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›› Editorial

« Dialogue de Shangri-La »- Dialogue de sourds- L’agressivité anti-occidentale de Pékin devient planétaire

Le 2 juin à Singapour au forum de Shangri-La, l’Amiral Dong Jun, à gauche, nommé en décembre 2023 au poste de ministre de la défense, a prononcé un des discours les plus agressifs jamais entendus dans un forum international de sécurité. Comparées à la vindicte chinoise, les mises en garde de son homologue américain Lloyd Austin ont paru apaisantes.
Mais les passes-d’armes véhémentes des discours ne se sont pas limitées à celles de la rivalité sino-américaine. Une autre envolée passionnée fut celle de Ferdinand Marcos Jr, président des Philippines, dénonçant les féroces harcèlements des garde-côtes chinois violant le droit de la mer à coups de puissantes lances à eau. Encore plus remarqué par les médias fut l’intervention inattendue du Président ukrainien Volodymyr Zelensky qui exprima sa déception de voir la Chine se laisser « instrumentaliser » par Moscou pour que se perpétue la guerre en Ukraine.


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En Asie, la fin du mois de mai été marquée par l’organisation à Singapour sous l’égide de l’Institut international d’études stratégiques (IISS), du 21e dialogue de sécurité dit de « Shangri-La ».

Tenu du 31 mai au 2 juin, l’événement s’est déroulé au milieu des efforts affichés par Washington et Pékin pour tenir à distance les risques d’escalade militaire.

Le premier jour, en marge des séances publiques, il fut précédé d’un échange direct entre le nouveau ministre de la défense chinois, l’Amiral Dong Jun, nommé en décembre 2023 et son homologue américain Lloyd Austin (lire le CR de la Maison Blanche : Readout of Secretary of Defense Lloyd J. Austin III’s Meeting With People’s Republic of China (PRC) Minister of National Defense Admiral Dong Jun).

La rencontre marquait une reprise du dialogue de défense après un « trou d’air » de dix-huit mois dû à la disparition en août 2023 de Li Shangfu officiellement destitué deux mois plus tard (lire le contexte : Le 10e forum de Xiangshan. « Sécurité et paix durable ». Ébranlement du monde, et plate-forme anti-occidentale des sans-voix).

Mais force est de constater qu’entre Washington et Pékin, les échanges, quand ils ont eu lieu, furent en dépit des bonnes intentions de désescalade, un dialogue de sourds où les interlocuteurs, parlant du même thème, mais incapables de se comprendre, ne s’écoutaient pas. Le fond de tableau de cette absence d’empathie est le contexte stratégique traversé de tensions elles-mêmes enveloppées de malentendus et de postures.

Les sources du malaise et des raidissements vont de la question de Taïwan où, le 20 mai, l’investiture de Lai Qing De a confirmé la trajectoire de rupture de l’Île, objet de la fureur « punitive » de l’appareil militaire chinois, jusqu’aux efforts de Pékin pour se présenter en promoteur de paix en Europe et au Moyen-Orient en lieu et place de l’Amérique rangée dans la catégorie des « fauteurs de guerre », en passant par les efforts de Washington pour rallier contre Pékin ses alliés japonais et philippins du Pacifique occidental (lire : Au-delà de la reprise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique).

Sur ce sujet, le Global Times cible régulièrement le rôle de boutefeu du premier ministre japonais, Fumio Kishida. Déjà, lors de dialogue de Shangri-La de 2022, il l’accusait « d’attiser les flammes des tensions en manipulant la vérité pour se donner un prétexte à l’augmentation de son budget de défense et à l’élargissement de l’influence de Washington, dans le cadre Indopacifique ».

A ces aigreurs réciproques, attisées par la récente volée de droits de douane infligés aux exportations chinoises aux États-Unis [1], il faut ajouter les insistantes accusations de la Maison Blanche et du Pentagone, fustigeant Pékin qui, contre l’évidence, s’en défend, pour son aide à Moscou dans son agression contre l’Ukraine [2].

Les échanges à propos de Taïwan sont un des exemples les plus caractéristiques des incompréhensions où les deux, arc-boutés à leurs positions immuables, se parlent, mais ne s’entendent pas.

Dans cette atmosphère crispée, Lloyd Austin a d’abord fait l’effort d’exprimer un optimisme mesuré, plaidant pour la nécessité des échanges, même tendus « il est important de continuer à se parler, même si nous savons que tous les échanges ne seront pas apaisés » dit-il, ajoutant cependant qu’un conflit direct avec la Chine n’était « ni imminent, ni inévitable ».

En même temps, il exhortait Pékin à ne pas « instrumentaliser la transition normale de l’Île vers la démocratie » comme un « prétexte aux coercitions. »

La réponse de l’Amiral Dong Jun exprimée d’une position retranchée immuable depuis 1949, fut d’une brutalité sans appel. Adoptant un ton menaçant, le nouveau ministre de la Défense a martelé que « ceux qui soutiennent l’indépendance de Taiwan finiront par s’autodétruire  ».

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Positions retranchées, agressivité et vastes divergences.

Le 30 mai à Pékin, Xi Jinping a réuni les Ministres des AE et diplomates de 22 pays arabes, dans le cadre des programmes de coopérations sino-arabes, lancés en 2004 par Hu Jintao. Depuis le début de la guerre à Gaza, la Chine a appelé à un cessez-le-feu et exprimé son soutien à la création d’un État palestinien indépendant basé sur la solution à deux États. Elle a également fustigé les actes de violence contre les civils, mais n’a pas jamais relevé la sauvagerie terroriste de l’attaque du Hamas contre le sud d’Israël, le 7 octobre.

Entièrement focalisée sur l’urgence de la situation humanitaire à Gaza, condamnant l’attaque d’Israël contre le peuple palestinien et la frappe aérienne contre un camp de réfugiés le 26 mai, mais sans dire un mot des otages retenus par le Hamas, la déclaration commune publiée le 2 juin appelle à un cessez-le-feu immédiat « global et durable à Gaza ». Elle soutient les « mesures » prises par la Cour pénale internationale à l’encontre de Benjamin Netanyahu, son ministre de la défense et plusieurs dirigeants du Hamas.


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S’exprimant tout juste une semaine après la démonstration de force « punitive » autour de l’Île après l’investiture de Lai Qing De qui simulait un encerclement de l’Île, Dong a rajouté que Pékin était résolu à « prendre des mesures pour que le complot séparatiste des partisans de Lai ne se réalise jamais. »

En même temps, ciblant les États-Unis sans les nommer explicitement, il a fustigé « l’interventionnisme des forces extérieures qui vendaient des armes à l’Ile et développaient avec elle des contacts politiques “illégaux” ». Puis, attribuant au sujet le caractère existentiel qui le rend explosif, il ajouta qu’il était nécessaire de reconnaître que « La question de Taïwan était au cœur des intérêts fondamentaux de la Chine et qu’ils ne devaient pas être lésés. »

Plus largement l’appareil militaire chinois a, par un commentaire du Lieutenant-Genéral Jing Jianfeng nº2 de l’État-major général à la Commission Militaire Centrale, accusé Washington de vouloir créer une réplique de OTAN en Asie.

La critique, déjà ancienne, réagissait à la récente réunion à Washington entre Joe Biden, le Japonais Fumio Kishida et le Philippin Ferdinand Marcos Jr (lire : Au-delà de la reprise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique).

Elle présentait les États-Unis dont les mouvements navals ne visent, selon Washington, qu’à affirmer la liberté de navigation en Mer de Chine du sud sur laquelle Pékin prétend exercer des droits souverains historiques, comme la principale source de l’instabilité régionale.

Expression cacophonique d’une absence totale d’harmonie stratégique, le 31 mai, le jour même de l’ouverture du dialogue de Singapour, marquée par la rencontre en Dong Jun et Lloyd Austin, un commentaire alarmé du Président Marcos Jr mettait en garde contre les risques de dérapage des incessantes pressions exercées par Pékin sur Manille :« La mort d’un citoyen Philippin sous les coups d’une puissance tierce en mer de Chine du sud serait proche d’un acte de guerre. »

On le voit, si le dialogue de défense a repris, l’incompréhension reste totale.

Pour Pékin les missions dites « FONOP – Freedon Of Navigation Operations - ne servent que les intérêts géopolitiques égoïstes des États-Unis et vont à l’encontre de la tendance de l’histoire et des aspirations communes des pays de la région en matière de paix, de développement et de coopération gagnant-gagnant. »

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A Taïwan, la rhétorique chinoise promettant que les séparatistes taïwanais seraient « cloués au pilori de l’histoire » n’est pas passée inaperçue.

Le 2 juin, après le discours de l’Amiral Dong Jun, le Bureau des Affaires Continentales 大陸委員會, rappelant le contraste politique entre l’Île et l’omnipotence autocratique de Xi Jinping a mis en garde que « Toute action coercitive qui ne tiendrait pas compte de l’opinion publique et contraire à la démocratie et aux droits de l’homme, de même que tout recours à la guerre finiront par s’avérer contre-productifs ».

Plus concrètement, fustigeant la mise à l’écart systématique de l’Île des dialogues internationaux, à Taipei, un communiqué de la Présidence a accusé l’Amiral Dong Jun d’avoir déformé la position du gouvernement de Taïwan lors du forum, où l’Île n’avait pas été autorisée à envoyer des représentants.

« La réalité », dit la déclaration est que « la Chine n’a pas la confiance nécessaire pour engager un dialogue avec le gouvernement de Taiwan, tandis que ses remarques irrationnelles [sur l’autodestruction du DDP ou sur la sanction du “pilori de l’histoire”], n’ont aucune crédibilité internationale.  »

Enfin, en écoutant les inflexibles déclarations chinoises dans cette vaste région du Pacifique occidental qu’à l’instar de Washington Pékin considère comme sa première zone d’influence stratégique, on ne peut manquer de noter « l’hubris » des intentions planétaires de Xi Jinping qui désormais s’expriment par les nouveaux slogans de la politique étrangère chinoise que sont les Initiatives globales de Sécurité, de Développement et de Civilisation.

L’hubris de puissance globale et ses limites.

Alors que les « Nouvelles Routes de la Soie » lancées en 2013, avaient un arrière-plan promotionnel affirmant une intention vertueuse de « partage », les Initiatives globales qui sont leur continuation sur un mode nettement plus offensif, piétinent les plates-bandes de l’influence de Washington, en Europe et au Moyen-Orient.

Pour l’instant, alors que dans la guerre en Ukraine, la médiation chinoise soumise aux pesanteurs de la relation sino-russe est restée inefficace, au Moyen Orient, les initiatives de Pékin avec les pays arabes, marquées par la même partialité anti-occidentale, tournant au passage le dos aux conseils de neutralité stratégique de Deng Xiaoping, expriment elles aussi un fort décalage entre la posture de faiseur de paix et la réalité.

Six mois après le passage à Pékin le 20 novembre 2023 d’une forte délégation de pays arabes (lire : A la croisée des chemins, Pékin fait le choix de « la rue arabe » contre l’Occident), Xi Jinping a, le 30 mai, accueilli un « Forum » auquel participaient les ministres et les délégations des AE de 22 pays arabes. Tous condamnèrent « l’agression d’Israël contre les Palestiniens », tandis que le Président chinois promettait une aide directe de 70 millions de $ destinée à soulager les souffrances de la population de Gaza.

Sur ces plates-bandes stratégiques de Washington, tout le monde aura remarqué le contraste entre la sympathie exprimée par les pays arabes à la Chine et la froideur de l’accueil infligé à Joe Biden lors de sa visite au MO en octobre 2023, moins de 15 jours après l’agression sauvage des bandes terroristes du Hamas contre le festival de musique organisé à quelques kilomètres à l’est de la bande de Gaza.

Pour autant, la posture chinoise résolument pro-palestinienne affichée le 30 mai par Pékin, sur fond de désastres humanitaire à Gaza, pourrait bien manquer une partie de la réalité.

Comme l’écrit Rami George Khouri dans l’Arab Center de Washington DC, le fait est que la plupart des dirigeants des monarchies du Golfe qui affichent une solidarité de façade avec les Palestiniens se méfient du Hamas et de ses soutiens iraniens.

La réalité qui pourrait compliquer le plan de paix chinois est que les groupes terroristes et Téhéran sont les seuls qui résistent collectivement à Israël et aux États-Unis, alors que la plupart des gouvernements arabes comptent sur les États-Unis et les pays occidentaux pour assurer leur sécurité et sur Tel Aviv pour les débarrasser de la menace extrémiste du Hamas.

Note(s) :

[1Le 13 mai, la Maison Blanche a confirmé la hausse des droits de douane frappant notamment les véhicules électriques, les panneaux solaires, l’aluminium et l’acier, touchant au total 18 Mds de $ de produits chinois exportés sur le marché américain.

Alors que le Waijiaobu envisage une riposte contre une mesure qui, dit-il, constitue une rupture des flux commerciaux normaux, l’exécutif américain la justifie pour protéger son industrie et ses emplois, contre les exportations chinoises subventionnées qui écrasent les prix du marché.

Sur les importations de véhicules électriques la hausse envisagée portera les taxes de 25 à 100%. Sur celles des cellules photovoltaïques des panneaux solaires, elles passeront de 25 à 50%. Enfin, sur l’acier et l’aluminium, elle sera de plus de 300%, passant de 7,5 à 25 %.

[2Lire notre article : A Moscou, Xi Jinping « parrain » anti-occidental de V. Poutine dont on retiendra l’analyse de J.P. Cabestan : « la puissance de la relation sino-russe subjugue toutes les autres. ».

Alors que Pékin se défend de livrer des armes létales à Moscou, le 26 avril à Shanghai Antony Blinken a, lors d’une conférence de presse après ses rencontres avec le Président Xi Jinping et Wang Yi le MAE, mis les pieds dans le plat.

Il a clairement indiqué que la Chine était le premier fournisseur à la Russie de machines-outils, de microélectronique, de nitrocellulose [explosif sensible essentiel à la fabrication de munitions et de propulseurs pour fusées], au milieu de nombreux autres articles à double usage que Moscou utilise pour renforcer sa base industrielle de défense.

Sans compter que l’augmentation de 24% en 2023 des achats de pétrole russe en-dessous des prix du marché par la Chine a fait de la Russie son premier fournisseur de pétrole en 2023, avant l’Arabie Saoudite.

Le meilleur indicateur d’une proximité sino-russe de plus en plus affirmée accompagnant les relations personnelles entre Xi Jinping et Vladimir Poutine qui, en comptant les épisodes en visioconférence ont échangé 40 fois depuis 2012 – soit tous les six mois en moyenne - est l’évolution spectaculaire des relations commerciales passées de moins de 50 Mds de $ en 2007 à 240 Mds en 2023.

 

 

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