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Li Dongju, la grand-mère nomade
À la fin de la cinquantaine, Li Dongju a soigné sa dépression post-divorce qui durait depuis près de dix ans en voyageant presque toujours seule à vélo à travers de nombreux pays sur trois continents. Aujourd’hui, elle se dit prête pour un nouveau voyage qui, dit-elle, la conduira du Kazakhstan aux Émirats.
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Le fil rouge de l’article qui suit est la quête de Question Chine explorant sous la surface l’évolution de la condition des femmes dans une société toujours dominée par le patriarcat. Les tendances analysées au fil des articles ne constituent certes pas les marqueurs probants d’une dynamique générale.
Il reste que les exemples dessinent l’image d’une société vieillissante où l’image de la femme s’émancipe des critères culturels traditionnels du patriarcat, y compris à contrecourant des tendances misogynes de l’appareil lui-même, au sein duquel les femmes n’ont aujourd’hui qu’une place périphérique [1].
Alors que persiste un puissant esprit patriarcal privilégiant les hommes, documenté par J.-P. Yacine en 2019 (lire : Les « Sheng Nü » laissées pour compte et le renforcement du patriarcat), nos articles illustrent aussi l’émancipation des femmes sous la surface, hors de la sphère de la famille traditionnelle.
A cet effet, ils évoquent :
La défaillance du lien filial (2013) : Urbanisation, mutations sociales et défaillances du lien filial ;
Les familles élargies (2017) (Voir le § « Émancipation des femmes et divorce » de notre article : Modernité et familles élargies. Emancipation des femmes et divorce ;
L’émancipation des grands-mères (2020) : Le réveil des grands-mères chinoises ? ;
Le divorce (2025) : Une page se tourne. Alors que la population décline, le nombre de mariages recule, tandis que celui des divorces augmente.
Après « L’émancipation des grands-mères », cité plus haut, voici l’histoire édifiante de Li Dongju 李东菊, 66 ans, grand-mère originaire de Zhengzhou convertie depuis 12 ans aux longues randonnées cyclistes pour échapper à la déprime d’un divorce en 2005. Depuis 2013, elle dit avoir pédalé à travers douze pays.
Grand-mère courage.
« Avant de faire du vélo, j’étais très dépendante des autres… et je me sentais comme une grenouille dans un puits - 井里的青蛙 - » (…) « Maintenant, je suis comme un loup sauvage - 野狼- libre, intrépide et indépendante. »
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Ses débuts ne furent pas simples. Au chômage après son licenciement d’une usine textile en 2002, dotée d’une maigre pension mensuelle de 3000 yuan (380 €), elle a d’abord bénéficié de l’aide de son fils qui lui a payé un VTT pliable bas de gamme à 1000 yuan (127 €).
C’est en 2013 – elle avait alors 54 ans - que Li a commencé à s’intéresser au vélo. Ses économies d’un maigre salaire de femme de ménage augmentées de l’apport de son fils, lui ont permis de s’acheter un vélo et de planifier un voyage au Vietnam avec deux compagnons rencontrés sur les réseaux sociaux - elle rêvait du Tibet, mais la faiblesse de ses moyens et son inexpérience l’avaient convaincue de réduire la voilure de son premier voyage -.
Cette première aventure fut loin d’être de tout repos. Mal équipée d’un VTT rudimentaire et d’un téléphone portable basique, elle a, après une semaine de randonnée, perdu ses compagnons de voyage, se retrouvant seule et désemparée à l’étranger. Par chance, une bonne âme parlant le Chinois l’avait alors aidée à rentrer en Chine.
Loin de la décourager, cette première expérience chaotique lui a servi de leçon. Elle décida de parfaire son expérience de randonneuse en restant en Chine. En 2015, elle a traversé 20 villes chinoises, du sud-est de Hainan à l’extrême ouest du Xinjiang, avec son caniche Xili, blotti dans le panier de son vélo. En chemin, elle finançait son périple en faisant le ménage et la plonge dans des restaurants.
Deux ans plus tard, alors âgée de 58 ans, elle s’est sentie prête à revisiter l’Asie du Sud-Est avec deux amis cyclistes rencontrés en ligne. Cette fois, ayant établi un plan de voyage plus élaboré, munie d’un smartphone équipé d’une application de traduction et d’une connexion GPS, elle a parcouru le Vietnam, le Cambodge, la Thaïlande et la Birmanie.
Un rêve de liberté hors des sentiers battus.
Li Dongju en Nouvelle-Zélande au printemps 2020, où son périple a été interrompu par l’épidémie de Covid-19.
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Selon Dai Bin, Directeur de l’Académie chinoise du tourisme, qui commentait récemment la tendance dans les colonnes du Quotidien du Peuple, au sein de la population chinoise vieillissante, Li fait partie d’une part croissante de « voyageurs seniors ». Animés d’un esprit de découverte et d’aventure, ils poursuivent, hors des standards de la société traditionnelle, un rêve d’émancipation individuelle.
Après avoir passé environ 70 jours dans la péninsule indochinoise, en Thaïlande et en Birmanie, Li est rentrée au pays, la tête pleine de souvenirs et des milliers de photos. Surtout, l’expérience lui a donné confiance et le courage de continuer vers d’autres horizons.
Au printemps et à l’été 2019, elle a en 66 jours, sillonné six pays européens. En un voyage tranchant radicalement avec les hordes de touristes chinois qui se déversent des cars par centaines dans des périples organisés au pas de course, elle raconte avoir rencontré un randonneur solitaire de 80 ans et discuté en Bosnie-Herzégovine avec des barmans via son application de traduction.
Elle raconte même avoir accompagné en France une grand-mère au supermarché qui lui fit aussi découvrir, chez un boulanger, le goût de la baguette de pain.
En novembre, elle s’est envolée pour l’Australie. À cette époque, le pays était ravagé par les pires incendies de forêt depuis des décennies. Elle raconte même que, longeant des forêts calcinées, elle a vu des cadavres de kangourous brûlés vifs.
Alors qu’elle pédalait sur la piste cyclable longeant le Pacific Highway, bordant la côte sud-est, elle dit avoir, par une vidéo filmée avec son portable, alerté la police locale d’un départ de feu dont elle avait vu la fumée. « J’étais tellement fière de moi d’avoir fait ce petit geste pour l’Australie. ».
Après un périple en Nouvelle Zélande, elle est rentrée en Chine en mars 2020, quatre mois après l’émergence de la pandémie de Covid-19 à Wuhan et s’aperçut qu’elle avait cessé de prendre ses antidépresseurs.
Note(s) :
[1] Valérie Tan, sociologue de l’Institut MERICS, citée par Sébastien Seibt sur France 24, rappelle que depuis 1949, il n’y a eu que six femmes au Bureau politique du PCC, dont Ye Qun 叶群, 1969–1971 ; Jiang Qing, 江青, 1969–1976 ; Deng Yingchao, 邓颖超 1978–1985, Wu Yi, 吴仪, 2002–2006, Liu Yandong, 刘延东, 2007–2017 ; Sun Chulan, 孙春兰 2012–2022.
Encore faut-il préciser que trois d’entre elles avaient des liens familiaux avec des fondateurs du Parti, Jiang Qing, épouse de Mao ; Deng Yingchao, épouse de Zhou Enlai et Ye Qun épouse de Lin Biao.
Depuis le 20e congrès et le départ à la retraite de Sun Chunlan, sur les plus de 300 membres du Comité central - dont le rôle est d’élire les membres du Bureau politique et d’entériner ses décisions -, il y a aujourd’hui à peine 30 femmes. Au bilan, depuis 1949, seuls 8% des postes à haute responsabilité du parti ont été confiés à des femmes.
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