Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Editorial
La réunion annuelle des Assemblées. Une mise en scène de la résilience de Pékin et des rassurantes vertus chinoises de stabilité face au chaos
Cette année la réunion annuelle des deux assemblées, Lianghui 两会, qui marquait aussi la conclusion du 14e plan quinquennal, s’est déroulée sous la double pression des « taxes » américaines et des défis intérieurs que sont le freinage de la croissance, le marasme immobilier, les risques de déflation et la défiance des investisseurs et des consommateurs. En fixant un objectif de croissance 2025 à +5%, le Premier Ministre Li Qiang a signifié à l’Amérique de D. Trump que rien ne stoppera la montée en puissance de la Chine.
L’ostentation fut suivie par celle du ministre des AE Wang Yi qui présenta son pays, pourtant tout juste sorti d’une phase « révisionniste » de l’ordre international établi à l’aune de l’Amérique en 1945, en solide point fixe de la stabilité du monde face au chaos déclenché par le retour de D. Trump au pouvoir en janvier 2025.
*
Le 11 mars a eu lieu à Pékin la session finale de la 14e Assemblée Nationale Populaire avec l’adoption sans surprise à la presque unanimité des près de 3000 délégués des rapports du gouvernement, du ministère des Affaires étrangères, de la Cour suprême et de la Commission Nationale pour la R&D.
Exemples : Pour le rapport du gouvernement le vote a été de 2882 voix pour, une voix contre et une abstention. Les résultats des différents scrutins furent du même ordre approuvant massivement les autres rapports, dont celui sur le budget et l’amendement en 34 articles de la loi sur les délégués leur enjoignant de conserver des liens étroits avec leurs administrés (2881 pour, 3 contre, zéro abstention).
Pour aller à l’essentiel, trois grands sujets ont dominé la session qui a duré du 5 au 11 mars. La relance de l’économie, la résilience douanière de Pékin face aux attaques de Donald Trump et la stabilité internationale chinoise face au chaos fomenté par l’Amérique.
Fragilités et efforts de redressement.
Malgré la puissance des exportations et les 992 Milliards d’excédents en 2024, l’économie est fragilisée par la rémanence de la crise immobilière et la confiance des consommateurs toujours en berne.
Le contexte général est d’abord marqué par des signes insistants de déflation depuis 2023, avec l’index des prix à la consommation en recul de 0,8% au cours des trois derniers mois de 2024 et toujours de moins 0,7% en février, par rapport à février 2024.
La situation de l’économie est aussi tendue par la guerre des « taxes » déclenchée par D. Trump dont la dernière salve de +10% date de février, suivie le 4 mars de la menace de les porter à +20%.
Une autre inquiétude qui surnage est la baisse de 27,1% en 2024 des investissements directs étrangers (IDE), à laquelle le pouvoir a réagi par un plan d’action publié le 19 février.
Destiné à « stabiliser les IDE », le plan cible notamment les secteurs de la biomédecine, de la pharmacie, des hautes technologies, de l’aide aux personnes âgées, de l’éducation, du tourisme et de la finance.
Les mesures prévoient de supprimer les restrictions bancaires limitant les prêts accordés aux sociétés étrangères, d’encourager leurs réinvestissements profitables sur place, de faciliter les fusions-acquisitions, d’assurer un examen équitable des propositions étrangères lors des appels d’offre et d’alléger les procédures de certification aux normes chinoises des produits étrangers fabriqués en Chine.
Notons au passage qu’un dispositif de cette ampleur pour attirer les investissements étrangers dans autant de domaines est une première depuis au moins 40 ans.
Alors que la reprise boursière amorcée fin septembre s’essouffle et que, depuis le début mars le Yuan a perdu 7% face au Dollar, l’appareil s’inquiète aussi de la fuite des capitaux qui en novembre, avaient atteint 45,7 milliards de dollars. Selon l’autorité chinoise de régulation des changes, il s’agissait du plus important volume jamais enregistré dans l’histoire.
En réaction, en plus des mesures destinées à capter les investissements étrangers citées plus haut, le rapport du gouvernement a, par une volte-face tournant le dos à la normalisation étatique sans nuance, affirmé sa volonté de stimuler le marché intérieur tout en répétant ses engagements envers le secteur privé dont la réalité est cependant contredite par sa stratégie économique toujours fortement centralisée pilotée d’en haut. (Lire : Entre réformes structurelles pour plus de souplesse et rigidités étatiques).
A cet effet le rapport définit dix axes d’effort.
La priorité va à la relance de la consommation grâce aux réformes sociales (assurances santé et meilleure offre médicale minimum) et à un soutien de 735 Mds de RMB (101 Md de $) dédié aux investissements publics, tandis que 300 milliards de RMB (41,3 Mds de $) seront consacrés à instiller plus de souplesse financière sous forme d’obligations à long terme.
Suivent la promotion de l’industrie verte pour la réduction de l’empreinte carbone, le développement de l’éducation et d’une innovation indépendante et de meilleure qualité au moyen de la mise en œuvre du concept lancé en 2023 par Xi Jinping des « Nouvelles forces productives - NFP - 新质生产力 ».
Vues à la fois comme un levier de progrès qualitatif, de meilleure efficacité industrielle et d’une meilleure autosuffisance du pays, les NFP touchent à l’intelligence artificielle, à la robotique, aux énergies renouvelables, à l’informatique quantique et à la biotechnologie.
A ces priorités l’appareil en ajoute quatre autres : 1) Unifier le marché intérieur grâce au démantèlement du protectionnisme des provinces avec notamment la promotion de standards nationaux et la suppression définitive du Hukou ; 2) Poursuivre la mise en œuvre des « Nouvelles Routes de la soie » pour développer les coopérations économiques régionales ; 3) Prévenir les risques et remédier à leurs causes dans les secteurs clés de l’immobilier, de la dette des gouvernements locaux et des finances publiques ; 4) Revitaliser le secteur rural 乡村振兴 ».
Avec comme principal objet de réduire l’écart de développement entre les villes et les campagnes, le concept vise à moderniser les techniques agraires, créer des industries agricoles et améliorer les infrastructures rurales en même temps que les conditions de vie des habitants.
Dans le cadre de la campagne d’attraction des IDE, le secteur des techniques agraires avancées et durables et celui des services ruraux (médicaments vétérinaires, élevage, nourriture pour animaux) ont été ouverts aux investissements étrangers.
Les limites du défi de Li Qiang à l’Amérique.
Confronté à ces adversités, par un contraste appuyé avec le protectionnisme des droits de douane américains, avec cependant la nuance que son discours exprimait un hiatus par rapport à la stratégie d’autosuffisance technologique, le Premier Ministre Li Qiang a néanmoins réaffirmé l’intention de la Chine de rester fidèle à sa politique d’ouverture : « Indépendamment de l’évolution de l’environnement extérieur, nous poursuivrons notre engagement en faveur de l’ouverture » et [à cet effet] « Nous continuerons d’élargir et d’améliorer la qualité de notre réseau mondial de libre-échange. »
Se référant directement aux offensives douanières de D. Trump, il a néanmoins mis en garde ses compatriotes que « l’environnement extérieur de plus en plus complexe et difficile allait directement impacter la Chine dans des domaines du commerce, de la science et la technologie. »
Dans ce contexte, alors que la croissance du pays freine, l’annonce de Li Qiang dans son discours du 5 mars affirmant que l’appareil tablait sur une croissance de 5% en 2025 et une inflation de 2%, [ce qui en réalité exigerait une augmentation réelle du PIB de +7%] est apparue comme un défi stratégique lancé à Washington.
En d’autres termes, le message public de Pékin, en partie à usage interne était « Rien ne saurait arrêter la montée en puissance de la Chine ». Une chose est certaine, pour l’appareil, la réalisation d’une croissance à ce niveau supposera de poursuivre les politiques de relance génératrice de dettes.
Selon l’économiste Michael Pettis, professeur à la Guanghua School of Economics de l’Université de Pékin et depuis longtemps immergé dans le système chinois, les relances, retardant les réformes, « se traduiront par des investissements en partie non directement productifs appuyés par la dette publique », en contradiction frontale avec l’objectif de favoriser les initiatives privées.
Autrement dit, « les secteurs favorisés cités plus haut accéderont à un crédit bon marché implicitement ou explicitement garanti par la puissance publique et les gouvernements locaux, dont l’objectif n’est pas la rentabilité, mais l’affichage d’une croissance même si elle entraîne des pertes. »
Et, poursuivant l’analyse, « comme l’investissement non productif ne peut, par définition, générer une croissance suffisante pour assurer le service de la dette, il faut s’attendre à une nouvelle forte hausse du ratio dette/PIB de la Chine cette année. » En somme, d’accord avec nombre d’analystes, Pettis estime que « l’économie chinoise en 2025 ressemblera beaucoup à celle de 2024. »
L’affichage d’un défi lancé à l’Amérique contre la brutale guerre des taxes déclenchée par D. Trump était encore plus sensible dans le discours du ministre des Affaires étrangères Wang Yi.
Une posture de combat articulée au narratif de la stabilité chinoise face au chaos.
Le 7 mars, Wang Yi, le ministre des AE, membre du Bureau Politique, fidèle de Xi Jinping, était face à la presse internationale en marge de la réunion annuelle de l’ANP. Alors que l’Occident est fracturé par le changement de pied de Washington qui négocie la paix en Ukraine en trahissant ses alliés, il a eu beau jeu de rappeler le narratif de Vladimir Poutine qui désigne « l’agressivité » de l’OTAN comme principale cause de la guerre. Au passage, il lui a été tout aussi facile de fustiger la légèreté insultante et obscène de D. Trump qui, au Moyen Orient, a en plein désastre humanitaire et au milieu de plusieurs dizaines de milliers de morts, évoqué l’avenir de la Bande de Gaza, transformée en « riviera. »
*
Malgré les défis et l’incertitude des tensions technologiques et commerciales avec les États-Unis, le message de Wang Yi destiné à la fois à l’opinion chinoise et à Washington était celui de la sérénité et de la confiance quoi qu’il arrive.
Lors de la conférence de presse annuelle du Waijiaobu en marge de l’ANP, il a présenté la Chine comme un acteur mondial stable et bienveillant, soucieux de l’intérêt de la communauté internationale.
L’ironie de la situation est que s’il est exact que l’affichage 2025 de Pékin contraste avec la stratégie autocentrée de D. Trump, l’appareil chinois qui s’affirme aujourd’hui comme le garant de la stabilité du monde, sort tout juste lui-même d’une phase géopolitique révisionniste.
Critiquant vertement l’unilatéralisme de Washington, Wang Yi a cette fois plaidé pour la stabilité de l’ordre international.
« Il existe plus de 190 pays dans le monde. Si chaque pays mettait l’accent sur ses propres priorités, obsédé par sa force et son statut 都迷信实力地位, alors le monde régresserait vers la loi de la jungle 那这个世界将倒退回丛林法则, les petits et les plus faibles en subiront les conséquences 小国, 弱国将首当其冲, et les règles et l’ordre international en seront gravement affectés. 国际规则秩序将受到严重冲击.
Puis, sur le même ton combatif et sans concessions utilisé par un diplomate chinois quelques jours plus tôt, « Si les États-Unis persistaient à mener une guerre tarifaire, 如果美国坚持发动关税战 une guerre commerciale ou toute autre forme de guerre, 贸易战或任何其他形式的战争, la Chine se battra jusqu’au bout - 中国将战斗到底. »
Confiant dans les capacités de riposte de Pékin, il a jouté « A chaque obstruction, 哪里有封锁, correspond un possibilité de déblocage [percée] 哪里就有突破, et, allusion aux embargos sur le secteur des hautes technologies, à chaque pression 哪里有镇压 correspond une opportunité d’innovation, 哪里就有创新.
Enfin, confortant ses critiques contre les États-Unis et l’OTAN, reprenant le narratif de Moscou sur les responsabilités de la guerre en Ukraine, Wang a rappelé la position chinoise sur le conflit.
Invariable depuis le déclenchement de la guerre, sa première caractéristique – homothétique de la position de Pékin face à Taiwan – est qu’elle ne fait aucun cas de la liberté de choix de Kiev et des Ukrainiens : « Aucun pays ne devrait fonder sa sécurité sur l’insécurité d’un autre. »
Au cours de sa conférence de presse Wang a également fustigé l’unilatéralisme de Washington au Moyen Orient et la vision iconoclaste de D. Trump de transformer la « bande de Gaza » en « Riviera ».
Répondant à une question, il a administré à Washington une leçon de bon sens : « Si Washington voulait être à la hauteur d’un grand pays, il se soucierait réellement du peuple de Gaza, assurerait la promotion d’un cessez-le-feu global et durable, intensifierait l’aide humanitaire, ferait respecter le principe d’un gouvernement palestinien et contribuerait à la reconstruction ».
Tout en faisant la promotion de la stratégie objectivement balancée et équidistante de Pékin, le discours fustigeant l’unilatéralisme américain, a en même temps été diffusé dans l’enceinte de la Conférence consultative du peuple chinois par Lu Shaye, chargé des Affaires européennes au Waijiaobu et ancien ambassadeur en France.
S’adressant aux médias en marge de la session il a eu beau jeu d’appeler à « critiquer d’abord les États-Unis » et non la Chine pour ses liens avec la Russie.
« Est-il encore nécessaire de se demander si la Chine favorise la Russie ? Ceux qui ont encore des doutes à ce sujet, devraient d’abord critiquer les États-Unis. Ils ne se contentent pas seulement d’avoir un apriori pro Russie, ils la soutiennent ».
« Nos amis européens devraient réfléchir à la manière dont la politique de l’administration Trump contraste avec celle du gouvernement chinois », dont l’approche est « mutuellement bénéfique » tandis que le « cercle des amis de la Chine ne cesse de s’élargir. »
• À lire dans la même rubrique
En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping
[15 avril 2026] • François Danjou • 1
La diplomatie de conciliation des contraires à l’épreuve de la guerre en Iran
[30 mars 2026] • François Danjou
Chine – Iran. Contre l’Occident, l’alliance de l’agnostique et du martyr
[5 mars 2026] • François Danjou
Le durcissement anti-occidental et les risques du Cheval de Feu
[19 février 2026] • François Danjou
La longue saga du rapprochement révolutionnaire entre Caracas, Pékin et Téhéran
[19 janvier 2026] • François Danjou