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›› Taiwan

Dans l’attente fébrile des votes de révocation

Les deux photos constituent d’importants marqueurs contrastés de la vie politique de l’Île.

A la mi-juin 2025, Ma Ying-jeou à gauche, figure emblématique du KMT, adversaire historique de la Chine communiste durant la guerre civile ancien président de l’Île de 2008 à 2016, rencontrait à Xiamen Wang Hunning, l’idéologue du régime, nº4 du Bureau Politique.
L’exercice se voulait un contact d’apaisement et de bons offices à contre-courant de l’ADN anticommuniste du KMT.

Au même moment, l’actuel Président de l’Île Lai Qing De, à droite, issu de la mouvance de rupture avec la Chine, parcourait l’Île pour, par une dizaine de discours enflammés, faire la promotion des scrutins du 26 juillet et du 23 août visant à destituer 31 députés du KMT accusés de collusion avec Pékin.

Alors qu’en en 2014 Ma Ying-jeou lui-même avait été soupçonné de cultiver une trop grande proximité avec Pékin (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question) ce qui, deux années plus tard, ouvrit la voie à l’élection de Tsai In-wen, l’enjeu des scrutins revient en réalité à mesurer la capacite de résistance de l’Île à la Chine.


*

A 24 heures du premier tour de scrutin organisé par le DPP (le 2e tour aura lieu le 23 août) pour destituer 24 députés du KMT accusés par le gouvernement d’obstruction parlementaire et de collusion avec Pékin, la tension monte dans l’Ile (lire : Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?).

Depuis son arrivée au pouvoir en mai 2024, le Président Lai qui avec ses 51 sièges est en minorité au Yuan législatif, fait face à une incessante guérilla législative du KMT (52 sièges) et de ses alliés du Parti du Peuple (8 sièges) et des Indépendants (1 siège).

Disposant de 62 sièges et, contrairement au DPP, favorable à un rapprochement avec la Chine, cette opposition a utilisé sa majorité pour bloquer les dépenses militaires, et affecter une partie du budget du gouvernement central aux élus locaux, dont la plupart appartiennent au KMT.

Autre initiative de blocage, l’opposition à Lai a voté contre une subvention de 100 milliards de dollars taïwanais - 3,4 milliards de $ US – octroyée à la compagnie d’électricité publique afin d’empêcher une hausse des prix de l’électricité. Le KMT et ses alliés estiment qu’au lieu de distribuer des subventions, le gouvernement devrait d’abord réexaminer sa politique énergétique.

A ce sujet lire notre article de mai 2022 qui faisait le point des contradictions de la production d’énergie politiquement tiraillée entre renouvelables, charbon, gaz et nucléaire, sur fond de flagrante insuffisance de la production électrique, dont la réalité est cependant niée comme un tabou par un partie des responsables : Pannes à répétition et sécurité énergétique.

Plus généralement, le KMT et ses alliés engagés dans une trajectoire de lutte de pouvoir entre le Yuan Législatif et l’exécutif visent :

1) À augmenter le droit d’enquête de la Chambre ; 2) À lui conférer un rôle dans les nominations décidées par l’exécutif ; 3) À criminaliser les outrages au parlement qui, pour l’instant ne sont supervisés que par le Yuan de Contrôle, et 4) À instituer, à l’instar du discours sur l’état de l’Union aux États-Unis, un rituel de compte-rendu annuel au parlement par le Président.

Une entreprise à risques.

Pour Lai Qing De en situation politique précaire, sans majorité législative, lui-même élu à la présidence avec seulement 40% des voix, les enjeux de la bataille sont considérables.

Conscient de l’ampleur du défi, il n’a pas ménagé sa peine pour rallier les sympathisants expatriés et sillonner l’Île où il a prononcé une dizaine de discours afin de s’assurer de la meilleure participation au scrutin de ses électeurs et obtenir leur aval pour destituer au moins une partie des parlementaires de l’opposition.

La révocation par les deux scrutins d’au moins douze députés du KMT sur les 24 visés et leur remplacement par des parlementaires du DPP modifierait la composition de la Chambre. Le DPP qui en reprendrait le contrôle, pourrait faire voter les lois et les projets budgétaires pour l’instant bloqués ou revus à la baisse par l’opposition.

Si en revanche la destitution des députés du KMT échouait, Lai et son gouvernent resteraient minoritaires jusqu’en 2028, dernière année de leur mandat électoral. La mise en œuvre de programme du DPP, notamment les efforts visant à augmenter les dépenses militaires dans un contexte de démonstrations agressives de la Chine serait compromise.

Rappelons que pour révoquer un député, deux conditions doivent être réunies. Non seulement le nombre de voix en faveur de sa destitution doit être supérieur à celui des voix contre, mais encore, le nombre total de voix en faveur de sa révocation doit dépasser le quart des électeurs inscrits dans sa circonscription.

Après la révocation d’un député, la commission électorale est tenue d’organiser une élection partielle dans les trois mois suivant l’annonce officielle des résultats. Le caractère aléatoire du vote qui pourrait conforter un autre candidat KMT dessine la fragilité des positions de Lai Qing De et les risques politiques de l’entreprise.

Pour Pékin et le KMT, la manœuvre des destitutions est une provocation indépendantiste.

Sans surprise, depuis Pékin, le gouvernement chinois a présenté les scrutins comme une nouvelle provocation indépendantiste. Le KMT dont la figure de proue et ancien Président Ma Ying-jeou (2008-2016) vaincu par Tsai Ing-Wen aux présidentielles de 2016, était au Fujian à la mi-juin, a tenu un discours critique de Lai dont la teneur était voisine de celui de l’appareil chinois.

Rencontrant à Xiamen Wang Hunning, l’idéologue du Parti, membre du Comité permanent et nº4 du régime, Ma a rappelé la position du KMT « Aucune force politique ne peut réprimer ou empêcher les échanges sincères entre les peuples des deux côtés du détroit, et encore moins bloquer les sentiments naturels du peuple chinois des deux côtés du détroit qui partage les mêmes racines et origines. ».

En arrière-plan des remarques de Ma Ying-jeou persiste l’ancienne et invariable posture du KMT, dont les arguments historiques et ethniques n’ont plus la même force dans une société taïwanaise en évolution rapide.

Lors des joutes électorales, face au DPP, le vieux parti nationaliste héritier de Tchang Kai-chek n’a en effet cessé de répéter que les propositions de rupture politique du DPP nourrissent des risques de conflit dans le Détroit, alors que les accommodements du KMT avec Pékin – pourtant issu de son rival de la guerre civile -, facteur de stabilité, garantissent la paix.

En amont des élections présidentielles qui portèrent Lai Qing De à la présidence, Ma avait exprimé ses vues dans une longue interview à Deutsche Welle.

En substance, alors que la garantie américaine reste une hypothèse aléatoire, il est nécessaire de prendre conscience que l’Île ne pourra jamais dissuader Pékin de l’attaquer. Par ailleurs, sa remarque selon laquelle il pouvait être possible de faire confiance au président Xi Jinping, avait soulevé les critiques des trois candidats.

Aujourd’hui la vaste ampleur des révocations en cours (24 députés sur 113 soit plus de 20% de la chambre) première historique à ce niveau dans les annales des démocraties [1] renvoie aux contradictions de la situation politique de l’Île.

Alors que les résultats de la dernière élection présidentielle indiquent que l’élan de rupture indépendantiste né il y a plus d’un demi-siècle sous la plume de Peng Min-min 彭明敏 (lire : « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan) a perdu de sa vigueur, le KMT et ses alliés ayant abandonné le rêve irréaliste de reconquérir le Continent et, sensibles aux menaces militaires de Pékin, proposent une stratégie d’accommodements pragmatiques avec l’appareil chinois.

Alors que les deux camps affirment qu’ils doivent gagner pour « sauver la démocratie », le KMT est accusé de promouvoir un programme « pro-PCC » visant à déstabiliser le gouvernement de manière « inconstitutionnelle », tandis que le DPP est blâmé pour « son intolérance politique » contredisant ses « valeurs démocratiques. »

Qu’en pensent les Taïwanais ?

En attendant que retombe l’effervescence des deux scrutin, un sondage publié le 17 juin par la « Fondation pour l’opinion publique taïwanaise - 台灣民意基金會 - » proposait l’arrêt sur image de l’état de l’opinion.

1. Popularité du Président Lai globalement mieux perçu que ne l’était l’ancienne présidente Tsai en septembre 2018.

Une majorité de 50,2% est en phase avec l’affirmation selon laquelle le président Lai se soucie des besoins des citoyens, tandis qu’une minorité de 44,8% exprime son désaccord. Mieux encore, 55,1% considèrent qu’il est un dirigeant politique fort et déterminé.

Quelques nuances :

Seulement 49,9% pensent qu’il tient sa parole et ses promesses. Et à peine 43,8% estiment qu’il recrute ses collaborateurs au mérite et nomme des membres du cabinet en fonction de leurs qualifications. En contrepoint les résultats révèlent une défiance entre l’opinion et l’exécutif.

Pire encore, une forte majorité de 54% estime qu’il n’est pas capable de surmonter les clivages partisans et de promouvoir l’unité du pays.

2. Sur la campagne nationale de révocations.

S’il est exact qu’il existe dans l’Ile un fond de réprobation démocratique inquiet de la remise en cause de la sanction des urnes, une très forte majorité de 62,8% a déclaré son intention de voter en faveur d’une révocation dès lors que la condition légale d’une pétition rassemblant au moins 10% des électeurs éligibles serait remplie. La proportion laisse supposer une forte participation aux scrutins.

3. Sur l’énergie nucléaire.

Les résultats montrent une forte division de l’opinion. 45,1% sont favorables à la sortie totale du nucléaire, tandis qu’une forte minorité de 43,3% s’y oppose. Par rapport au même sondage il y a un an, le soutien à la sortie totale du nucléaire a légèrement augmenté.

4. Sur l’appartenance politique.

35,9% soutiennent le Parti démocrate progressiste (DPP), 20,2% le Kuomintang (KMT), 15% le Parti du peuple taïwanais (TPP), 1,9% le Parti du nouveau pouvoir (NPP), tandis que 25,8% se déclarent indépendants. Le clivage confirme la lente érosion des soutiens aux deux partis traditionnels et l’émergence de la troisième force du Parti du Peuple. En même temps l’importance des « Indépendants » indique que le paysage politique de l’Île flotte en pleine recomposition.

Note(s) :

[1Les campagnes de révocation menées par le KMT contre des députés du Parti démocrate progressiste (DPP) ont toutes échoué sur fond d’allégations de fraude électorale.

 

 

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