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›› Editorial

Donald Trump à Versailles, un insupportable cynisme géopolitique et une bonne aubaine pour Pékin

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi et son homologue chinois, Wang Yi, lors de leur rencontre à Pékin le 6 mai 2026. Les deux se sont téléphoné le 17 juin.

Selon les CR de presse, Wang Yi a insisté sur l’ouverture du détroit d’Ormuz, priorité stratégique de premier rang pour Pékin et cautionné les revendications « légitimes » de l’Iran (levée des sanctions, droit à l’énergie nucléaire civile, souveraineté et non-ingérence). Pour Araghchi, le souci nº1 était, en plus de l’arrêt des bombardements, la cessation des opérations israéliennes au Liban.


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Au moment où à Versailles, en l’absence du président iranien Massoud Pézechkian qui, de son côté, validait la démarche à distance, Donald Trump, autosatisfait à la limite du burlesque, séduit par le faste et le symbole de puissance du château de Versailles, signait un étrange accord-cadre en 14 points non encore négocié ;

Alors que les observateurs dissertaient sur le triomphe des Pasdarans capables de résister à la destruction militaire ; Sur l’habileté multifaces de la Chine louée par le President américain pour sa neutralité, contre la plus élémentaire évidence ;

Sur le déclassement stratégique des États-Unis au Moyen Orient, face à ses alliés arabes du Golfe désormais sceptiques de la protection de Washington, le 20 juin, place Vauban à Paris, une cruelle réalité était rappelée aux plus cyniques qui résumaient la crise aux seules conséquences de la perturbation des flux dans le détroit d’Ormuz.

Maryam Radjavi, au passé politique férocement opposé au Shah et aux Mollahs qui persécutèrent sa famille, épouse de l’opposant Massoud Radjavi disparu depuis 2003 et Présidente du mouvement « des Moudjahidines du Peuple » (1) était à la tête d’une manifestation de plusieurs milliers de personnes qui dénonçaient la poursuite des exécutions capitales en Iran.

A l’occasion, le message du porte-parole du mouvement en France, Hamid Hasadolahi, dénonçait « l’un des plus graves vagues d’exécutions politiques de ces dernières années  ». Plus généralement Maryam Radjavi stigmatise le massacre systématique des opposants politiques depuis 1988, la repressions sanglante des soulèvements populaires et les exécutions par pendaison des militants capturés par la police.

Après les grands mouvements de contestation en 2009, 2017, 2018 et 2019, et ceux de « Femme, Vie, Liberté » nés après la mort de Mahsa Amini en 2022, ni même après les massacres de plusieurs milliers de manifestations dans les rues de Téhéran et des grandes villes iraniennes les 8 et 9 janvier 2026, la répression par exécutions sommaires n’a pas cessé. Selon l’ONU, à la fin avril 2026, Téhéran avait fait exécuter 21 manifestants par pendaison.

A côté du peuple iranien passé par pertes et profits des transactions de D.Trump, les autres acteurs pris à contrepied de la volte-face de la Maison Blanche sont les Israëliens. Pour l’instant Tel Aviv s’inquiète que les omissions ou le report des exigences américaines sur le nucléaire militaire ou les missiles balistiques iraniens fragilisent à terme la sécurité d’Israël.

Pékin, à l’aise dans les fumigènes entretenus par Trump, engrange sans efforts particuliers une longue série de bénéfices.

Juste après la signature de Trump à Versailles, Lin Jian, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, déclarait « À ce stade critique, les parties concernées, y compris Israël, doivent se rallier à la tendance générale à la paix et à la stabilité dans la région ».

Pour Hridray Sarma, analyste de l’Institut de Sécurité Nationale, premier centre de recherche stratégique indien à New-Delhi, « les propos du porte-parole soulignaient la priorité stratégique chinoise : [Pour la Chine] , plus qu’à mettre fin au conflit armé régional, l’accord américano-iranien a permis de rétablir les flux énergétiques mondiaux. »

S’il est exact que la clairvoyance énergétique chinoise a accumulé d’importantes réserves d’hydrocarbures et qu’en toutes hypothèses, en cas de pénurie mondiale, elle compte sur l’abondance de ses mines de charbon, (Lire : https://www.questionchine.net/le-defi-chinois-de-l-energie-une-strategie-a-long-terme-la-remanence-du-charbon-et-l), il n’en reste pas moins que Pékin a été choqué par la brutalité avec laquelle les flux du détroit d’Ormuz ont été interrompus.

Le trafic des pétroliers a ralenti, les primes d’assurance ont flambé et les coûts de fret ont grimpé, engendrant une forte volatilité sur les marchés pétroliers, menaçant de provoquer une nouvelle vague d’inflation globale.

Les répercussions se sont fait sentir bien au-delà du Golfe, accentuant la pression sur les banques centrales déjà aux prises avec des difficultés pour rétablir la stabilité des prix.

Aucune région n’avait autant à perdre que l’Asie. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud dépendent fortement du pétrole brut du Golfe et du GNL qatari pour assurer le fonctionnement de leurs industries manufacturières, de leurs transports et de leur production d’électricité.

En 2025, près de 50 % des importations chinoises de pétrole brut ont transité par le détroit d’Ormuz. Soulignant la vulnérabilité de Pékin face aux perturbations, la densité des flux expliquent le soulagement du porte-parole ; son insistance pour que l’accord soit respecté et que personne ne vienne le perturber, surtout pas Tel Aviv, engagé au Liban contre la menace des missiles du Hezbollah qui, malgré les accords du 19 juin 2026, n’ont pas cessé de frapper le nord d’Israël.

Pour autant le principal bénéfice chinois est ailleurs. Il touche à la posture même de la Chine dans le concert stratégique global. Quand le 28 février dernier, Washington et Tel-Aviv ont déclenché leur frappes conjointes contre l’Iran, à Pékin a surgi le spectre qu’après le Venezuela, un autre allié de la Chine pourrait être décapité.

A peine quatre mois plus tard, le vent a tourné : les États-Unis et l’Iran sont parvenus à un accord intérimaire après des semaines de négociations de paix ; Le régime de Téhéran est toujours en place, tandis que pour plupart des observateurs la guerre a mis en évidence les limites de la puissance américaine militaire dont Pékin se réjouit.

L’habileté stratégique au service d’une image globale d’apaisement.

Dans le chaos de la guerre en Iran et en dépit de sa proximité avec le régime férocement répressif de Téhéran qui menace Israël de destruction, Pékin a, grâce à son habileté diplomatique réussi à se présenter comme un acteur crédible de l’apaisement face à la brutalité guerrière de Washington.


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Simultanément, alors que Pékin s’est contenté de faire des déclarations appelant à la paix et que plusieurs dirigeants occidentaux se sont succédé dans la capitale chinoise, son influence diplomatique s’est renforcée. Même Donald Trump a loué Pékin pour sa neutralité dans le conflit, alors même que la réalité montrait le contraire.

« Je tiens à remercier la Chine, le président Xi est resté neutre ! Totalement neutre, et je l’apprécie  », a déclaré Trump lors d’une conférence de presse du G7 en France le 17 juin. Au passage, il a souligné que les Chinois n’avaient pas utilisé leur puissance navale pour contourner le blocus américain des ports iraniens. « Ils ne l’ont pas fait. Le président Xi m’a aidé. Il a essayé de m’aider, et je pense qu’il a probablement contribué à résoudre le problème  »

Mais le discours sur la neutralité chinoise heurte de plein fouet la réalité de l’accord de partenariat stratégique de 25 ans signé entre la Chine et l’Iran en 2021 qui inclut de profonds volets
technologiques et de sécurité.

Il est exact que la Chine n’a pas directement participé au conflit et s’est gardée de fournir une aide visible à Téhéran. Mais il est faux de dire qu’elle est restée neutre. Les missiles chinois tirés vers bases américaines et arabes du golfe persique ont utilisé le guidage du système chinois BeiDou pour contourner le brouillage du GPS américain par Israël.

Lire https://www.questionchine.net/pekin-face-a-l-embrasement-du-moyen-orient-avec-moscou-et-teheran-une-coagulation & https://www.questionchine.net/chine-iran-contre-l-occident-l-alliance-de-l-agnostique-et-du-martyr

Par ailleurs, Pékin dément, mais le gouvernement américain soutient que des entreprises chinoises ont soutenu les efforts de Téhéran pour se procurer des armes. Il reste qu’au total en dépit de son penchant stratégique affirmé pour Téhéran l’habileté chinoise aura été de maintenir le dialogue avec toutes les parties tout en continuant à acheter du pétrole iranien.

Alors qu’il soutenait verbalement Téhéran, le Waijiaobu a tout de même fait preuve de retenue dans ses critiques à l’égard des États-Unis pour avoir déclenché le conflit, tout en multipliant les échanges et les réunions avec les pays du Golfe visés par les attaques iraniennes.

Dans le chaos, la Chine ne s’est jamais départie de sa prudence. Son attitude a été de préserver ses intérêts plutôt que de jouer un rôle de premier plan dans le règlement du conflit ou de prendre trop ouvertement parti.

Note.

1.- Le mouvement qui fut jusqu’en 2009 et 2012 classé comme organisation terroriste par Paris et Washington pour sa proximité avec Saddam Hussein contre les Kurdes et ses attentats contre les intérêts américains et les ambassades iraniennes, a fait sa mue politique en 2009, année à laquelle il a renoncé à la lutte armée et aux attentats.

Aujourd’hui, il prône un Iran non nucléaire, l’instauration d’une république pluraliste et laïque, l’abolition de la peine de mort et de la charia, et, rejetant notamment le port obligatoire du voile, l’égalité totale entre hommes et femmes.

++++

La longue vision d’un monde multipolaire face à une Amérique affaiblie.

Le président Xi Jinping avait rendu visite à l’Ayatollah Khamenei à Téhéran le 23 janvier 2016. (Photo Xinhua). Dix ans plus tard, le 28 février 2026, ce dernier était tué par une frappe américaine. Malgré ce revers, la stratégie oblique de Pékin, privilégiant les échanges économiques aux rapports de forces militaires, contribue aujourd’hui à donner de la Chine l’image d’une puissance d’apaisement.


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En haussant l’analyse d’un étage que voit-on ? La séquence que la Chine perçoit comme un affaiblissement des États-Unis s’inscrit dans son projet stratégique global de promouvoir un monde multipolaire et la fin d’un environnement sécuritaire dominé par les États-Unis et leurs alliances.

Le sujet de la perte d’influence de l’Amérique, en réalité observable depuis les années 70, (Guerre du Vietnam, chocs pétroliers, 11 septembre, guerre en Irak et en Afghanistan, crise financière de 2008, montée en puissance de la Chine) a, sans surprise, provoqué des réactions dans le cercle des commentateurs stratégiques chinois.

Cité sur CNN par Simone Mc Carhy, Sun Degang, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’université Fudan à Shanghai, s’est interrogé dans le Global Times sur la signification de l’affaire iranienne qu’il n’a pas hésité à comparer à la crise de Suez qui, en 1956, avait signifié le déclin de l’Empire britannique, lâché par Washington.

« Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis sont la “seule superpuissance” mondiale », (…) « Toutefois, cette fois la puissance militaire américaine ne s’est pas révélée aussi écrasante que Washington l’avait imaginé  ». (…) « En même temps, le système d’alliances mondial dirigé par les États-Unis a montré d’importants signes de division. »

Dans l’esprit de Sun, tout comme la crise de Suez avait signifié l’avènement de la puissance américaine, la crise iranienne marquée par les déboires de Washington, était le signe de l’éclosion de la puissance chinoise.

Sur le réseau social WeiBo, Hu Xijin, l’ancien rédacteur en chef et secrétaire du Parti du journal s’est montré plus circonspect sur la puissance à venir de la Chine tout en glosant sur le contraste entre l’Amérique militariste et agressive et la Chine dont les stratégies globales font la promotion de la paix, sans oublier cependant de ramener le sujet à la question de Taïwan, cœur explosif de la rivalité stratégique entre Washington et Pékin.

« La Chine n’a aucun intérêt à s’enorgueillir de la victoire dans une guerre lointaine au Moyen-Orient  » [En même temps], « le conflit a modifié la perception de la Chine par le monde démontrant le succès de sa planification stratégique face aux chocs énergétiques (2) et validé ses choix de développement pacifique. » (…)

« En même temps le conflit iranien qui a souligné à la fois les limites des stocks de munitions du Pentagone et l’incapacité de Washington à former une coalition occidentale, même contre un ennemi isolé comme l’Iran, a considérablement affaibli la dissuasion américaine vis-à-vis de Taïwan. »

Au total, alors qu’à Téhéran le régime des « gardiens de la révolution  » allié de Pékin, survit au moyen d’une implacable férocité à la destruction massive d’une partie importante de son appareil militaire à l’affaiblissement de ses proxys du Hezbollah, du Hamas et des Houtis et à l’écrasement de son économie, la Chine constate le bien-fondé de sa stratégie oblique de long terme.

Comme l’écrit Hridray Sarma, elle a toujours envisagé la stabilité du Moyen-Orient sous l’angle de la sécurité énergétique et du commerce.

Au cours de la dernière décennie, elle a accru ses réserves stratégiques de pétrole, renforcé ses partenariats énergétiques à long terme dans le Golfe et investi dans des ports, des zones industrielles et des corridors logistiques dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », notamment à Khalifa et Jebel Ali aux Émirats, à Duqm à Oman, à Jizan en Arabie saoudite, à Tripoli au Liban, et même à Haifa en Israël.

Sans oublier Gwadar au Pakistan, point d’arrivée du Couloir économique sino-pakistanais, situé juste en face du Golfe d’Oman, avant-poste crucial qui permet d’acheminer directement le pétrole du Golfe en contournant le détroit de Malacca. (Lire : https://www.questionchine.net/le-pakistan-premier-souci-strategique-de-pekin-les-faces-cachees-de-l-alliance ) , développé avec constance depuis dix ans en dépit des graves soucis de sécurité pour ses ressortissants (Lire : https://www.questionchine.net/au-pakistan-symptome-d-une-contradiction-strategique-essentielle-pekin-fait-toujours.)

Enfin, son accord de coopération global de 25 ans avec l’Iran, le développement de ses liens énergétiques et d’investissement avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ainsi que son rôle dans le rapprochement Ryad-Téhéran en 2023 témoignent d’une stratégie plus large axée sur la sécurité des approvisionnements énergétiques et l’influence économique, plutôt que sur la projection de puissance militaire.

En conclusion il est impossible de ne pas revenir à l’enjeu incontournable du martyr infligé aux Iraniens par le régime resté debout malgré les éliminations physiques et les destructions. Le 19 juin, Charles Michel ancien président du Conseil européen de 2019 à 2024, qui rappelait qu’en 2025 2000 Iraniens avaient été pendus, critiquait l’accord signé à Versailles et appelait au soutien du peuple iranien et à l’opposition de Maryam Radjavi. https://www.youtube.com/watch?v=szR_g2U6X_8

En même temps, son intervention soulignait l’indigence stratégique de l’Europe, marginalisée dans cette lutte d’influence globale, où la question iranienne est un épisode parmi d’autres de la rivalité entre Washington et Pékin.

Note.

2.- Il faut répéter que la sécurité énergétique de la Chine reste surtout basée sur ses choix de ne pas abandonner le charbon. A ce sujet lire notre article du 27 avril : https://www.questionchine.net/le-defi-chinois-de-l-energie-une-strategie-a-long-terme-la-remanence-du-charbon-et-l . Il montre qu’en cette période de crise stratégique, les promesses chinoises de réduire les émissions de carbone sont passées au second plan.

A propos des contradictions chinoises sur le sujet de la pollution industrielle, lire notre article de mars 2015, publié huit mois avant les accords de Paris sur le climat : https://www.questionchine.net/la-longue-marche-chinoise-vers-la-conscience-ecologique .

 

 

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