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›› Editorial

Au Royaume Khmer, la France a cédé la place à la Chine

Note de contexte.

Rencontre entre Sihanouk et Pierre Messmer, ministre de la défense, lors d’une visite en France du Roi en 1964. 32 ans plus tard Messmer retrouvera Sihanouk au Cambodge à l’occasion des cérémonies du 30e anniversaire du discours de Phnom-Penh.

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La France, le Cambodge, Sihanouk, les États-Unis et la Chine.

Le statut même du représentant français venu honorer de sa présence la célébration de la mémoire gaullienne – la qualité humaine de Mr Godfrain n’est évidemment pas en cause - en dit long sur les ravages du temps. Comme une vague implacable, ils rétablissent l’ordre inéluctable des rapports de forces.

Il y a vingt ans les cérémonies du 30e anniversaire du discours de Phnom-Penh qui comportaient le dévoilement d’une plaque de bronze au stade olympique en présence de 5000 Cambodgiens (il y en avait 100 000 en 1966), avaient été présidées par Pierre Messmer qui fut ministre de la défense du général De Gaulle de 1960 – 1969 et premier ministre de Georges Pompidou de 1972 à 1974.

Formé à l’Ecole Nationale de la France d’Outre Mer, docteur en droit, membre des Forces Française Libres, ancien légionnaire parachutiste largué en 1945 sur les arrières de la guérilla au Tonkin où il fut fait prisonnier par le Vietminh avant de s’évader 2 mois plus tard, Pierre Messmer était en 1996 une mémoire vivante de la résistance et du renouveau français après la catastrophe historique de juin 1940.

Sa lucidité politique ne peut pas être mise en doute puisque, revenu en France, il suggéra à De Gaulle de négocier avec Hô Chi Minh ce qui nous aurait évité la catastrophe de Dien Bien Phu. Pourtant, en 1996, lui aussi spécula sur l’improbable neutralité du Royaume, au moment même où, après les espoirs de paix, le vieux pays khmer subissait déjà le retour des influences rivales des grands voisins et des États-Unis.

Retour des influences étrangères.

Alors qu’après les accords de Paris du 23 octobre 1991, la vaste opération de reconstruction du pays lancée par les NU tirait à sa fin, la Chine fourbissait son retour d’influence dans le Royaume et manoeuvrait contre le poids rémanent du Vietnam tapi dans l’administration du pays après les 11 années d’occupation par les troupes de Hanoi.

Dans le même temps, comme au bon vieux temps de la lutte anti-communiste, cherchant à contrer l’influence de Pékin, Washington reprenait ses marques dans un pays, dont il faut rappeler qu’à partir de 1969, il fut martyrisé par les mortelles répliques de la 2e guerre du Vietnam.

Ciblant les bases Viêt Công autorisées dans le pays par Sihanouk en complète contradiction avec ses promesses de neutralité (entre 50 000 et 100 000 Vietnamiens étaient installés dans la bases du Cambodge), Washington déversa en effet sur le pays de 1969 à 1973 une invraisemblable quantité de bombes dont les historiens s’accordent à dire qu’elle dépassa celle des pires bombardements déclenchés par les alliés contre l’Allemagne nazie.

Selon l’historien australien Ben Kiernan, spécialiste du génocide cambodgien à Yale, ces « tapis » de bombes déversées par l’aviation américaine moins de trois années après le discours de Phnom-Penh, provoquèrent une accélération du ralliement des paysans cambodgiens au mouvement khmer rouge à partir de 1970.

Mais Peter Rodman expert juridique diplômé de Harvard, sous-secrétaire à la défense jusqu’en 2007 avant de devenir chercheur à la Brookings, conteste cette vision et accuse Sihanouk d’avoir manqué à sa promesse de neutralité autorisant en pleine guerre les bases Viêt-Công dans le Royaume.

Une chose est cependant certaine, la séquence – bases viêt-công autorisées par Sihanouk, bombardements américains, sur fond de rapprochement de Phnom-Penh avec Pékin - attisa de violentes oppositions à Sihanouk.

Le Petit Roi mal aimé des intellectuels.

Sihanouk (2e à partir de la droite) photographié avec sa femme Monique (2e à partir de la gauche) au milieu des Khmers Rouges au Cambodge après sa destitution en 1970. Au centre Khieu Samphan, actuellement jugé par la Chambre extraordinaire au sein des tribunaux cambodgiens, composée de magistrats khmers et cambodgiens. A droite de Sihanouk en arrière, Pol Pot. A sa gauche Ieng Sary chargé des relations avec la Chine, tous deux décédés.

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L’hostilité à Sihanouk était d’abord enracinée dans la rivalité dynastique entre les Norodom et les Sisowath, famille d’origine du prince Sirik Matak dont les Cambodgiens gardent un souvenir très positif. Assassiné par les Khmers Rouges après qu’il se fut lui-même livré aux nouveaux maîtres du pays au sortir de l’ambassade de France où il s’était réfugié en avril 1975, le prince avait une autorité naturelle et une vision de l’intérêt du Royaume qui, de l’avis de tous les observateurs, faisaient défaut à Sihanouk.

L’opposition des intellectuels cambodgiens au « Petit Roi » qui aboutit à sa destitution par l’assemblée nationale le 18 mars 1970, s’alimentait aussi des errements de ses politiques, non seulement en contradiction flagrante avec la promesse de neutralité, mais également marquées par des accès tyranniques insupportables.

Les prémisses de la cruauté despotique de Sihanouk s’étaient déjà manifestés lors de la répression de Samlot en 1967 – 1968 quand le Maréchal Thioulong chef des armées martyrisa au bulldozer les corps enterrés jusqu’à la tête des paysans cambodgiens en révolte contre l’arbitraire foncier cautionné par les militaires.

La rage meurtrière du Petit Roi contre ses détracteurs dérapa aussi en une longue série d’exécutions sommaires perpétrées à la manière des républiques sud-américaines qui jetaient les révolutionnaires à la mer à partir d’hélicoptères de l’armée, ou par les fusillades des opposants attachés les yeux bandés à un piquet et dont les scènes étaient retransmises à l’entracte dans les cinémas de Phnom-Penh.

Les nostalgiques monarchiques français qui continuent à diffuser l’idée que le coup d’État de 1970 fut uniquement l’œuvre machiavélique du Docteur Folamour américain, font mine d’oublier ces cruautés erratiques ayant dressé contre le roi une partie du peuple et la presque totalité des intellectuels cambodgiens. Parmi eux, les révolutionnaires formés en France sous l’égide du Parti Communiste à la racine du mouvement Khmer Rouge qui, à l’origine, fut à la fois anti-colonial et antimonarchique.

La fable des hagiographes de Sihanouk qui croise parfois les illusions des maoïstes, tente aussi d’imposer l’idée d’un soutien indéfectible de Pékin au Roi Sihanouk. C’est faux. Après le coup d’État de Lon Nol en 1970, le très pragmatique Zhou Enlai, considérant que les priorités chinoises étaient le Vietnam et la lutte contre les États-Unis, dépêcha à Phnom-Penh un émissaire qui proposa au nouveau gouvernement cambodgien de museler Sihanouk en l’enfermant dans une cage dorée.

En retour, il exigeait que les bateaux chinois chargés d’armes destinées au Viêt-Công puissent continuer à livrer leurs cargaisons à Sihanoukville et à les acheminer au nord-Vietnam par le Cambodge le long de la piste Ho Chi Minh. Le refus catégorique du nouveau pouvoir à Phnom-Penh qui avait précisément démis Sihanouk parce qu’il violait la neutralité du Royaume dont lui-même se réclamait, a probablement été un des facteurs de la longévité du Petit Roi.

Ce dernier fut soutenu par la Chine dans ce paysage tourmenté par les assassins khmers rouges et la guerre civile, non parce que Pékin éprouvait un attachement particulier à la monarchie khmère, mais parce qu’elle servait les intérêts chinois en Indochine et dans la lutte contre les États-Unis.


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