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›› Editorial

A Taïwan la démocratie directe éloigne l’Île du Continent

Première dans l’Île et en Asie, le 6 juin, un référendum d’initiative populaire relevait de son poste Han Kuo-yu, le maire KMT de Kaohsiung (au centre), élu en 2018. L’événement qui explore les limites de la démocratie locale taïwanaise, élimine un homme politique exubérant qui s’est lui-même discrédité par sa désinvolture et ses promesses extravagantes non tenues, dans un contexte général où les tensions avec le Continent ont réduit à néant son projet économique de rapprochement avec Pékin. Sur la photo, Han Kuo-you et son équipe municipale font acte de contrition à la mairie de Kaoshiung.


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A Kaoshiung, la grande métropole du sud de l’Île vient de se produire un épisode exemplaire de démocratie directe, alors même que, sur le Continent, le parti-État s’est engagé depuis 2012 dans une course exactement inverse visant à normaliser la société par la répression, la censure et le contrôle.

Le 6 juin, Han Kuo-Yu 63 ans, candidat du KMT, élu en 2018 par une victoire spectaculaire de 54% des suffrages à la tête du fief indépendantiste de la mairie de Kaohsiung, a été destitué par un référendum d’initiative populaire.

Dans la foulée de son élection à la mairie portée par une vague sans précédent de cyber-intrusions chinoises dans les réseaux sociaux de l’Île [1], Han, candidat favori de Pékin, ayant obtenu l’investiture de KMT qui semble avoir perdu ses repères, s’est présenté à la présidentielle de janvier 2020 où, avec seulement 38% des suffrages, il a été balayé par Tsai Ying-wen.

Han est ainsi le premier homme politique de l’Île à avoir été démis de ses fonctions par un vote d’initiative citoyenne dont les racines plongent dans la réforme constitutionnelle de 2003.

Modifiée en décembre 2017 par une loi électorale ayant réduit à 1,5% des électeurs inscrits (environ 280 000) le nombre minimum pour proposer l’organisation d’un référendum, la constitution taïwanaise, à l’origine d’essence présidentielle, vient, par l’événement du 6 juin, de changer de nature.

Alors que l’Île était déjà un exemple vibrant de démocratie parlementaire attestée par la véritable séparation des pouvoirs législatifs et judiciaires ponctuée de batailles rangées au Yuan Législatif (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.), voilà qu’aujourd’hui, elle s’est engagée dans une expérience qui la rapproche de la démocratie suisse.

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La destitution de Han [2] fut certes causée par la déception de la jeunesse de Kaohsiung qui l’avait porté au pouvoir, espérant que son dynamisme stimulerait l’économie.

Absent de la ville durant la campagne présidentielle, faisant preuve de désinvolture en négligeant de se soumettre à un audit du conseil municipal, il ne parvint à mener à bien aucune de ses promesses électorales, comme celle d’installer dans la ville un Disney Land et d’organiser un Grand prix de Formule 1, dont les procédures pour les faire exister ne furent même pas engagées.

Mais c’est sa proximité ostentatoire affichée avec Pékin qui lui aliéna la population. Peu après son élection, il se rendit en visite à Hong Kong où il rencontra Carrie Lam, après quoi, il eut un échange à huis clos avec Wang Zhimin le représentant de Pékin. A son retour à Taipei, interrogé en août 2019 sur loi d’extradition il se montra incapable de répondre.

Un an plus tard, alors que se développe à Taïwan un sentiment anti-chinois (83% des moins de 30 ans se définissent comme uniquement Taïwanais, tandis que 76% des habitants de l’Île nourrissent un sentiment de défiance à l’égard du Continent) ces souvenirs, ajoutés à l’exubérance d’une personnalité perçue comme superficielle, ont, selon Jean-Yves Heurtebise [3] qui s’exprimait sur RFI, détruit la plateforme électorale de Han Kuo-yu.

Pékin se crispe.

Joseph Wu, ministre des Affaires de Taïwan (à gauche sur le montage à côté de Xi Jinping), a récemment critiqué la décision de Pékin de réduire les libertés à Hong Kong, en tirant profit de la pandémie. Lire : A Hong Kong, profitant de la pandémie, Pékin fait arrêter 15 membres de l’opposition. Dans une interview donnée à la chaîne américaine Fox News, il a exhorté Pékin à abandonner ses tactiques de pressions brutales contre l’Île. Le 1er juin, répondant au Financial Times, il a dramatisé la situation en laissant entendre qu’après « La “chute“ de Hong Kong, viendrait peut-être le tour de Taïwan ».


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Quel que soit l’angle de vue, le contraste avec la politique intérieure chinoise d’essence verticale léniniste articulée à un système législatif à la fois pléthorique, rigide et aux ordres du parti unique, est saisissant.

Sur fond de pressions exercées par le Parti communiste sourd aux réalités de l’Île, alors qu’à Hong Kong, sous les yeux des Taïwanais, la stratégie de réunification « d’un pays deux systèmes » proposé par le Continent montre ses limites, au point d’être devenu dans l’Île un exemple répulsif, la trajectoire taïwanaise s’éloigne de celle de Pékin.

Compte tenu de l’obsession réunificatrice du parti communiste chinois dont la seule réponse à l’évolution politique de l’Île est la menace militaire, elle-même devenue un adjuvant de la tendance identitaire renforcée par la rigidité de Pékin, le moins qu’on puisse dire est que la situation dans le Détroit s’est engagée dans des eaux mal balisées où le conflit des émotions contraires pourrait provoquer un incident grave.

Sa probabilité est encore augmentée par la carte sauvage de Washington qui, dans la querelle l’opposant à Pékin, affiche un appui sans ambiguïté pour Tsai Ing-wen.

Si jusqu’il y a peu, la puissance de l’US Navy pouvait avoir un effet dissuasif, le rapport des forces a évolué. La modernisation de la marine et de l’aéronavale chinoises et, surtout, les capacités attestées des missiles balistiques DF 21D, « tueurs de porte-avions », changent la donne [4].

Voilà déjà plusieurs années que le Pentagone est confronté à un adversaire stratégique capable de tenir l’US Navy à distance du Détroit. A tout le moins la marine américaine est-elle aujourd’hui contrainte de prendre de sérieux risques d’escalade, si elle voulait porter secours à l’Île.

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A Pékin, les symptômes de la nervosité chinoise, d’autant plus exacerbée que la trajectoire politique de l’Île s’inscrit dans un mouvement exactement contraire au « rêve chinois » de réunification en 2049, sont visibles.

Aux déclarations martiales des généraux chinois qui relayent les discours politiques mettant en garde contre une déclaration d’indépendance que certains anticipent comme imminente, s’opposent les exhortations au calme du Général Qiao Liang.

L’homme est célèbre depuis la publication (1999 en Chine) du livre « La guerre hors limite 超限战 - », en Français chez Payot et Rivages en 2003, profession de foi de la capacité chinoise à subjuguer l’Amérique par une stratégie offensive multiforme et oblique inspirée du stratège Sun Zi. Plutôt que l’affrontement direct, elle convoque au rang des acteurs d’un affrontement stratégique, non seulement l’économie, mais également la culture, la diplomatie et même la psychologie.

Ayant, il y a 20 ans, rappelé avec son collègue de l’armée de l’air, le Colonel Wang Xiangsui, que « dans les guerres du futur, les moyens militaires ne seront qu’un choix parmi d’autres », Qiao revêt aujourd’hui de la tunique de la sagesse et du recul stratégique imposés par les intérêts à long terme de la Chine pour dissuader les va t-en guerre.

Extraits : « La renaissance nationale ne se résume pas à la question de Taïwan. Elle n’en est même pas le point essentiel 台湾问题并非我复兴大业的全部内容, 甚至连主要内容都谈不上 » ( …) « Le point clé de la grande cause de renaissance nationale est le bonheur des 1,4 milliards de Chinois. 复兴大业的主要内涵是十四亿人的幸福生活 » (…) « Tout le reste doit céder le pas à cet objectif, y compris la solution de la question de Taïwan 一切都必须给这一大业让路,包括台湾问题的解决. »

Lire : La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre.

Le délabrement politique du KMT.

Le 9 mars, s’exprimant devant un grand portrait de Sun Yat-sen Jiang Qichen 江啟臣 48 ans a pris ses fonctions de président du KMT. Il fut le directeur du Bureau de la propagande de Ma Ying-jeou de 2010 à 2011, puis membre du Yuan Législatif, député de Taichung de 2012 à 2020. Diplômé de l’Université Nationale, et Docteur de l’Université de Caroline du sud, Jiang a aussi été membre des forces spéciales taïwanaises.

Ayant conscience qu’il prend la direction d’une force politique en désarroi craignant d’avoir durablement perdu le pouvoir, Jiang sait que son premier défi est de redéfinir la stratégie du parti face à la Chine, à un moment où le rapprochement avec Pékin est devenu répulsif. Au cœur du dilemme se trouve la question du consensus de 92. Alors que Pékin en fait la condition des relations apaisées dans le Détroit, les plus radicaux du Parti réclament son abandon.


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C’est peu dire que la double secousse de la brutale éviction de la mairie de Kaoshiung et de la catastrophe électorale de la présidentielle du 20 janvier où son candidat a explosé en vol, a provoqué un désarroi au KMT. Monté trop vite en graine, porté par l’enthousiasme des réseaux sociaux manipulés et l’illusion des promesses de prospérité par l’apport des investissements du Continent, Han qui dut s’excuser devant son électorat dépité, est devenu un problème pour le vieux parti nationaliste.

Élu président du KMT en mars 2020, avec une faible participation des militants (moins de 36%), Johnny Chiang (Jiang Qichen 江啟臣), 48 ans qui a triomphé du maire de Taipei Hau Lung-bin, ancien vice-président du parti, est aujourd’hui à la tête d’une force politique délabrée dont le message politique central de réunification avec le Continent dans le cadre de la reconnaissance du consensus de 1992 [5] est aujourd’hui affaibli.

Le 15 mars dernier dans le South China Morning Post Lawrence Cheng qui couvre l’actualité du Détroit pour l’AFP et Reuters depuis 12 ans, se demandait si Jiang pouvait encore sauver le parti après l’échec retentissant des élections de janvier. Le doute vient encore de s’aggraver après l’humiliation de Kaohsiung, tandis que l’appareil est aux prises avec une crise financière et un puissant désaveu des militants.

Alors que le Parti était la force dominante jusqu’en 2000, date de l’élection de Chen Shui-bian, premier président indépendantiste, la brutale ampleur de la baisse d’influence était récemment pointée du doigt par Sisy Chen dans une émission politique à Taïwan.

Célèbre journaliste, diplômée de l’Université Nationale de Taïwan, ayant étudié à Berkeley, Chen Wen-hsien 陳文茜, qui fut proche du KMT, mais aujourd’hui membre du DPP, avait en décembre dernier estimé que les héritiers de Tchang Kai-chek pourrait être exclu du pouvoir pour au moins « les 12, 15 ou 20 ans qui viennent ».

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Dès lors, l’avenir du KMT et par extension celui de la situation dans le Détroit est tiraillé par plusieurs forces.

Celle d’abord de la tendance aujourd’hui pressante à prendre ses distances avec la Chine, en partie en réaction aux harcèlements dont l’Île est l’objet depuis l’élection de Tsaing Ing-wen ;

Celle ensuite de l’aspiration connexe et explosive d’abandonner par calcul électoral le « consensus de 92 » quand bien même il est la condition de relations apaisées ;

Celle enfin, précisément des caciques historiques du KMT qui tiennent becs et ongles à l’idée d’une seule Chine.

Mesurant le risque d’une révolution de la pensée politique au sein du Parti nationaliste, le 7 mars, Zhu Fenglian, n°2 du Bureau des Affaires taïwanaise avait exhorté le nouveau président du KMT à protéger la confiance mutuelle de part et d’autre du Détroit en restant fidèle au consensus.

Enfin, facteur récurrent ayant par le passé joué pour apaiser la situation dans le Détroit qui fut aussi à l’origine de l’élection de Ma Ying-jeou en 2008, après 2 mandats de provocations indépendantistes de Chen Shui-bian, la réaction de l’opinion lassée des tensions.

Elle pourrait être la marge de manœuvre du nouveau président du KMT.

La situation a cependant évolué depuis cette époque. Alors qu’il y a 20 ans, les pressions sur la situation dans le Détroit s’exerçaient depuis Taipei, aujourd’hui, elles pèsent clairement depuis Pékin où, ayant fixé l’échéance du « rêve chinois » en 2049, Xi Jinping et son nationalisme échauffent les tensions et bousculent les équilibres stratégiques de toute la zone.

Battant le rappel des démocraties contre les autocrates, la marge de manœuvre de l’Île qui prend soin d’éviter les provocations, n’est que la force de sa démocratie affichée par Tsai Ing-wen. C’est la raison pour laquelle elle s’efforce de pousser dans l’Île l’expérience de démocratie directe, tirant profit de bases constitutionnelles existant depuis 2003.

En août 2018, en escale à Los Angeles, provoquant la colère de Pékin, elle avait martelé « Je voyage et le monde entier peut voir Taïwan et notre engagement pour la démocratie - » et, paraphrasant le discours d’investiture de R. Reagan, du 20 janvier 1981 : « Tout peut être négocié, sauf notre liberté et notre avenir ».

Lire aussi :

• Sur le consensus de 92 :

- Chine – Taïwan dialogue politique. Dialogue de sourds sur un terrain miné.

- Nankin : une rencontre inédite aux conséquences incertaines.

• Sur l’influence de Washington dans le triangle Chine – Taïwan – États-Unis :
- Le « Taïwan Relations Act » et les illusions du statu-quo.

Note(s) :

[1Selon le rapport annuel de la commission Chine - États-Unis du Congrès américain, publié le 14 novembre, la Chine utiliserait les réseaux sociaux pour créer une « fausse société civile », en vue de subvertir la démocratie taïwanaise.

« La désinformation est actuellement notre plus grande menace, expliquait en octobre au Figaro, François Wu, le nouveau représentant de Taïwan en France. Les réseaux sociaux échappent à toute surveillance . Le retour du Kuomintang à Kaohsiung, qui abrite la plus grande base navale de Taïwan, serait une victoire stratégique pour Pékin. » Le Figaro du 23 novembre 2018.

Lire aussi : Le KMT s’alarme des déboires de son candidat. Net redressement de la popularité de Tsai Ing-wen

[2C’est la 2e fois que Han Kuo-yu fait l’objet d’un appel à le destituer. En 1994, alors qu’il était député KMT du district de Taipei, il avait déjà survécu avec 3 autres députés à une procédure d’empêchement lancée par des députés du DPP qui s’opposaient à leur campagne en faveur de la construction de la centrale nucléaire de Lungmen dans le district de Gongliao au sud de Taipei (aujourd’hui à l’arrêt).

[3Maître de conférences à l’université catholique Fu-Jen à Taipei, chercheur associé au CEFC (Hong-Kong) et corédacteur-en-chef de la revue Monde Chinois Nouvelle Asie.

[4Compte tenu des progrès des missiles chinois, aux États-Unis, certains stratèges pointent du doigt la nouvelle vulnérabilité des porte-avions. Parmi eux quelques-uns considèrent même que les progrès des missiles hypersoniques développés non seulement par le Pentagone, mais également par la Chine et la Russie les rendent obsolètes. Le DF-21 D a une portée estimée de 1700 à 2800 km. Sa précision reste sujette à caution et dépend de la qualité du traçage des cibles par le système satellite chinois.

[5Tant que le concept politique d’une seule Chine, articulé autour du consensus de 1992 restait dans l’ambiguïté, il pouvait constituer un facteur d’apaisement, surtout après les crispations des huit années de la présidence Chen Shui-Bian, où l’idéal politique de l’indépendance de l’Ile était sans cesse agité sous les yeux du Parti Communiste Chinois.

Facilité par le « consensus », le soulagement apporté par l’élection de Ma Ying Jeou, non seulement à Pékin et Washington, mais également dans l’Ile, où la population attachée au statuquo craint les tumultes avec Pékin, avait permis, à partir de 2008, les progrès les plus spectaculaires jamais enregistrés dans le Détroit entre la Chine et Taïwan.

(Lire notre article « La difficile équation de Ma Ying Jeou »). Mais l’élan des rapprochements avec la Chine avait provoqué le raidissement d’une partie de l’opinion. Lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

Aujourd’hui, 12 années après l’élection de Ma Ying-jeou, la vertu de l’ambiguïté du consensus s’est évaporée. A Taïwan, Tsai Ing-wen réélue pour 4 ans en janvier 2020, refuse toujours de le reconnaître. Et sa promesse de protéger le statuquo ne parvient pas à apaiser Pékin, d’autant qu’aux extrêmes radicaux de son parti, certains réclament une nouvelle constitution de rupture définitive avec le Continent.


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