›› Chronique
La longue histoire du JF-17
Loin d’être une accélération de l’aide militaire de Pékin, l’affaire des chasseurs JF-17 renvoie à la longue et laborieuse coopération pakistanaise avec les ingénieurs aéronautiques chinois pour tenter d’alléger le poids de l’emprise américaine. Ironie de l’histoire, qui n’est jamais avare de retournements, la longue gestation du JF-17 remonte à 1986, date du lancement par Pékin et l’Américain Grumman, d’un projet de chasseur chinois nommé Super-7, modernisation du J-7, lui-même une copie du Mig-21.
Tombé à l’eau après Tian An-men, le projet sino-américain, rebaptisé FC-1, est devenu sino-pakistanais après l’embargo américain sur les armes imposé à Islamabad, à la suite de la 1re explosion nucléaire pakistanaise en 1998. C’est en effet en juin 1999 qu’a débuté le développement conjoint de l’appareil - devenu entre temps le JF-17 - par les Pakistanais et la CATIC - China Aviation Import and Export Corporation -, à participation égale 50/50, pour un coût total, alors estime de 150 millions de $.
Le premier vol d’un appareil complet, équipé d’une avionique d’origine chinoise et d’un moteur dérivé du RD-33 russe, a eu lieu en 2006. La production en série a commencé en 2009. Le JF-17, dont l’armée de l’air pakistanaise commandera au moins 150 exemplaires devrait remplacer les Mirage III français, dont certains datent de 1967, ainsi que les F-7 et les A-5C, copies chinoises des Mig 21 et des Mig 19.
Enfin, s’il est vrai que la coopération sino-pakistanaise a mis en place une agence de promotion pour la vente de l’appareil à l’export, l’APL elle-même, plus intéressée par les chasseurs de la génération suivante (J-10), n’a, pour l’instant, pas manifesté son intérêt pour le JF-17.
Gwadar, objet de la prudence chinoise.
Quant aux réactions de Pékin aux déclarations du PM pakistanais à propos de Gwadar, elles donnent encore plus l’impression que la Chine - qui bénéficie du soutien d’Islamabad dans sa pénétration économique et commerciale en Afghanistan - ne souhaite pas se laisser entraîner trop loin dans un affichage stratégique qui gênerait ses relations avec Washington et New-Delhi, tout en la précipitant dans le piège d’une des régions les moins stables du monde, traversée par un irrédentiste latent, où les ressortissants chinois ne sont pas les bienvenus.
Le 24 mai, le Waijiaobu contredisait donc sans détours la déclaration faite quelques jours plus tôt par le ministre de la défense pakistanais Chaudhry Ahmad Mukhtar, selon laquelle Pékin installerait une base navale à Gwadar, après que le contrat de gestion du port attribué à Singapour aurait été dénoncé par Islamabad pour développement et investissements insuffisants.
Les pressions exercées par les autorités pakistanaises pour que la Chine reprenne la gestion du port après le départ des Singapouriens ne sont pas nouvelles. Le moins qu’on puisse dire est que l’enthousiasme n’y est pas, en dépit des investissements initiaux, où la part chinoise représentait 80% du coût total estimé à 248 Millions de $.
Aux obstacles économiques et commerciaux liés à l’isolement du port mal connecté à un arrière pays désert et aride (le Baloutchistan n’est peuplé que 6 millions d’habitants) - qui expliquent au moins en partie les mauvaises performances de la gestion Singapourienne - s’ajoutent l’insécurité d’une province excentrée, traversée par des mouvements indépendantistes opposés aux Pakistanais et aux Chinois qui les soutiennent.
Le grand projet d’un oléoduc vers le Xinjiang destiné à court-circuiter l’océan indien et le détroit de Malacca est resté dans les cartons, tandis que l’irrédentisme de la population locale a conduit Pékin à annuler la construction d’une raffinerie à Gwadar.
Enfin, la Chine n’a pour l’heure jamais dévié de l’idée qu’une base navale de la marine chinoise - opposée aux principes de non déploiement de l’APL à l’étranger, heurterait de plein fouet la stratégie de Pékin qui ambitionne de mettre en œuvre dans la région son approche classique « gagnant - gagnant », articulée autour d’un développement économique et commercial conjoint.
Il reste que les choix de coopération économique, dont la pertinence saute aux yeux en Afghanistan par contraste avec la stratégie de l’ISAF, engluée dans les affres d’un conflit sans fin, sont en revanche loin d’être évidents au Pakistan instable et aux prises avec des actions terroristes d’une extrême violence, et dont, de surcroît, la posture internationale reste, pour l’instant, irrémédiablement bloquée dans un face à face militarisé avec l’Inde, qui, elle-même, continue à se méfier de Pékin.
Telle est bien aujourd’hui la crainte de la Chine de se laisser entraîner dans un piège dangereux, sous couvert de sa relation avec Islamabad, que l’Inde, qui stigmatise les ventes d’armes chinoises à l’armée pakistanaise, considère déjà comme une quasi alliance militaire, en partie responsable de la course aux armements dans la région.
Sans compter que le Baloutchistan, où se situe le port de Gwadar, est aussi le théâtre de revendications indépendantistes, facilement manipulables de l’étranger - la Russie, l’Inde et les États-Unis les soutiennent -, qui pourraient prendre à nouveau pour cible les personnels et les installations portuaires chinoises.
L’avenir dira si Pékin saura résister aux tentations d’une projection de puissance loin de ses côtes, et au mimétisme de la puissance militaire pré-positionnée, qu’elle justifiera, comme les États-Unis, par la nécessite de protéger ses intérêts vitaux et ses lignes de communication.

