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›› Taiwan
Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington
L’Accord commercial États-Unis-Taïwan 2026 est un pacte économique bilatéral annoncé le 15 janvier 2026, qui établit des droits de douane américains réduits de 20% à 15% maximum sur les produits taïwanais, tout en exemptant de droits de douane les médicaments génériques, les composants d’aéronefs et les ressources naturelles non disponibles dans l’Île.
En échange les entreprises taïwanaises de semi-conducteurs s’engagent à investir au moins 250 milliards de dollars directement dans les capacités de production américaines de semi-conducteurs avancés, d’énergie et d’intelligence artificielle, garantis par au moins 250 milliards de dollars d’assurance-crédit du gouvernement taïwanais pour soutenir l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs aux États-Unis.
L’opposition taïwanaise y voit un bradage inéquitable du « Bouclier de silicium » taiwanais qui profite à Washington, tandis que la Chine répète qu’elle « s’oppose de manière constante et résolue 一贯坚决反对à tout accord signé 任何协议 entre les pays avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques et la région taïwanaise de Chine 中国台湾地区 ».
Autrement dit, à contrecourant de l’opinion taïwanaise, le chantage à l’accès au marché chinois reste immuable . Ceux des pays qui souhaitent développer des relations normales avec la Chine doivent reconnaitre la souveraineté de Pékin sur l’Île.
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Au milieu de l’avalanche de droits de douane infligés tous azimuts par D. Trump qui dynamite activement le libre-échange mondial, le 15 janvier, Washington et Taipei ont annoncé un accord commercial de portée stratégique qui abaisse les droits de douane à l’entrée des exportations taïwanaises aux États-Unis de 20 à 15% (ils n’étaient que de 4,8% avant D. Trump) [1], et inaugure une coopération de long terme sur les investissements de l’Île dans les semi-conducteurs de pointe aux États-Unis.
Lai Qing De 賴清德 et le DPP actuellement aux commandes politiques de l’Île, y voient une garantie du soutien stratégique de Washington et s’en félicite.
Après l’approbation rendue publique par Washington en décembre 2025 d’une livraison d’armes et d’équipements militaires défensifs d’une valeur de 11 milliards de $, l’accord est pour l’actuel pouvoir à Taipei la confirmation qu’en dépit des récentes hésitations de D. Trump, les choix stratégiques de Washington resteront inchangés, articulés à la dissuasion d’une attaque chinoise contre Taïwan dans le Détroit.
(Sur les hésitations de D. Trump, lire : Après l’Ukraine Donald Trump fait pression sur Taïwan) - il est vrai aussitôt contredites par son ministre de la défense Pete Hegset (lire : Chine – USA – Taïwan. Les ambiguïtés du Pentagone).
Au demeurant, confirmant l’opportunisme erratique de D. Trump, après avoir un temps laissé les Taïwanais dans l’expectative inquiète, le 2 décembre 2005, il les a rassurés par un décret baptisé « Assurance Implementation Act » imposant au Département d’État d’examiner périodiquement les moyens de réduire les restrictions auto-imposées par le Congrès dans les relations entre Washington et l’Île.
L’accord qui rabaisse les droits de douane et consolide la relation avec Washington est utilisé par le DPP comme la démonstration de la justesse de ses choix internationaux. A son arrivée à Taipei, après l’accord signé à son 6e voyage à Washington, la vice-première ministre Cheng Li-chiun 鄭麗君 Zheng Lijun en charge des négociations, a été accueillie par le premier ministre Cho Jung-tai 卓榮泰 - Zhuo Rongtai - et la presse.
En revanche, l’accord a touché un nerf sensible de la politique intérieure de l’Île où l’opposition du Taïwan People’s Party 臺灣民族當 et celle des héritiers de Tchang Kai-chek du 國民黨 (KMT), aujourd’hui à rebours de l’histoire, se sont rapprochés des positions du Parti Communiste chinois.
Le Parti du peuple et le Guomindang à fronts renversés avec le PCC contre le DPP.
Le 4 février 2026, Hsiao Hsu-tsen, 蕭旭岑 à Pékin avec Wang Huning 王沪宁 le nº4 du Comité permanent, inflexible idéologue du nationalisme absolu.
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Alors que la répétition des menaces de Pékin attise les tensions dans le Détroit, l’opposition accuse le DPP au pouvoir d’être un fauteur de guerre quand il refuse toujours le « Consensus d’une seule Chine. »
(Lire notre exploration des actuels errements du KMT à contre-courant d’une partie de sa propre histoire : Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?).
Le hiatus continue. Du 2 au 4 février derniers, Hsiao Hsu-tsen, 蕭旭岑, l’un des quatre vice-présidents du KMT, a conduit une délégation à Pékin pour, dit-il, « un échange de réflexions. »
Accompagné du vice-président du groupe d’études politiques du parti, Lee Hong-yuan, 李鴻源 et de 40 experts et universitaires, il se réclamait de l’apaisement des années 2000 – 2012, quand, à partir du 29 avril 2005, première rencontre historique après soixante ans, Lien Chan 連戰 président du KMT accepta de rencontrer Hu Jintao qui l’avait invité (lire notre article : Retrouvailles des frères ennemis, symboles et arrières pensées).
Les deux s’étaient ensuite vus à six reprises (en 2006 et 2007 à Pékin, puis lors des sommets de l’APEC en 2008 au Pérou, en 2009 à Singapour, en 2010 à Yokohama et en 2012, à Vladivostok. La recherche d’apaisement avait continué par les deux rencontres entre Xi Jinping et le Président Ma Ying-jeou 馬英九 en novembre 2015 à Singapour puis le 10 avril 2024, à Pékin.
Au printemps 2024, dans l’enceinte solennelle du Grand Palais du Peuple, alors qu’à Taïwan le pouvoir était passé aux mains du DPP, Xi Jinping et Ma, désormais l’opposition depuis 2016, avaient échangé en « vieux amis ».
Se réclamant avec Xi Jinping du Consensus d’Une seule Chine de 1992 – mais avec des interprétations historiques et politiques divergentes -, Ma tenta en vain d’apaiser une situation enflammée depuis l’élection en janvier 2024 de Lai Qing De 賴清德 que le parti et Xi Jinping traitent de « dangereux séparatiste », tandis qu’en représailles, Pékin gelait les contacts politiques du Continent avec l’Île et augmentait contre elle ses pressions militaires.
Plus encore, deux ans plus tard, à Pékin, la réunion de Hsiao Hsu-tsen, 蕭旭岑 avec Wang Huning le nº4 du Comité permanent, idéologue du nationalisme absolu (lire : Membres du 20e Bureau politique), s’est tenue au moment même où, au parlement taïwanais, le Kuomintang et le Parti du Peuple taïwanais, son partenaire de la coalition d’opposition, présentaient un projet de loi visant à réduire de 40 à 13 milliards de $ le budget de la défense proposé par le président taïwanais Lai Ching-de qui répondait pourtant aux exigences de D. Trump que Taïwan augmente son effort de défense.
Tel est le contexte des joutes politiques qui au parlement taïwanais conduisent aujourd’hui l’opposition à critiquer l’accord commercial de l’Île avec Washington. Mais au lieu de focaliser ses critiques sur la fragilité de l’agriculture taïwanaise directement impactée par la concurrence des produits américains, les ténors de la contestation de Lai Qing dénoncent les risques que l’accord avec Washington fait courir au secteur des microprocesseurs.
L’enjeu du « bouclier de silicium. » et la nouvelle défiance face à l’Amérique.
Cheng Li-wun, la nouvelle Présidente du KMT est une des plus virulentes opposantes à l’accord commercial et aux achats d’armes aux États-Unis, dont elle considère qu’ils sont une « dangereuse provocation. »
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Pour aller à l’essentiel, l’opposition accuse l’administration Lai de dégrader le « bouclier de silicium » [2], l’accusant d’avoir quasiment bradé TSMC, le géant taïwanais de la fabrication de semi-conducteurs haut de gamme, en échange de trop maigres contreparties américaines.
En même temps, tout en cherchant un apaisement avec Pékin, l’opposition taiwanaise, du KMT et du TPP expriment un doute à l’égard de D. Trump et de Washington qu’ils accusent de vouloir « vider de sa substance » l’industrie taïwanaise des semi-conducteurs.
Plus encore, aujourd’hui, dans une volte-face radicale, tournant le dos aux années cinquante de la guerre froide, quand la survie de Taiwan gouvernée par Tchang Kai-chek dépendait entièrement de Washington qui en avait fait un porte-avion avancé de la guerre contre le communisme en cours en Corée du nord, les lointains héritiers du Généralissime, l’œil fixé sur la Chine communiste, accusent Washington de se désintéresser de la défense de leur Île.
Selon Cheng Li-wun, 鄭麗文 la nouvelle présidente du KMT particulièrement virulente, le président Lai Qing-De provoque la Chine en acceptant d’acheter aux États-Unis des armes inutiles.
Son discours qui ne craint pas les amalgames faciles hors contexte, avertit les Taïwanais que leur Île pourrait connaître le même sort que l’Ukraine qu’elle accuse d’avoir provoqué la Russie en se rapprochant trop de l’OTAN, sur fond de relations trop étroites avec les États-Unis.
A ce discours, du KMT qui tente de regagner son audience politique perdue, il manque cependant une partie de l’image, trou noir de la pensée politique du Parti Communiste chinois.
Favorisé par l’ouverture démocratique de l’Île, initiée en 1987 par Jiang Jinguo, 蔣經國 le propre fils de Tchang Kai-chek qui mit fin à la loi martiale, le parti DPP qui prône la rupture avec le Continent, a, entre 2000 et aujourd’hui, tenu les rênes du pouvoir pendant plus de dix-sept années.
Au cours de cette période Pékin a, avec la caution de communauté internationale, réduit la marge de manœuvre de l’Île à celle du très réducteur contresens stratégique du « statuquo » imposé par l’obligation de se plier au « Consensus d’Une seule Chine ».
En même temps, insistant plus que ses prédécesseurs sur son caractère inéluctable, résultat d’une « fatale évidence » dans la « nouvelle ère - 新时代 - » d’une Chine « régénérée 复兴 », le Président Xi Jinping n’a cessé de laisser flotter l’idée de la réunification, y compris par la force, alors même que les scrutins et les sondages montraient avec insistance que les Taïwanais y étaient majoritairement opposés [3].
Progressivement depuis 2012, année de l’avènement de Xi Jinping à la tête du Parti, le rôle de l’APL a évolué de celui d’une force destinée à dissuader l’indépendance à celui d’une force de conquête de l’Île dont la mission serait devenue indiscutable.
En contrepoint de cette redoutable fatalité, les manœuvres de l’opposition taïwanaise qui, pour renflouer son audience politique affaiblie, tente un apaisement dans le Détroit, pourraient convaincre le Parti Communiste de l’illusion qu’il existerait une variante apaisée à la réunification par la force des armes.
Note(s) :
[1] Les droits de douane de 4,8% correspondaient à ceux appliqués aux « Nations les plus favorisées ».
L’accord du 15 janvier les maintient au titre de la section 232 du « Trade expansion Act » pour les semi-conducteurs et produits dérivés exportés aux États-Unis en échange de l’engagement taïwanais de consacrer au moins 250 milliards de $ à un fond de garantie couvrant les risques des investisseurs taïwanais en Amérique.
En même temps, selon le ministère américain du commerce, les patrons taïwanais des entreprises de haute-technologie (TSMC, UMC et Vanguard International Semiconductor Corporation) promettaient d’investir autant pour soutenir la création et le développement d’un écosystème complet de fabrication de semi-conducteurs de pointe aux États-Unis.
[2] Le concept de « bouclier de silicium » renvoie au monopole de l’Île qui fabrique 90% des microprocesseurs haut-de-gamme, base essentielle de toutes les technologies modernes, dont l’importance cruciale inciterait les pays occidentaux à défendre Taïwan contre une agression chinoise. Parallèlement, la Chine, dépendant elle-même des « puces » taïwanaises serait, pour les mêmes raisons, dissuadée d’attaquer Taïwan.
[3] Selon la Taiwan Public Opinion Foundation (TPOF), en novembre 2025, seulement 13,9% des adultes taïwanais étaient favorables à l’unification, tandis que la majorité préférait soit l’indépendance (44,3%), soit le maintien du statu quo (24,6%).
Les données de la National Chengchi University (NCCU) mises à jour en janvier 2026 confirment que le soutien à une unification immédiate reste marginal, se situant historiquement autour de 6 à 7%. En cas d’impossibilité de maintenir le statu quo, la part des Taïwanais penchant vers l’indépendance grimpe à 61%, contre seulement 21,8% pour l’unification.
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