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Bras de fer social à Dongguan et dans le Jiangxi. Le dévoilement des très anciennes omertas et connivences

Grèves massives autour de la rivière des perles

« Le litige est ancien et couve depuis longtemps tout autour de la rivière des perles », dit Zhang Zhiru, le responsable à Shenzhen d’un centre de médiation pour les conflits du travail. « Les patrons les gouvernements locaux et les ouvriers savent depuis longtemps que les cotisations versées aux caisses d’assurances sociales et de retraite par les usines et les employés sont calculées à partir d’un salaire inférieur de presque 50% au salaire réel. » L’administration qui aurait du exercer un contrôle, fermait les yeux, les patrons falsifiaient les feuilles de paye et les employés ne payaient pas leur cote part pour arrondir leurs fins de mois.

Souvent les migrants prisonniers de leur précarité, préféraient toucher directement les cotisations patronales, même réduites, sachant que leur statut sans Hukou leur interdisait de profiter des prestations une fois de retour chez eux. Zhang Zhiru ajoute qu’aujourd’hui l’affaire surgit avec force parce que la population vieillit et que la situation de l’emploi devient précaire.

A Dongguan au moins 10 000 ouvriers – entre 30 000 et 40 000 selon les ONG locales - et un millier de cadres de Yue Yuen sont en grève depuis deux semaines dans 7 usines du groupe pour protester contre ce qu’ils considèrent être une rupture de leur contrat d’assurance sociale et de retraite, avec des retards de paiement dont certains remontent à 20 ans. Le 21 avril, 2000 autres ouvriers du même Yue Yuen se sont joints à eux dans la province voisine du Jiangxi, à 200 km au nord.

Le 22 avril à Dongguan, les ouvriers ont refusé la proposition de la direction qui, à compter du 1er mai, offrait une augmentation de salaire de 35 $ et le versement des arriérés d’assurance et d’allocation logement. Ils réclament une augmentation des salaires de 30% (soit 120 $) et refusent de payer leurs arriérés de cotisations qui, pour les plus anciens, se monteraient à 4800 $, soit 10 mois de salaire. Quant à la compagnie, elle aurait à verser entre 100 et 200 millions de Yuan, soit 16 à 32 millions de $. Pour l’heure les parties sont, on le voit, très loin d’un accord.

Essoufflement de l’ancien schéma de croissance

La crise en cours renvoie à une double problématique : 1) Celle des relations du patronat chinois avec la main d’œuvre qui, jusqu’au milieu des années 2000 était peu considérée et sans défense, mais qui, depuis plusieurs années s’est éveillée à ses droits – voir à ce sujet le rapport de Jean Ruffier, Docteur en économie et chercheur au CNRS, spécialiste de l’économie chinoise, auteur de « Faut il avoir peur des usines chinoises ? » (2006, Editions l’Harmattan), dont question chine avait rendu compte (Dans la province de Canton, « le printemps des ouvriers a commencé. ») ;

2) Celle de l’essoufflement du schéma de développement dont le principe exportateur à bas prix est aujourd’hui fragilisé par la hausse des coûts de production en Chine et le développement d’une sévère concurrence hors de Chine qui offre aux donneurs d’ordres à la recherche de sous traitants, un avantage financier auquel ils résistent de moins en moins bien. Même si elle doit être relativisée par le fait que les pays consommateurs développés manifestent aujourd’hui une conscience politique hostile aux conditions de travail sévères imposées à leurs ouvriers par les nouveaux concurrents de la Chine, la perspective inquiétante qu’une page est en train de se tourner est bien dans tous les esprits.

Ce défi est au cœur des actuelles préoccupations du pouvoir chinois engagé dans une vaste remise en cause de son modèle de croissance, tandis que les employeurs cherchent par tous les moyens à contenir les coûts de production au plus bas, y compris en rognant sur les cotisations sociales patronales pourtant inscrites dans la législation du travail. Sans compter que le retard de paiement des cotisions par les ouvriers renvoie en partie à la question très explosive de l’intégration sociales des migrants.

S’il est vrai que c’est encore le souci de la rémunération qui s‘exprime dans les mouvements en cours dans la province de Canton et, depuis peu, dans celle voisine du Jiangxi et au Hubei, on perçoit aussi dans les protestations inquiètes du montant des prestations sociales, une angoisse pour l’avenir et pour la pérénnité menacée des industries textiles et de la chaussure à forte intensité de main d’œuvre qui furent longtemps parmi les principaux carburants de la croissance.

Alors qu’un puissant mouvement de rattrapage salarial est en cours en Chine depuis 5 ans, notamment après les mouvements sociaux de 2010 et 2011 dans la même région - le salaire mensuel payé par Yue Yuen dans l’usine de Donguan est de 3000 Yuans, soit 480 $ qui représentent 5 à 6 fois les salaires des ouvriers textiles au Cambodge ou au Bangladesh -, les revendications qui portent cette fois aussi sur les assurances sociales et l’allocation logement, expriment une double angoisse : celle du vieillissement et celle de la possible perte de l’emploi conséquence de possibles fermetures d’usine, effets des restructurations en cours.

Anticipant des faillites, des changements de propriétaires et des licenciements, les ouvriers qui considèrent être victimes d’une vaste fraude aux assurances sociales du patronat, se demandent s’ils toucheront les prestations auxquelles ils ont droit et se rebiffent massivement.

Rééquilibrage de la richesse nationale

Tentées par la répression, essentiellement pour prévenir la bascule d’une revendication sociale sectorielle vers une protestation politique contagieuse, les autorités ont déployé des unités anti émeutes et arrêté une douzaine d’ouvriers, dont 4 ont été blessés et hospitalisés. Leur stratégie sera à double face. Inquiètes de l’image du pays et redoutant un durcissement qui pourrait être difficile à canaliser, elles conseillent aux dirigeants de Yue Yuen de lâcher du lest.

En même temps, certains chercheront à désolidariser les protestataires et harcèleront ceux des ouvriers ou des activistes identifiés comme des meneurs pour tenter d’affaiblir leur détermination. C’est d’ailleurs déjà le sort qui guette Zhang Zhiru cité plus haut qui n’a plus donné de nouvelles à son épouse depuis le 22 avril, date à laquelle il avait été convoqué par la sécurité d’État.

Mais, compte tenu de l’ampleur du différend enkysté dans les contradictions du système et de la dimension des effectifs de Yue Yuen qui dépassent 100 000 ouvriers dans la province de Canton, au Jiangxi et au Hubei, il faut s’attendre à d’autres conflits. Madame Jiang Ying, professeur de droit à l’Institut des relations industrielles à Pékin estime que la nouvelle génération d’ouvriers est plus consciente de ses droits et exige de traiter d’égal à égal avec les patrons. La pratique de ne payer qu’une partie des cotisations sociales n’est pas nouvelle. Les anciens n’y voyaient pas de problème. Ce n’est plus le cas des plus jeunes nés après les années 90.

Le compromis, s’il a lieu, ne pourra qu’entamer encore un peu les bénéfices du holding taïwanais et de Pou Chen, la maison mère, qui fut confrontée à une grogne similaire au Vietnam en avril 2010. La tendance pourrait l’inciter à reconsidérer son implantation en Chine ou, à tout le moins, à modifier le fonctionnement de ses chaînes production en envisageant, comme le fait actuellement Foxconn cible des revendications ouvrières en 2010 et 2011, d’augmenter massivement la mécanisation de ses unités de production.

Enfin, les négociations en cours pourraient également avoir un impact sur les revenus des ouvriers eux aussi sommés de renflouer les caisses sociales en versant les arriérés de leurs cotisations. Mais, parmi eux les migrants dont ni les retraites ni les assurances sociales sont garanties dans leurs provinces d’origine, disposent d’un levier de pression moral qui met les autorité en porte à faux.

Enfin, la grogne en cours, contrecoup de l’évolution socio-économique de la Chine dont les attendus emboîtés à la manière de poupées russes, révèlent de longues années d’omerta au profit du patronat et sur le dos des migrants, exprime l’exigence nouvelle d’une meilleure répartition de la richesse nationale. Jusque il y a peu, elle se faisait de manière très déséquilibrée au profit des investisseurs et du capital et assez peu dans l’intérêt du travail. Au passage, l’affaire met une fois de plus l’accent sur la vieille connivence des affaires avec les administrations locales.

Durant toutes les années de croissance rapide, préoccupées par le défi de l’emploi, condition de la stabilité politique, ces dernières ont fermé les yeux sur le non respect des obligations sociales par les chefs d’entreprise. Comme l’ensemble du système, paralysées par l’ampleur du problème, elles ont choisi d’ignorer la condition des migrants, en dépit des nombreuses mises en garde par les sociologues du régime.

Pour ne citer que l’une d’entre elles, parmi les moins équivoques, rappelons celle du Centre de Recherche du Conseil des Affaires d’État, aujourd’hui au cœur des réformes socio-économiques, qui le 14 juin 2011, rappelait abruptement : « les migrants venant des campagnes sont marginalisés dans les villes et seulement considérés pour le faible coût de leur travail. S’ils ne sont pas intégrés dans le tissu urbain, et ne bénéficient pas des droits qui leur sont dus, de nombreux conflits surgiront, qui créeront une menace majeure de déstabilisation »

Photo Rassemblement de grévistes devant une usine du groupe Yue Yuen, le 18 avril dans le district d’Anfu dans le Jiangxi, 500 km au nord de Dongguan où le conflit a débuté le 14 avril.


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