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›› Politique intérieure

Arrestation de Xu Zhangrun. Les relations de Pékin avec l’Occident tournent à l’aigre

Sa famille et ses amis le redoutaient. Lui-même s’y était préparé. Le 6 juillet, un important détachement de police a arrêté Xu Zhangrun à son domicile au nord de Pékin. Le professeur de Qinghua est connu pour avoir, dans plusieurs pamphlets, vertement critiqué le président Xi Jinping.

La première salve avait été tirée alors qu’il était en stage au Japon (lire : Fêlures). Publié sur le site de l’Institut économique de Pékin « 天则 经济研究 » l’article, intitulé « A l’heure de nos craintes et de nos espoirs » fustigeait le nationalisme fermé du régime ayant trahi les principes d’ouverture et de réforme en vigueur depuis 1978.

En février dernier après les ratés du Parti lors du surgissement de l’épidémie à Wuhan, Xu qui, à la suite de son premier article, avait été suspendu de l’Université où il n’était plus autorisé à faire cours, avait fustigé le régime politique de Xi Jinping dont il disait qu’il était à la racine de l’effondrement du système d’information et la cause directe de la fracture entre le pouvoir et le peuple, à la source de la destruction des canaux normaux de cohésion civique.

« Le coronavirus a révélé le délabrement de la gouvernance chinoise. Nous avons une forme évolutive de tyrannie militaire sous-tendue par une idéologie “légaliste-fasciste-staliniste “ (…) Celle-ci est bricolée à partir des souches chinoises traditionnelles de la pensée légiste et mariée à une interprétation léniniste-stalinienne du marxisme, à quoi s’ajoute une variante du fascisme “germano-aryen“ (法西斯主义). ».

Lire : Affaibli à l’intérieur, le parti redore son blason dans le monde.

La conclusion du pamphlet aux accents lyriques était à la fois un constat désabusé de l’inutilité des intellectuels et un appel à un sursaut. « Les gens comme moi - érudits sans pouvoir - sont inutiles ; nous ne pouvons rien faire d’autre que nous lamenter, tout en appelant à la justice et à la décence. » (…).

« Face à la crise du coronavirus dans ce monde désordonné, je m’associe à mes compatriotes - les 1,4 milliard d’hommes et de femmes, mes frères et mes sœurs de Chine, cette multitude qui n’a aucun moyen de fuir cette terre - et je les appelle à exprimer leur rage contre cette injustice ; laissons brûler la flamme de la décence ; brisons l’obscurité dégradante et accueillons l’aube. » (…) « Joignons nos forces maintenant de tout notre cœur et de tout notre esprit, de toute la force de nos vies » (…) « Embrassons la chaleur d’un soleil qui offre encore la liberté pour cette vaste terre qui est la nôtre ! »

*

Cette année c’est le troisième intellectuel critique arrêté. Les deux autres sont le professeur de droit à l’Université de Pékin Xu Zhiyong et le magnat de l’immobilier Ren Zhiqiang, tous deux mis au secret. Ren Zhengqian avait été arrêté en avril, après avoir traité Xi Jinping de « clown avide de pouvoir ».

Mais, surprise, Xu n’a pas été interpellé pour raison politique. Selon son épouse et ses étudiants, il est accusé d’avoir payé les services de prostituées. Le prétexte qui avait déjà été utilisé par le passé vise à discréditer publiquement Xu Zhangrun.

En déportant l’accusation du professeur vers la morale publique, le Parti abandonne le terrain très sensible de la politique où les critiques du professeur sont si sévères qu’elles auraient justifié une répression dont la brutalité aurait pu en faire un martyr.

La séquence augmente encore les tensions entre Pékin et nombre de pays occidentaux déjà crispée par la vaste campagne d’autopromotion planétaire de Pékin après les ratés au démarrage de la pandémie à Wuhan en janvier, puis portée au rouge par l’adoption à Hong Kong de la loi sur la sécurité nationale.

Rien ne va plus entre Pékin, Washington et l’Occident.

A Pékin, où le sujet très sensible de la souveraineté rassemble l’opinion exacerbée par les constantes attaques de D. Trump, les mesures prises par Canberra et Ottawa ayant suspendu les traités d’extradition des Hongkongais sont vues comme un injuste désaveu et une insupportable ingérence dans les affaires intérieures de la Chine.

Lire : L’arrangement « Un pays deux systèmes » a vécu.

Elles viennent après la décision de Londres d’accueillir et de naturaliser trois millions de résidents de la R.A.S (350 000 déjà titulaires d’un passeport de « Citoyens britannique d’outre-mer “British National Overseas“ » + 2,6 millions qualifiés pour l’obtenir) et celle de l’ouverture à Taïwan d’un bureau spécial pour accueillir les Hongkongais fuyant le régime chinois.

La France, déjà dans le collimateur de Pékin pour ses réticences à propos de la participation de Huawei à la 5G ayant initié des menaces de représailles sur les affaires françaises en Chine [1], n’a pas échappé à la vindicte agressive du régime.

En réaction, le porte-parole du ministère chinois des Affaires Étrangères, Zhao Lijian, a espéré que la France observera « une attitude objective et juste, respectera les lois du marché et la volonté des entreprises ». Il a appelé Paris « à prendre des mesures concrètes pour mettre en place un environnement ouvert, équitable et non discriminatoire pour les entreprises de tous les pays, y compris les entreprises chinoises »

Le 9 juillet, répondant à une déclaration de J.Y. Le Drian ayant agité un chiffon rouge sous le nez de Pékin en annonçant des « mesures » après l’instauration à Hong Kong de la loi sur la sécurité [2], Zhao Lijian, le porte-parole du Waijiaobu envoyait un coup de semonce à Paris : « Les affaires de Hong Kong relèvent des affaires intérieures de la Chine et aucun pays n’a le droit de s’en mêler (…) Pékin espère que “certains pays“ feront preuve de prudence en paroles et en actions à propos de la stabilité de la situation dans R.A.S. ».

Le 7 juin, lendemain de l’arrestation de Xu, Washington n’a pas retenu ses coups pour critiquer l’état des droits de l’homme en Chine. Moins d’une semaine après l’instauration de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, le Département d’État a concentré ses citriques sur deux sujets : le traitement infligé à Xu Zhangrun et les restrictions de visas imposés aux voyageurs souhaitant visiter le Tibet.

Mike Pompeo a notamment souligné que « L’accès aux zones tibétaines est de plus en plus vital pour la stabilité régionale, compte tenu des violations des droits de l’homme par la RPC dans la province, ainsi que l’échec de Pékin à empêcher la dégradation de l’environnement dans les hautes vallées en amont des principaux fleuves d’Asie ».

Ce n’est pas tout.

Brutale attaque de Washington contre les abus au Xinjiang.

L’offensive américaine contre la Chine n’a pas de cesse.

Toutes tendances politiques confondues, elle prend publiquement Pékin à rebrousse-poil depuis le mois de mars quand les médias officiels chinois (Xinhua, CGTN, Radio Chine International, China Daily et le Quotidien du Peuple) avaient été désignés par la Maison Blanche comme des organes de propagande du régime, aussitôt suivie en riposte par l’expulsion des journalistes du New-York Times, du Washington Post et du Wall Street Journal. Lire : Le navire tangue. Le régime se crispe.

Le 9 juillet, le Département du Trésor annonçait des sanctions officielles contre plusieurs hommes politique chinois responsables des atteintes aux droits de l’homme au Xinjiang en vertu de la « Loi Magnitsky » du nom de Serguëi Magnitsky avocat fiscaliste décédé de manière suspecte à 37 ans, le 16 novembre 2009 en prison en Russie après avoir mis à jour et dénoncé « la kleptocratie » des oligarques et du système politique cautionné par Vladimir Poutine.

La déclaration du Trésor consultable en ligne cible directement Chen Quanguo, membre du Bureau Politique et du Comité Central, Ancien n°1 du Parti au Tibet (2011 – 2016), actuel n°1 au Xinjiang, Zhu Hailun (ancien n°2 au Xinjiang) ainsi que Wang Minshan secrétaire du Parti du Bureau de la sécurité publique du Xinjiang et Huo Liujun, son prédécesseur.

Ils sont désigné par Washington pour « leurs responsabilités dans de sévères violations des droits humains contre des minorités ethniques au Xinjiang incluant notamment la détention arbitraire et la torture collective des populations turcophones ouïghour et autres minorités ethniques de la région du Xinjiang. »

Au-delà du chef d’accusation le texte du Trésor mis en ligne est d’une extrême violence contre la Chine. Il détaille la chape de surveillance par caméras, le ciblage arbitraire de groupes d’hommes séparés de leurs familles sur simple soupçon, les emprisonnements sans procès, les abus physiques, le travail forcé et les morts suspectes.

Dans ce contexte, si on se souvient de l’extrême sensibilité de Pékin aux ingérences empiétant sur sa souveraineté, les mots sans équivoque du secrétaire d’État au Trésor Steven Mnuchin sonnent comme une déclaration de guerre : « Les États-Unis sont déterminés à utiliser toute l’étendue de leur puissance financière pour assigner en justice les auteurs de violations des droits humains au Xinjiang et à travers le monde ».

*

Pour autant, il serait erroné de croire que sur la question du Xinjiang Pékin est isolé. Il y a un an Jean-Paul Yacine avait fait le point des pays qui soutiennent l’action de la Chine dans l’ancien Turkestan oriental. Ils forment une nébuleuse hétéroclite de 37 pays dont le point commun est qu’ils sont assez souvent des autocrates, séduits par les finances chinoises, ou/et eux-mêmes un terrain où se développe une menace islamiste.

Le plus insolite est que parmi les pays approuvant le quadrillage impitoyable du Xinjiang se trouvent la plupart des pays musulmans du Golfe.

Lire : Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans.

Note(s) :

[1Le 6 juillet Guillaume Poupard, Directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) confirmait les sanctions françaises ciblant le géant chinois Huawei. (Les Echos). Les opérateurs auront ainsi jusqu’à huit ans pour s’affranchir de l’équipementier chinois.

[2Le 8 juillet, devant la Commission des Affaires J.Y. Le Drian déclarait « Nous envisageons des mesures que je serai amené à diffuser le moment venu ». En même temps, il soulignait que Paris se coordonnerait avec d’autres pays européens. « Il y a vraiment une rupture par rapport à la loi fondamentale de 1997, par rapport au principe “un pays, deux systèmes“ (...) donc on ne va pas rester comme cela ».


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