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›› Editorial

Taiwan dommage collatéral de l’apaisement entre Xi Jinping et D. Trump ?

A Taiwan, monte la crainte que la méthode transactionnelle de D. Trump transforme le destin de l’Île en un atout négociable d’un « deal » avec Xi Jinping. (Image : montage Firstpost.)


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Au moment où, dans l’attente d’une rencontre au sommet de l’APEC à Gyeongju en Corée du sud le 31 octobre prochain, entre D. Trump et Xi Jinping, le ton des relations entre Washington et Pékin, imprimé par Washington, se rapproche d’une transaction d’affaires, le risque existe clairement que le destin de Taiwan pourrait être le dommage collatéral de compromis acceptés par D. Trump.

Début août, l’administration Trump annonçait que Washington et Pékin avaient convenu de prolonger leur trêve tarifaire de 90 jours supplémentaires, évoquant des « mesures importantes » que Pékin aurait prises pour répondre aux préoccupations des États-Unis, en même temps « qu’un engagement mutuel à poursuivre leurs discussions. »

L’annonce intervenait après les rencontres entre Marco Rubio et Wang Yi à Londres et à Stockholm décrites de manière étonnamment optimiste par le Département d’État qui soulignait que Pékin et Washington « exploraient des domaines de coopération potentielle ».

Sur la table, entre autres, les questions de déséquilibre industriel et des surcapacités chinoises, des subventions publiques aux VE, celles du déficit commercial ou encore du Fentanyl (lire : Entre volonté d’apaisement et rivalité systémique, Pékin et Washington sur le fil ambigu de la coopération anti-drogue.).

Au moment où les deux, conscients non seulement des risques épouvantables d’une escalade militaire, mais aussi du grabuge potentiel d’une guerre commerciale à outrance qui n’épargnera personne, un accommodement sur ces controverses est important.

D’autant que Trump et Xi Jinping semblent déterminés à apaiser le climat bilatéral en vue de trouver en Corée les meilleurs termes d’une déclaration commune de détente.

Le chemin vers une accalmie durable n’est pas encore tout à fait déblayé, mais les atouts dont chacun dispose et les vulnérabilises de l’un et de l’autre, laissent présager un équilibre.

Les États-Unis restent fortement dépendants des exportations chinoises de terres rares et d’aimants, composants essentiels des équipements allant des semi-conducteurs aux réacteurs des chasseurs de combat, en passant par les véhicules électriques de dernière génération, les batteries, les portables, les éoliennes, l’optique de haute précision et les équipements médicaux.

Quant à la Chine, malgré sa détermination à atteindre l’autonomie technologique, sa récente réaction aux restrictions et aux contrôles à l’exportation américains souligne que les entreprises chinoises dépendent toujours des semi-conducteurs américains d’extrême finesse et cherchent activement à y accéder.

Pour autant, sous la surface de cette accalmie potentielle a surgi une alarme.

Alors qu’à défaut d’un accord en bonne et due forme, un apaisement Pékin – Washington est probable, la disponibilité de Trump à faire des concessions, comme celles qu’il a accordées à V. Poutine lors de la rencontre d’Anchorage, prenant le contrepied de ses alliés, confère soudain à Taïwan le statut inconfortable d’un enjeu négociable.

Dans l’Île, le risque n’est pas passé inaperçu.

Le 7 septembre, dans le Taïwan News, David Campagnola chercheur au Lowy Institute, centre de recherches géopolitiques basé à Sydney, proposait un scénario catastrophe, conséquence directe de la priorité accordée par le président américain à un « deal » avec Xi Jinping dont il imagine qu’il inscrirait de manière spectaculaire sa place dans l’histoire.

« Quand Xi Jinping présentera à D. Trump une série de demandes concrètes — arrêter les ventes d’armes, réduire les contacts de haut niveau ou adoucir le langage de Washington sur Taïwan — il est fort probable que son sens des affaires le poussera à se demande ce qu’il pourrait obtenir en échange. »

Les élites taïwanaises qui ont conscience que les concessions, y compris au détriment de ses alliés font partie intégrante des techniques de négociation habituelles du président américain ont toutes les raisons de s’inquiéter.

Récemment plusieurs circonstances ont montré qu’actuellement au sein de l’exécutif, à la Maison Blanche et au Pentagone, face à la Chine, les priorités taïwanaises et même celle du Pacifique occidental affirmée par Barack Obama en 2011 pourraient être battues en brèche.

En juin, à l’évidence pour ne pas irriter la Chine, Washington avait annulé à la dernière minute une réunion au Pentagone entre Elbridge Colby nº3 du Ministère de la défense et le ministre de la Défense taïwanais Koo Li-hsiung - dit Wellington Koo -.

De même, à la fin juillet, selon une information du Financial Times, l’administration Trump, cédant aux protestations chinoises, a refusé au président Lai Qing-de, qui fut contraint d’annuler son voyage, l’habituel visa de transit par New-York.

Le passage par New-York était sur la route d’une visite officielle à la poignée d’États d’Amérique latine qui reconnaissent encore à l’Île sa qualité d’État souverain (Belize, Guatemala, Haïti, Paraguay, Sainte Lucie, Saint Kitts & Nevis et Saint Vincent & Grenadines.)

Enfin, depuis le mois de mai, des indiscrétions venant du Pentagone indiquent que l’entourage du ministre de la défense Pete Hegseth aurait suggéré que, par une volte-face radicale de la stratégie américaine depuis 2011, les missions intérieures et régionales, notamment ciblant les marches sud-américaines des États-Unis, prennent le pas sur celles du Pacifique occidental et du détroit de Taïwan.

Alors que, dans la région Asie-Pacifique en Corée du Sud, au Japon, à Taïwan et aux Philippines, monte la crainte que l’Amérique ne tienne plus son rôle de contrepoids face à la Chine, le 13 septembre, le Fujian, troisième porte-avions chinois jaugeant 80 000 tonnes, toujours en cours de tests avant sa réception officielle par la marine le 1er octobre prochain, transitait par le détroit de Taïwan [1].

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Taïwan un atout négociable. Mais jusqu’à quel point ?

Le risque que Taiwan devienne l’atout négociable d’une transaction de D. Trump avec Xi jinping est atténué par la puissance de TSMC. L’usine taiwanaise fabrique grâce à ses équipements à très haute performance des microprocesseurs à l’extrême finesse de 2 nanomètres indispensables au développement du secteur de l’IA aux États-Unis comme en Chine.

Leur production de masse difficilement transférable à court terme aux États-Unis, qui devrait atteindre 60 000 unités par mois en 2026, est déjà en cours dans les usines du groupe à Kaohsiung et Hsinchu. Image Asia, Technology.


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Envisageant le pire, Campagnol ajoute que sa domination sur les terres rares qui s’ajoute à la puissance de plus en plus dissuasive de son aéronavale, pourrait inciter la Chine à forcer la main de Trump pour l’inciter à des concessions que, jusqu’à présent, aucun chef d’État américain n’avait accepté.

Le « deal » se ferait par exemple en échange d’un accès plus large au marché chinois dans certains secteurs jusqu’ici fermés aux investissements étrangers (sécurité nationale, culture et médias de divertissement et d’information, services juridiques, énergie nucléaire.)

Le précédent aurait des conséquences dévastatrices. Taïwan serait réduit à un simple argument de négociation et son statut purement et simplement subordonné à la quête de gains à court terme de D. Trump.

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Mais en contrepoint de son pessimisme, Campagnol évoque lui-même les limites des marchandages, dont l’essentiel est la forte dépendance de l’Amérique à l’industrie des semi-conducteurs fabriqués dans l’Île qui s’inscrit dans la domination planétaire des puces très haut de gamme fabriquées par TSMC que ni Washington ni Pékin ne peuvent ignorer.

D. Trump peut bien envisager de réduire sa dépendance excessive à l’égard de Taïwan, mais la vérité est que l’avance technologique de TSMC n’est pas près d’être rattrapée.

Dès le second semestre 2025 le groupe taiwanais produira en exclusivité et en série sa puce de 2 nanomètres dont la fabrication est difficile à transférer à court terme en Arizona et dont les performances indispensables aux équipements dotés d’IA multiplieront notablement les capacités et la vitesse de traitement des données.

Cette dépendance restreint la liberté de Trump de passer Taïwan par pertes et profits, notamment parce que le marchandage compromettrait les fondements mêmes de la compétitivité économique et de la sécurité nationale des États-Unis.

En d’autres termes, le coût du « deal » s’élève à mesure que les performances des puces TSMC deviennent indispensables au développement de l’Intelligence artificielle.

Pour autant, la menace stratégique pesant sur l’Île demeure.

Face à l’incertitude américaine, cultiver les atouts de résistance de l’Île.

Outre que la côte ouest face à la Chine n’offre que de minces plages de débarquement, quand la façade Est n’en a aucune, le puissant relief de l’Île recelant un grand nombre de postions de repli pour une résistance, compliquerait une invasion terrestre. La photo de droite (Edison Tours) montre l’entrée des gorges du parc national de Taroko sur la côte Est, près de Hualien.


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Le 11 septembre Brahma Chellaney contributeur du Taipei Times, professeur au centre de recherche stratégique de New-Delhi, ancien conseiller du MAE indien, analysait que l’Île « se trouvait à l’épicentre d’un bouleversement majeur qui déterminera l’architecture sécuritaire future de la région indopacifique. »

C’est pourquoi dit-il, « la victoire ou l’échec de la dissuasion [face aux pressions chinoises] se répercutera bien au-delà du détroit de Taïwan et transformera fondamentalement la dynamique du pouvoir mondial. »

« Alors que la stratégie de Pékin dans le Détroit est globale (intimidation militaire et isolement diplomatique de l’Île, coercition économique et opérations d’influence sophistiquées visant à fracturer de l’intérieur la société démocratique taïwanaise), les enjeux sont cruciaux.  » (…)

« Le défi est amplifié par les divisions politiques internes de Taïwan touchant aux questions fondamentales de l’identité de l’île et de ses relations futures avec la Chine. À mesure que se cristallise la polarisation politique de la société taïwanaise, la capacité de l’Île à forger un consensus sur les décisions sécuritaires essentielles s’affaiblit, précisément au moment où l’unité serait une condition de sa survie. »

« Au même moment, mise à mal par l’approche disruptive et opportuniste de D. Trump, la certitude implicite que la supériorité militaire américaine et la solidarité démocratique protégeraient l’Île d’une agression chinoise, s’effondre. » (…) Tandis que, « l’imprévisibilité de la situation a récemment été augmentée par la guerre économique livrée à l’Inde, principal partenaire stratégique de l’Amérique en Indopacifique. »

De l’analyse de Chellaney émergent trois évidences.

La première est que « La Chine s’est lancée dans l’expansion militaire en temps de paix la plus rapide et la plus ambitieuse de l’histoire de l’humanité. » (NDLR : Entre 1985 et 2024, en tenant compte de l’estimation des dépenses cachées non officielles, selon le CSIS de Washington, le budget militaire de la Chine est passé de 25,1 à 317,6 milliards de $.) [2]

La deuxième évidence évoque la « survie de Taïwan ». Elle dépend, dit Chellaney, « de l’abandon de présupposés sécuritaires dépassés et de l’acceptation de la dure réalité. » (…)

« La dissuasion qui ne peut reposer uniquement sur des garanties extérieures, doit commencer par des capacités d’autodéfense crédibles exploitant les avantages géographiques inhérents à Taïwan, dont le relief montagneux et le faible nombre de plages propices à un débarquement de vive force, constituent les principaux atouts. »

Troisième évidence : Dans ce contexte, Chellaney suggère de « privilégier les capacités asymétriques rustiques contre les équipements sophistiqués couteux, allant des missiles antinavires mobiles, aux unités de défense côtières décentralisées capables d’opérer de manière autonome sous un bombardement de missiles intense, en passant par les mines côtières anti-navires et des essaims de drones défensifs. »

Ces propositions recoupent en partie celles énoncées par le milliardaire taiwanais des microprocesseurs Robert Tsao, engagé avec sa fortune dans la promotion de la résistance à la Chine (lire A l’ombre de Pékin, un « Double Dix » à l’esprit de résistance), y compris en cas de la défection du bouclier américain.

Au total, la vérité est que les stratégies de Trump augmentent la vulnérabilité de Taïwan. Il est certes possible d’en réduire les effets en élargissant les partenariats avec d’autres pays, en implantant les groupes taïwanais sur les marchés émergents et en protégeant la compétitivité commerciale et technologique de haute valeur ajoutée de Taïwan.

Mais la menace principale demeure.

Tant que la Maison Blanche considérera chaque négociation comme un marchandage en échange de bons procédés, Taïwan risque d’être traité par D. Trump comme l’atout négociable d’un accord historique avec Xi Jinping dont il espère qu’il pèsera dans sa quête du prix Nobel de la paix.

Note(s) :

[1Le 13 septembre sur Focus Taiwan, publié par l’agence taiwanaise CNA, Jie Zhong (揭仲), chercheur adjoint à l’Institut National de recherche sur la défense et la sécurité et plusieurs experts de la marine analysaient l’événement pour le mettre en perspective.

Le Fujian qui embarquera au moins 40 avions de types divers dont les chasseurs de combat classiques J-15T, furtifs J-35 et de guerre électronique J-15D, une douzaine d’hélicoptères et les KJ-600 d’alerte avancée, équipé de catapultes électromagnétiques, sera capable de mettre en l’air un aéronef par minute. Après avoir assuré l’entrainement des équipages, il devrait atteindra sa pleine capacité opérationnelle fin 2025.

L’entrée en lice du Fujian confèrera à l’aéronavale chinoise une liberté de manœuvre augmentée lui permettant de frapper les bases de chasseurs de combat taïwanais au centre et à l’Est de l’Île à partir de la mer des Philippines ; toujours vers l’Est, elle lui donnera la capacité d’installer les verrous d’un blocus de l’Île face à Guam, à plus de 1500 nautiques de l’Île.

Dans ce scénario, Taïwan devrait s’appuyer non seulement sur des missiles antinavires mais aussi sur ses sous-marins de construction locale, capables de tenir à distance les groupes aéronavals chinois.

[2Sans ignorer les handicaps toxiques de la corruption interne et des possibles grippages de la loyauté à Xi Jinping qui plombent la sérénité de l’APL (lire : Coup de balai à la tête de l’APL, Purge à la tête de la composante missiles & Lutte contre la corruption ou « rectification maoïste » ?), le CSIS décrit la spectaculaire montée en puissance militaire de la Chine qui se vérifie dans tous les domaines.

Qu’il s’agisse du nombre de navires de combats passé de 221 en 2005, à 395 en 2025, du nombre de chasseurs de combats, avec 230 appareils de 5e génération en 2024, contre seulement 6 en 2017, ou du nombre de ses têtes nucléaires passé de 235 en 2005 à 600 en 2025.

 

 

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