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›› Editorial
Rivalités nationalistes et faces cachées de la résilience chinoise
Alors que le commerce chinois tente un contournement des taxes, le marché américain reste toujours, en dépit d’un recul de 18%, sa destination privilégiée.
En même temps le flot invasif des produits chinois vers les marchés alternatifs provoque des contrefeux, tandis qu’en Chine même les producteurs qui réduisent leurs marges pour rester compétitifs sur le marché américain, sont contraints de diminuer leurs effectifs ou même de mettre la clef sous la porte.
Enfin, dans la guerre technologique qui s’exacerbe, la prévalence de l’industrie des semi-conducteurs américains offre à Washington un levier de pression contre le chantage chinois sur les terres rares.
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Au milieu des échauffements de la guerre commerciale, le discours de l’appareil célèbre à l’attention de son opinion publique, sa résilience face à l’avalanche des taxes de la Maison Blanche. En même temps, les observateurs font l’éloge de la réactivité de ses exportations massivement réorientées vers des marchés alternatifs de l’Afrique, de l’Inde et de l’ASEAN et, dans une moindre mesure, vers l’Amérique Latine, l’UE et le Japon [1].
Au passage, ils notent aussi que l’incomparable atout des Terres Rares a, lors de sa rencontre avec Trump en marge de l’APEC à Pusan, conféré à Xi Jinping un puissant levier de pression.
La spectaculaire dynamique de ses exportations, souvent réorientés vers des marchés alternatifs grâce aux jalons posés depuis dix ans par des Nouvelles Routes de la soie, a cependant des effets indésirables. Elle permet certes à la Chine d’espérer battre son record d’excédents commerciaux de 2024 qui culminait déjà à 1000 Milliards de $.
Mais son effet géopolitique discordant est que la puissance des déséquilibres commerciaux avec la vaste majorité de ses partenaires coagule une nébuleuse au mieux de défiance, au pire hostile des pays submergés par les trop-pleins chinois, précisément à l’origine de la guerre des taxes déclenchée par D. Trump.
Comme en Europe, l’avalanche des produits chinois commence à produire des contrefeux qui affaiblissent l’alternative de contournement commercial de l’Amérique par la Chine.
Autre vulnérabilité pesant cette fois directement sur les exportations constituant 20% de la croissance, la trêve de Pusan a gelé les droits de douane américains au niveau record de +47%, quand, avant Trump ils n’étaient qu’à +2,7%.
Le pourcentage initialement évalué à 57% avant la rencontre en Corée, est publié par le Peterson Institute qui calcule la moyenne des hauts et des bas par secteur au fil des escalades et des reculs.
En dépit des taxes, l’attrait persistant du marché américain.
L’ampleur des taxes constitue un lourd handicap dont la direction chinoise mesure les risques, consciente que les exportations vers les États-Unis restent un des moteurs essentiels de l’activité industrielle, générateur d’emplois, condition de la stabilité sociale.
Contredisant le discours de résilience capables de contourner son marché, l’Amérique reste en effet toujours une destination de choix du commerce extérieur de la Chine.
Entre 2016 et 2024, soutenu par le dynamisme du secteur manufacturier, le flux du commerce de la Chine vers les États-Unis est passé de 385 à 525 Mds de $. Au premier semestre 2025, malgré les réorientations évoquées plus haut, assorties d’un freinage de 18% des ventes vers le marché américain [2], ce dernier était toujours de loin la première destination des exportation chinoises.
Sous la surface de cette bascule vers d’autres marchés, fermente une réalité rarement évoquée. Certaines réorientations des exports chinois vers des pays d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique ne sont en réalité que des délocalisations industrielles, prête-noms destinés à contourner les taxes américaines, voire un stockage d’attente sur la route de l’Amérique en espérant des jours meilleurs.
« C’est une des clés de la résilience des exportations chinoises », expliquait récemment Yao Yang, doyen de l’Institut de finance de l’Université de finance et d’économie de Shanghai. Il ajoutait que « sans ces investissements à l’étranger, il est peu probable que la Chine aurait été en mesure de surmonter le choc des taxes. »
En d’autres termes, alors que la lourde rémanence des flux commerciaux continue de placer la destination américaine en tête des exportations chinoises et que, signe d’un esprit de conciliation, Pékin a également accepté d’augmenter ses importations de soja américain en hausse de +11,55% à 16,82 tonnes en 2025 (contre 12,6 millions de tonnes en 2024), nombre d’observateurs s’interrogent sur la capacité chinoise à soutenir sur le long terme le bras de fer avec Washington.
C’est en Chine même au sein de la vaste nébuleuse des PME qui visent d’abord le marché américain plus solvable, que les effets indésirables des taxes de D. Trump sont ressenties avec le plus d’anxiété.
Ces derniers mois, les annulations de postes, les mises-à-pied forcées conséquences des délocalisations hors de Chine se sont multipliées. Les secteurs les plus touchés sont le textile, les chaussures, les jouets, les meubles et le vaste réseau des PME fabriquant de l’électroménager et des équipements électroniques grand public à prix cassés très prisés aux États-Unis.
Certains maintiennent le flot élevé de leurs exportations en réduisant encore leurs prix et leurs marges. A l’intérieur cependant, marge de manœuvre de leurs affaires, l’horizon paraît s’éclaircir. Même si en moyenne l’Indice de Confiance des Consommateurs (ICC), reste très inférieur à 100 – limite indiquant un regain d’optimisme -, entre mai et septembre 2025, il a progressé de 87,9 à 89,6.
A Shanghai, il était à 111,4 au premier trimestre, soit dix points au-dessus de celui de la même période de 2024. Au total, au cours du premier semestre 2025, au milieu de l’incertitude de la guerre des taxes et des embarras des exportations vers l’Amérique, le marché intérieur chinois donnait le sentiment d’un prudent regain de confiance.
Marchés alternatifs. L’avalanche des produits chinois et ses contrefeux.
L’inquiétude se nourrit des réactions adverses provoquées par l’invasion des produits et des investissements chinois dans les destinations alternatives où les responsables craignent que leur déferlement pourrait détruire leurs industries locales.
Pour certains pays d’Amérique latine, dit Diego Rodriguez, responsable des pratiques logistiques et industrielles chez Americas Market Intelligence, une société d’études de marché basée à Miami, « Lorsque des entreprises chinoises commencent à investir, la désindustrialisation est un problème majeur, car elles se contentent d’assembler, sans transférer de technologie ni de connaissances ».
En réaction, écrit Simone Mc Carthy pour CNN, au cours du premier semestre 2025, plusieurs pays ont déclenché des procédures visant les produits chinois. A eux seuls, les États-Unis, l’Inde, le Mexique et le Brésil, ont lancé 79 enquêtes antidumping. Tandis que, de plus en plus, les autorités locales exigent plus d’investissements au profit de leur économie ainsi que des transferts de savoir-faire et de technologies.
Pékin qui réfute les accusations d’inondation des marchés par ses produits, saisit l’occasion du choc chaotique infligé par les taxes de D. Trump pour se présenter à ses partenaires comme le garant raisonnable de la stabilité globale.
De fait, dans les marchés alternatifs à l’Amérique, les tensions anti-chinoises ne sont pas unanimes. Alors que les taxes américaines prennent en écharpe de nombreux pays, alors que leurs exportations vers l’Amérique sont elles-mêmes visées par D. Trump, certains hésitent à ériger leurs propres barrières douanières face à la Chine, notamment contre l’invasion des panneaux solaires bon marché.
En Afrique par exemple, explique David Omojomolo, analyste des marchés émergents chez Capital Economics « C’est un échange mutuellement bénéfique (…) Les pays africains qui souffrent d’un déficit énergétique considérable souhaitent s’industrialiser et les importants stocks de panneaux solaires bon marché accumulés par la Chine qu’il est dans son intérêt d’écouler, sont une manne dont l’Afrique doit tirer profit. »
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La bataille des terres rares et des microprocesseurs.
Le 20 novembre, le département de la Justice américain a inculpé quatre personnes (deux Chinois et deux Américains) pour exportation illégale de puces d’intelligence artificielle par le biais de contrats frauduleux. Il s’agit de 400 GPU Nvidia A100 et 50 GPU Nvidia H200 expédiées vers la Chine via la Malaisie et la Thaïlande entre octobre 2024 et janvier 2025. Ce qui a incité le parti républicain à appeler à l’adoption urgente d’une loi bipartisane sur le suivi des puces. L’incident symbolise l’extrême importance que Washington accorde à sa suprématie dans le domaine des puces d’extrême finesse.
Il entend d’autant plus en contrôler l’exportation vers la Chine qu’elles constituent le meilleur levier de riposte contre les pressions exercées par Pékin dans le secteur des terres rares.
Toutefois, selon le groupe Nvidia lui-même et son PDG Jesen Huang, Américain d’origine taiwanaise (photo), qui, selon le Figaro du 7 novembre, assure que Nvidia n’avait pas l’intention de vendre à la Chine ses puces utilisées pour le développement de l’IA générative, l’utilisation de produits de contrebande disponibles sur le marché noir chinois pour les centres de données est techniquement et financièrement inefficace puisque le groupe n’assure pas ses services de mise-à-jour pour les microprocesseurs vendus en fraude.
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L’autre volet des tensions avec l’Amérique par lequel Pékin entend affirmer sa résilience face à la guerre des taxes déclenchée par D. Trump est celui du numérique, industriellement et techniquement lié aux Terres Rares, dont l’appareil a fait son principal levier de riposte aux pressions de la Maison Blanche (à ce sujet lire la genèse de cette stratégie de riposte : Retour de la fièvre sino-américaine autour des terres rares).
Selon des sources proches du gouvernement chinois, relayées par CNBC, début novembre, le Parti aurait, pour affirmer sa résilience face à Washington, ordonné aux centres de données financés par l’État de se débarrasser des microprocesseurs étrangers dotés d’une capacité d’Intelligence Artificielle.
L’initiative spectaculaire affichant aux regards de l’opinion publique une défiance bravache face à l’Amérique, posera dans l’immédiat de sérieux problèmes aux concepteurs de puces américains comme Nvidia, AMD, ou Intel. A moyen terme cependant, elle pourrait avoir de graves inconvénients pour le secteur chinois de l’intelligence artificielle.
Le pari est risqué. La Chine, engagée avec Washington dans une partie de bras de fer sur les terres rares dont elle n’a levé les contrôles que temporairement (selon la partie américaine jusqu’à la fête du Thank’s Giving le 27 novembre) semble partir du principe qu’elle pourrait se permettre de subventionner son industrie des microprocesseurs jusqu’à ce qu’elle se mette au niveau des champions américains.
C’est là que le bât blesse.
Selon nombre d’experts, le rattrapage chinois accéléré par les embargos américains sera sans doute une réalité à terme. La question reste cependant dans quels délais ? Dans l’intervalle, l’avance américaine constitue un levier efficace de riposte au contrôle chinois des terres rares.
Pour Xingqiang (Alex) He, expert chinois du G.20 et de la gouvernance chinoise, membre du CIGI, (Center for International Governance Innovation), Docteur en Sciences Politiques de l’Académie chinoise des sciences sociales (CASS), Huawei et SMIC représentent aujourd’hui le meilleur espoir de la Chine en matière de production de puces d’IA avancées.
Cependant, dit-il, rattraper les États-Unis ne sera pas chose aisée, même avec un soutien étatique important.
Alors que les meilleures puces du marché fabriquées par TSMC pour Apple, Qualcomm, AMD, Nvidia, MediaTek, Intel ou Amazon Web Service (AWS), sont aujourd’hui gravées avec une finesse de 3 nanomètres (nm), tandis que les 2 nm, sur point d’entrer en production de masse, pourraient être commercialisées en 2026, SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), le champion chinois n’a entamé la production à grande échelle de puces 14 nm qu’en 2022.
Aujourd’hui, il produit certes des puces de 5 nm, mais pour une plus grande finesse, il n’en est qu’aux annonces faisant état d’un plan de développement d’une gravure en 3 nm, tandis que sa production courante reste, pour l’instant constituée par des puces de 28 nm, soit, au moins, une génération de retard.
Huawei, longtemps un acteur majeur du marché mondial grâce à ses puces 5G (cinquième génération), propose aujourd’hui sa puce ASCEND 910 C de 7 nm. Non seulement elle est à la traîne comparée à la GPU 4 nm de Nvidia, mais sa conception qui est un assemblage de deux ASCEND 910 B, ne constitue pas une avancée technologique.
Le développement futur se joue autour des logiciels de conception assistée par ordinateur (CAO), secteur hautement concurrentiel, dominé par un petit nombre d’acteurs majeurs dont les champions sont l’Américain Autodesk et le Français Dassault Systèmes, respectivement 39,19%, et 16,63% de parts du marché mondial. D’autres acteurs son présents comme SketchUp, Américain racheté par Google puis par Trimble, champion de la modélisation 3D, avec 21,13% du marché.
La concurrence est un symptôme du dynamisme du secteur dont l’évolution qui n’a pas de cesse, nécessite d’importants capitaux d’où les Chinois ne sont pas absents – (notamment ZWCAD et GstarCAD, dont les logiciels sont respectivement vendus à 800 et 500 $).
Les plus idéalistes des observateurs rêvent d’un monde parfait où la Chine et les Etats-Unis mettraient en commun leurs talents d’innovation dont les produits seraient librement profitables à tout le monde. Ils se souviennent même de l’époque des années 1990 – 2007, où la relation commerciale était profitable aux deux parties.
Globalement, pour la Chine, les gains tirés du commerce avec les États-Unis et le reste du monde ont certes été considérables. Depuis 2001, son économie, devenue la 2e de la planète a, même corrigée de l’inflation, plus que quintuplé. Grâce à cette croissance, des centaines de millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté.
Mais la relation n’était pas sans bénéfices pour l’Amérique. Dans une étude de 2019, les économistes Xavier Jaravel et Erick Sager constataient qu’entre 2000 et 2007, l’intensification des échanges commerciaux avec la Chine avait augmenté le pouvoir d’achat annuel moyen des ménages américains de 1 500 dollars.
En 2023, un rapport de l’US-China business Council révélait même que les exportations vers la Chine soutenaient plus d’un million d’emplois américains.
En même temps, alors que la Chine détient toujours aujourd’hui 700 Milliards de $ de bons du trésor américain, ce qui, au passage, ne représente qu’une infime partie des 38 000 Milliards de sa dette, les entreprises américaines réalisaient chaque année des centaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires en Chine, qu’elles pouvaient réinvestir aux États-Unis. Simultanément, les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars aux États-Unis.
La spéculation vertueuse manque cependant la partie de l’image dessinée par leur rivalité systémique qui prend en écharpe l’Asie-Pacifique et la question de Taïwan, dont les tensions commerciales et technologiques ne sont qu’un aspect.
L’appareil communiste n’a jamais envisagé d’abandonner son pouvoir en Chine. Mais, il fut une époque quand les Chefs d’État ou les responsables chinois visitaient les États-Unis de 1979 à 2021 [3], subsistait le malentendu que l’Amérique prosélyte du droit et de la démocratie, pouvait influer sur le système politique chinois pour en favoriser l’ouverture.
Depuis l’arrivée à la tête de l’appareil de Xi Jinping et de son mentor souverainiste Wang Hunning (lire l’analyse de Théophile Sourdille), le malentendu est dissipé, tandis que D. Trump en a balayé les dernières brumes.
La rivalité sino-américaine met en présence deux puissants souverainismes où la bienveillance à l’autre n’a pas de place. Seuls comptent les intérêts nationaux. Dans cette bataille, la Chine de Xi Jinping qui développe un féroce techno-nationalisme, reste inflexible, y compris en prenant le risque d’importants retours de flamme internes et externes.
Note(s) :
[1] Alors que les exports vers les États-Unis et la Russie ont respectivement baissé de –10% et 8.7%, ils ont augmenté de +21,4% vers l’Afrique, +14% vers l’Inde, +13% vers l’ASEAN, +10% vers Hong Kong, +7,3% vers l’Amérique Latine, +6,9% vers l’UE et +4,9% vers le Japon.
[2] Le chiffre moyen de 18% du recul des exports vers les États-Unis ne rend pas compte de l’importance des secteurs touchés par le freinage. Certains - les chiffres sont de mai 2025, comparés à mai 2024 - comme les meubles (-34%), les téléphones portables (-67%), les équipements informatiques (-43,4%) peuvent facilement trouver un marché alternatif.
Pour d’autres comme les réacteurs nucléaires (-36%) ou les machines industrielles (-42%), la recherche de nouveaux clients dans l’ASEAN, en Afrique ou en Amérique latine est plus difficile.
[3] Deng Xiaoping, alors vice-premier ministre, en 1979 ; Li Xiannian, 3e Président de la RPC, en 1985 ; Jiang Zemin, 5e Président de la RPC, en1993 et 1995 ; Hu Jintao, 6e Président de la RPC, en 2006 et 2011 ;
Xi Jinping, idéologiquement le plus engagé dans une riposte à l’Amérique, fut paradoxalement l’homme d’État chinois qui la visita le plus souvent. Il s’y est rendu en 1985 à 32 ans, pour une visite d’études dans l’Iowa ; en 1990 (deux fois) en tant que nº1 du Parti à Fuzhou ; en 2006 à New-York et New-Jersey au titre de nº1 au Zhejiang ; et, en février 2012, en tant que Vice-Président ;
Après son accession à la tête du Parti à l’automne 2012 et à Présidence en mars 2013, il a fait le voyage en juin 2013 pour une rencontre informelle avec le Président Obama en Californie ; en 2015 il était en visite d’État reçu par Obama ; en 2016 à Washington DC pour participer au sommet sur la sécurité nucléaire militaire et la prolifération ; en 2017, il était reçu par D. Trump en Floride ; Enfin en novembre 2023, à San Francisco pour l’APEC où il rencontra pour la première fois le président Joe Biden investi en janvier 2021.
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