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›› Editorial

Au royaume khmer, le prix de l’aide chinoise augmente

Publiée par le Shanghai Daily en octobre 2016, l’image montre des étudiants cambodgiens exhibant des photos de Xi Jinping et du Roi Sihamoni, pour accueillir le n°1 chinois en visite dans le Royaume. Lire : Au Royaume Khmer, la France a cédé la place à la Chine.


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La rumeur court depuis l’automne 2018. Et le Wall Street Journal s’en est récemment fait écho. Un accord secret du printemps dernier entre Phnom-Penh et Pékin autoriserait la Chine à installer une base navale à 15 km à l’est de Sihanoukville, ancien petit port de pêche aujourd’hui en pleine effervescence affairiste chinoise.

Nous sommes à 225 km au sud de Phnom-Penh. En marge des « nouvelles routes de la soie », portant au Cambodge les investissements d’infrastructures et industriels d’une centaine d’entreprises chinoises délocalisées, près d’un aéroport où se posent chaque semaine des moyens courriers venant de Chine, et où ont surgi contre la loi cambodgienne interdisant le jeu, près de 40 casinos envahis par des touristes chinois.
Lire : Dans le sillage scabreux des routes de la soie.

C’est dans cette zone, reliée à la Chine par le cordon ombilical de vols directs à une fréquence furieusement invasive, dont l’emprise – effet de la corruption qui subjugue l’administration khmère très mal payée - empiète sur l’espace protégé du parc national de Botum Sakor, que Phnom-Penh aurait octroyé à la marine chinoise des « droits exclusifs » pour 30 ans et renouvelables tacitement.

Détails qui méritent attention, la marine chinoise s’installerait au sein de la base cambodgienne de Ream qui fut un enjeu de la guerre froide, bombardée par l’US Air-Force durant la guerre du Vietnam et où les Khmers Rouges soutenus par Pékin ayant pris le pouvoir à Phnom-Penh en avril 1975, avaient saisi un porte-conteneurs américain. Après l’invasion du Cambodge en 1978 par le Vietnam la base fut souvent visitée par des bâtiments de guerre soviétiques.

Pendant les 11 années de la présence vietnamienne, Moscou y avait investi beaucoup d’argent pour améliorer la qualité des installations.
Depuis 2010, la marine khmère – essentiellement des petits patrouilleurs basés à un seul quai construit avec des fonds alloués par Washington -, conduit chaque année un exercice naval avec l’US Navy.

Les démentis et la force insistante des soupçons.

Phnom-Penh dément avec insistance le projet de base militaire chinoise. En mai dernier, au dialogue de Shangrila de Singapour, Wei Fenghe, le ministre de la défense chinois avait également nié l’existence d’un tel projet « 没有这样的事情 ». Le 22 juillet Geng Shuang, le porte-parole du Waijiaobu a également contesté l’information.

Mais le WSJ cite une source américaine ayant eu connaissance du projet d’accord et donne des détails. La Chine construirait 2 nouveaux quais, un pour les navires militaires chinois, un autre pour la marine khmère. La marine de guerre chinoise tiendrait garnison sur la base, y stockerait des armes et jouirait du statut d’extraterritorialité. Quant à la présence américaine, elle serait, dit la source, délocalisée « ailleurs » selon une lettre de Phnom-Penh adressée en juillet 2019 à Washington dont le WSJ a eu connaissance.

Pour tempérer la déception américaine – mais il n’est pas certain que le compte y soit - la tonalité de la correspondance était amicale, évoquant la « construction de nouvelles infrastructures » destinées à augmenter « la coopération de sécurité ». Autrement dit, après avoir été évincée par les Chinois de la base de Ream, la marine américaine reste dans l’esprit des Khmers manifestement tirés à hue et à dia, un des maillons importants de leur politique de défense. Le WSJ ne dit pas qui financerait les nouvelles infrastructures.

Même s’il est vrai que les emprises touristiques de la région de Koh-Kong, n’ont pas le succès escompté – beaucoup de casinos restent vides -, la zone accueille déjà une forte présence chinoise, autour de Dara Sakor, louée à à la société chinoise Union Development Group pour 99 ans, à 60 km au Nord-ouest de Ream, en passe de venir, grâce au trafic chinois, le 1er aéroport du pays. Les photos satellites y montrent une piste de 3200 m pouvant accueillir des B.747 ou des A.380, mais aussi des chasseurs de combat.

Résultat : l’ampleur de ces installations bénéficiant du privilège de l’extraterritorialité dont une partie empiète sur un parc naturel protégé et recèle un potentiel aéronaval ouvert sur le Golfe de Thaïlande, inquiète les stratèges américains.

La puissance de l’empreinte chinoise.

Une zone de développement chinoise au Cambodge. En exil, l’opposition qui manque de signaler l’aide aux infrastructures prodiguée par Pékin (routes, ponts, centrales électriques) dénonce l’absence de transparence qui génère la corruption et son caractère univoque au profit de la Chine, laissant les Cambodgiens à la marge, devenus les « perdants silencieux » de l’engament massif de la Chine au Cambodge dans le Royaume.


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Au printemps dernier, le Vice-Président Mike Pence avait mis en garde Phnom-Penh que l’ouverture d’une base militaire chinoise au Cambodge aurait un effet direct sur la nature des relations bilatérales. Il y a quelques jours, l’ambassade américaine dans le Royaume a fait part de ses préoccupations, arguant que « toute initiative du gouvernement cambodgien visant à accueillir une présence militaire étrangère menacerait la paix et la stabilité de la région ».

La controverse rappelle que depuis plusieurs années, sortant de sa prudence stratégique par laquelle elle affirmait ne vouloir jamais développer un réseau de bases militaires à l’étranger, la Chine se dote progressivement d’un réseau aéronaval dont l’ampleur contredit ses réserves passées par lesquelles elle cherchait à donner corps à la théorie d’une montée en puissance pacifique opposée à la culture belliciste de Washington.

Après l’ouverture de la base navale de Djibouti en 2014 (lire : L’armée populaire de libération à Djibouti : une évolution notable des stratégies chinoises.) Pékin a progressivement entrepris de militariser plusieurs îlots de la mer de Chine du sud, espace vaste comme la Méditerrané qu’elle revendique en totalité. Lire : Mer de Chine et ASEAN, enjeux de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis.

Une base militaire chinoise en pays khmer renforcerait encore le contrôle de Pékin sur un pays dont le gouvernement autocratique s’est en 2015 et 2016 débarrassé de toute opposition démocratique. Purement et simplement dépouillée de ses sièges au parlement, elle est désormais en fuite ou sévèrement surveillée par la police du régime.

Soutenu par des prêts des banques chinoises, une lourde présence industrielle et des investissements exigeant en retour un alignement complet de Phnom-Penh sur Pékin dans la querelle en mer de Chine du sud, le Cambodge est devenu le principal défi à l’influence stratégique de Washington en Asie du Sud-est. Plus généralement, il est le marqueur du retard pris sur la Chine par l’impact des États-Unis sur la longue liste des pays en développement en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

Ainsi, qu’il s’agisse du glissement politique du Cambodge devenu une dictature familiale fortement corrompue ayant piétiné les principes démocratiques, ou de l’accueil sans limites des investissements chinois porteurs de l’influence stratégique de Pékin désormais en position de prévalence dans le Royaume, tout concourt à inciter le Congrès américain et l’exécutif à Washington à une contre-attaque dont la première cible sera Phnom-Penh.


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