer de Chine du sud.
Tel est le contexte en amont d’une éventuelle rencontre de Xi Jinping avec le président américain Joe Biden aux États-Unis à l’occasion du sommet de l’APEC à San Francisco du 11 au 17 novembre prochains que Pékin et Washington considèrent comme l’occasion de stabiliser leurs relations.
En apparence, la page des violentes rancœurs surgies après la visite à Taiwan de Nancy Pelosi le 2 août 2022 (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?) ayant entrainé la rupture des relations militaires, est tournée. Pas complètement.
Une ambition de médiation. Sous la surface, la persistance des rancœurs.
Le fait qu’au forum, Pékin, représenté par le Général Zhang Youxia, Vice-Président de la Commission Militaire Centrale du Parti et 23e membre du Bureau politique (voir sa biographie : Membres du 20e Bureau politique) n’ait pas été en mesure d’aligner un ministre de la défense à la place de Li Shangfu, disparu de la scène publique, et récemment démis de ses fonctions, officiellement pour corruption, renvoie directement aux racines des relations heurtées entre les systèmes militaires chinois et américain.
Les tensions datent de 2018, quand Li Shangfu à la tête de la Direction de l’équipement de la CMC avait été ciblé et ostracisé par Washington pour l’achat à la Russie de 24 chasseurs de combat Su-35 et des équipements liés au système sol-air S.400 dont la livraison à la Chine est en cours depuis 2018.
Nombre d’analystes estiment que la véritable raison de sa destitution officielle le 23 octobre, seulement sept mois après sa nomination, serait au-delà des accusations de corruption - connues par Xi Jinping au moment de la nomination de Li Shangfu - que sa situation de « sanctionné » était un obstacle à la reprise des relations militaires avec Washington, souhaitées par les deux appareils de défense [1].
Pour autant, alors que poussés par les appareils militaires se multiplient les indices d’apaisement entre Pékin et Washington, en surface, les interventions de Zhang Youxia et de son collègue russe Serguei Shoïgu ont tiré à boulets rouges sur l’Amérique.
Fidèle aux thèmes développés par l’appareil et au discours de Xi Jinping, dix jours plus tôt, à l’occasion du 10e anniversaire des « Nouvelles Routes de la Soie » (lire : A Pékin, avec Vladimir Poutine, Xi Jinping met en scène en fanfare leur stratégie commune de rupture avec l’Occident), le discours de Zhang Youxia a fustigé Washington, accusé de vouloir freiner la montée en puissance de la Chine et d’installer une nouvelle « guerre froide » par une stratégie de rupture refusant de prendre en compte les particularités culturelles des « Caractéristiques chinoises ».
« Si un pays ne se soucie que de ses propres intérêts, il percevra tous les autres comme des rivaux, s’il est obsédé par la répression des autres ayant des opinions différentes, il provoquera sûrement des conflits et des guerres dans le monde. ».
Notant l’échec du modèle américain de régulation des conflits par la force, Zhang par contraste aux agressivités de Washington s’est posé en artisan de la paix, malgré les réclamations territoriales de Pékin en mer de Chine et les menaces militaires contre Taïwan.
En dépit de la proximité chinoise avec Moscou et l’ambiguïté de sa vision du Hamas (lire : Les ambiguïtés chinoises face au terrorisme du Hamas), il a aussi rappelé les ambitions de médiation de Pékin pour les conflits en cours, mais n’a que très brièvement mentionné les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient.
L’essentiel de son adresse était à la fois articulé à la promotion de « l’Initiative Globale de Sécurité » énoncée par l’appareil en février 2023 et aux appels de la Chine à une résolution politique de la « crise ukrainienne » et du « conflit israélo-palestinien », avec cependant peu d’arguments concrets en mesure d’amener les belligérants à la table de négociation.
Sans craindre les effets de sa contradiction rhétorique, Zhang a accompagné sa charge anti-américaine critiquant la stratégie des sanctions et l’interventionnisme militaire de Washington, d’une menace militaire directe.
Adressée aux Taïwanais, la mise en garde interpellait également Washington : « Pékin réagira sans pitié contre toute initiative en faveur de l’indépendance de Taiwan ». En même temps, il a à la fois souligné la disponibilité de l’APL à reprendre le dialogue avec le Pentagone et réaffirmé « la proximité stratégique sino-russe » qui, dit-il, « sera encore renforcée. »
Comme lors de l’anniversaire des routes de la soie, parmi la trentaine de ministres de la défense présents, la préséance été donnée à Moscou.
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Réaffirmation de la proximité sino-russe.
Immédiatement après Zhang Youxia, Serguei Shoïgu a pris la parole pour, en écho à l’intervention de Zhang, critiquer le rôle néfaste de l’agressivité américaine, accuser le Pentagone d’attiser la course aux armements et soupçonner Washington de promouvoir de manière dissimulée un élargissement vers l’Asie-Pacifique de la zone d’intérêt stratégique de l’OTAN.
Son idée maîtresse en trois points, répétait celle de Zhang Youxia.
Elle dénonçait la domination géopolitique des États-Unis qui altère les bases de la sécurité globale, en même temps qu’elle nie aux autres le droit à leur sécurité [allusion à l’ingérence de l’OTAN aux frontières de l’Ukraine, principal argument de Moscou, justifiant l’agression contre Kiev] :
« Pour maintenir leur domination géopolitique et stratégique, les États-Unis sapent délibérément les bases de la sécurité internationale et de la stabilité stratégique, y compris le contrôle des armements, et portent atteinte aux droits et intérêts légitimes de la Russie pour sa propre sécurité ».
Le forum a aussi rassemblé de nombreux participants du « Sud Global » d’Asie du Sud et du Sud-Est, d’Amérique Latine et d’Afrique, aujourd’hui courtisés par Pékin et Moscou pour faire contrepoids à l’hégémonie stratégique de l’Occident.
Pour Zheng Yongnian, Docteur en sciences politiques de l’Université de Princeton, ayant une longue expérience d’enseignement en Europe et en Asie, « c’est le système de monopoles économiques occidentaux qui pousse tant de pays en développement à rechercher des solutions et à apprendre du modèle de développement chinois ».
Une plateforme d’échange pour les « sans voix. »
Cette vision pour le moins critique de l’Occident et des États-Unis, accordant à la Chine une capacité de contrepoids, est partagée par des intellectuels occidentaux, y compris américains comme Lora L Saalman formée aux affaires internationales et aux questions de désarmement aux États-Unis et Docteur en relations internationales de l’Université Qinghua de Pékin.
Aujourd’hui chercheuse non-résidente à l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI) elle faisait le 29 octobre dernier, l’éloge du forum de Xiangshan.
Estimant qu’il offrait une plate-forme permettant à toutes les parties de partager différents points de vue et à des voix rarement entendues de s’exprimer, elle formulait l’espoir que les participants américains accorderaient d’avantage d’attention aux opinions alternatives, qu’elles proviennent de pays en développement ou développés.
Le fait est qu’une proportion importante de participants venaient de pays moins développés du « Sud Global ». Intéressés au premier chef, huit des dix pays de l’ASEAN, avaient envoyé leur ministre de la Défense en titre.
Mais, parmi les dialogues les plus spectaculaires initiés par le forum, il faut noter celui entre les deux ennemis historiques que sont l’Arménie et l’Azerbaïdjan, deux anciennes Républiques d’URSS, qui, sous la pression de la Chine, de la Russie, de la Turquie et de l’Iran, acceptèrent de discuter de la question du Haut-Karabagh.
Alors qu’en dépit des efforts de médiation des États-Unis, de l’UE et de la Russie, les deux se sont violemment affrontés deux fois au cours de trente dernières années, il est clair que la Chine qui s’est insinuée sur les plates-bandes stratégiques américaines entre Téhéran et Ryad et déclare sa volonté de s’impliquer comme médiateur entre Moscou et Kiev et, au Moyen-Orient, cherche aussi sur ce théâtre du Caucase à parfaire son image de « grand pays faiseur de paix » tout en dénonçant avec insistance le rôle perturbateur de Washington.
Note(s) :
[1] Le fait que les États-Unis aient été invités suggère un assouplissement du gel des communications militaires de haut niveau imposé par Pékin après la visite à Taiwan en août 2022 de Nancy Pelosi, la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants des États-Unis.
D’autres contacts récents entre les appareils de défense assez peu commentés dans les médias incluent des entretiens début août 2023 entre Ely Ratner, secrétaire adjoint américain à la Défense pour les affaires de sécurité indo-pacifiques, et Yang Tao, directeur du département des affaires nord-américaines et océaniennes au ministère chinois des Affaires étrangères.
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