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Cambodge et Zambie. Deux étapes controversées des « Nouvelles Routes de la Soie. »

Pékin en Zambie, cible des critiques anti-chinoises.

En septembre 2018, le président Zambien Edgar Lungu saluait les représentants des groupes publics chinois. Dans l’exemplaire de Libre Afrique du 24 september 2018, on pouvait lire : « A Lusaka comme dans le reste du pays, la Chine construit aéroports, routes, écoles, usines et postes de police. Cette frénésie bâtisseuse se finance à grand renfort de prêts chinois qui suscitent de nombreuses interrogations. » Et, en conclusion, reflétant une aigreur publique relayée par Edgar Syakachoma, à la tête d’une entreprise du bâtiment : « L’argent que les Chinois tirent des contrats sort du pays et nous n’en récupérons ici que de maigres salaires ».


*

La relation de la Zambie avec Pékin ne traduit certes pas la complexité de liens de la Chine – Afrique, mais elle renvoie directement à trois critiques communément adressées aux stratégies chinoises sur le Continent.

Celle d’accorder la primauté à l’exploitation des ressources minières, celle ensuite de s’intégrer difficilement à la population locale et de générer des conflits du travail, celle enfin développer une influence politique par l’accumulation de crédits dépassant les capacités de remboursement du budget des pays cibles.

Dès 1998 le conglomérat public China Non-Ferrous Metals Corporation (CNMC) 中国有色矿业集团公司 achetait une participation majoritaire de 85% dans la mine de cuivre de Chambishi pour 20 millions de dollars et a investi 130 millions de dollars supplémentaires dans la réhabilitation de la mine. Moins de dix ans plus tard, à la fin de 2005, environ 160 entreprises chinoises avaient investi en Zambie, essentiellement dans l’exploitation minière.

L’implication chinoise dans les mines du pays attisée par l’augmentation rapide de la demande domestique en Chine fut aussi jalonnée par de graves conflits du travail et une relation heurtée entre la main d’œuvre zambienne et les exploitants chinois, dont il est cependant juste de préciser qu’ils furent aussi le fond de tableau des relations main d’œuvre / propriétaires avant l’arrivée des Chinois.

Il n’en reste pas moins que les exploitants chinois ont régulièrement été confrontés à de graves incidents sur leurs sites miniers. En 2006, une année après la mort de 51 Zambiens tués par une violente déflagration dans une usine chinoise d’explosifs, une émeute éclata sur le site de la mine chinoise de Chambishi, 300 km au nord de Lusaka, près de la frontière de la RDC, au cours de laquelle un ouvrier zambien fut tué.

Son décès entraina une manifestation devant la résidence du gérant chinois. Pris de panique celui-ci ouvrit le feu sur la foule, blessant cinq ouvriers. En dépit des efforts chinois qui investirent 800 millions de $ dans la création d’une zone économique spéciale sino-zambienne destinée à promouvoir l’industrialisation, les sentiments antichinois qui restèrent l’arrière-plan des luttes politiques internes pro ou contre la Chine, ne faiblirent pas.

En février 2010, Zhong Tinghui, le gérant chinois de la mine de charbon de Collum, située près de Sinazongwe sur la rive nord du lac Kariba à la frontière du Zimbabwe fut assassiné. Huit mois plus tard, deux gérants chinois ouvrirent le feu sur une manifestation d’ouvriers zambiens dont 13 furent blessés.

En août 2012, Wu Shengzai, un autre gérant de la mine de Collum décédait à l’hôpital après avoir été percuté par un wagonnet lancé contre lui par un mineur, lors d’une protestation salariale. En Occident et en Zambie, la succession d’incidents meurtriers sur le site minier de Collum, contribua à créer l’image d’une Chine prédatrice agissant en Afrique noire selon des méthodes néocoloniales.

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Lors d’un colloque du Wilson Center à Washington, le 19 octobre 2019, le Docteur Emmanuel Matambo, chercheur associé au Centre d’études Chine – Afrique de l’Université de Johannesburg, souligna le contraste entre, d’une part, l’excellence affichée des relations officielles entre Lusaka et Pékin et, d’autre part, les tensions qui surgissent souvent sur le terrain.

Ses recommandations au gouvernement de Lusaka exprimèrent d’abord l’urgence d’interdire sans esprit de recul, le développement des établissements de jeux d’argent ayant également fleuri au Cambodge, comme sur presque sur toutes les traces des « Nouvelles routes de la soie », et d’imposer aux acteurs chinois de mieux se conformer aux lois foncières zambiennes plutôt que de privilégier des « arrangements » non officiels locaux - allusion à peine voilée aux pratiques de corruption.

Le Dr Matambo s’est aussi déclaré favorable à la limitation des investissements chinois en priorité aux projets favorisant le développement industriel générateur d’emplois et à l’instauration au sein des instituts Confucius d’une réciprocité visant à diffuser aux Chinois les clés de la culture et de la langue zambienne.

En conclusion, il a clairement pointé du doigt la tendance invasive des normes politiques chinoises risquant de perpétuer une mauvaise image de la Chine dans la population locale.

Après les accusations de privilégier l’extraction de ressources et celles de générer des conflits avec la population locale, la troisième critique formulée à l’encontre des stratégies chinoises, recoupant un reproche répété presque partout sur les traces chinoises, est celle de générer une accumulation de dettes non remboursables, plaçant les pays débiteurs dans une situation de dépendance politique à l’égard de Pékin.

Le piège de la dette et l’appel à la générosité chinoise.

le 1er septembre 2020, le président Lungu était à Pékin où il a sans ambages demandé à pékin d’annuler la dette de la Zambie. Selon une recherche de EXX Africa, spécialisé dans l’analyse des risques économiques, les compagnies chinoises cherchent à prendre le contrôle des ressources minières zambiennes pour compenser le défaut remboursement des prêts. Fin 2019, plusieurs projets de constructions de routes ont été bloqués suite aux défauts de paiements. Mais, l’impavidité chinoise pourrait évoluer pour tenir compte des perturbations économiques de la pandémie.


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Attestée par le « China Global Investment tracker » de l’American Enterprise Institute (A.E.I), la tendance s’accélère au point qu’en 2020, les investissement financiers chinois avaient atteint 1,1 milliards de $, soit plus de 4 fois les investissements miniers à 260 millions de $. Avec 7,4 Mds de $ de dettes soit, 85% de la dette extérieure [5], le pays figure aujourd’hui au troisième rang des pays africains débiteurs de la Chine derrière l’Angola (25 Mds de $), et l’Ethiopie (13,5 Mds de $).

Depuis 2018, les parlementaires du pays débattent du risque de souveraineté nationale posé par les prêts chinois.

La menace se précise depuis que le pouvoir à Lusaka, ayant déjà fait défaut sur plusieurs autres prêts chinois pour des projets d’infrastructure, négocie sous les critiques de l’opposition la cession totale à la Chine de la société nationale d’électricité ZESCO en guise du remboursement de sa dette.

Début octobre, l’avocat international Simon Wolfe, fondateur de Marlow Strategy remuait le couteau dans cette plaie en publiant sur son site un article repris le 9 octobre dans Foreign Affairs, intitulé « La Chine doit sauver la Zambie d’une faillite imminente, personne d’autre ne le peut ».

Après avoir rappelé que, fin septembre, les porteurs d’obligations zambiennes en € avait déjà refusé une nouvelle demande de retarder jusqu’en avril 2021 le paiement des intérêts de la dette, l’article est d’abord une critique. Il dénonce l’opacité des prêts chinois en même temps que la rigidité du FMI qui conditionne son assistance financière à une refonte complète du budget du pays qui devrait, dit l’auteur, diminuer son déficit.

La suite de l’article est une supplique adressée à la Chine au nom de la Zambie qui « a besoin de l’aide internationale pour se sortir de son désordre financier ». L’argument souligne la présence de 100 000 Chinois dans le pays et rappelle les 20 Mds de $ d’investissements (dont une partie opaque n’est pas répertoriée dans la synthèse interactive de l’AEI) par une dizaine de grands groupes [6], créant une situation où Pékin n’aurait pas intérêt à laisser le pays sombrer dans la faillite.

Sans le dire, la supplique suggère que Pékin abandonne l’accaparation totale du groupe d’électricité ZESCO qui accentuerait les accusations de « prédation » et, dit-il, se comporte en puissance moralement responsable en aidant Lusaka à rester à distance du « précipice de la faillite ».

La conclusion tente une incitation de fierté nationale en suggérant le rôle de futur n°1 mondial en remplacement des États-Unis.

« Après une année difficile en raison de la pandémie, voilà peut-être l’opportunité de puissance douce de la Chine. Si elle voulait se positionner sérieusement comme le successeur des États-Unis, son initiative Belt and Road ne suffirait pas. Elle doit développer une stratégie propre pour gagner les cœurs et les esprits. ». (…) « Le moment est venu pour la Chine de se mobiliser ; de faire preuve de compassion ; de construire de véritables partenariats ; de comprendre quand les pays sont au bord du gouffre et de faire preuve de leadership en Afrique. ».

Après tout un tel geste de Pékin est en cours en Angola où, le 1er octobre, le Ministre des Affaires étrangères Wang Yi annonçait que la dette chinoise approchant les 30 Mds de $ était en cours de restructuration. La déclaration du Waijiobu faisait suite à la promesse de Xi Jinping au sommet Extraordinaire de la Chine – Afrique en juin dernier, dédié à la solidarité contre la pandémie, d’alléger le fardeau de la dette de certains pays en les exemptant des intérêts de leur dette dus à la fin 2020.

Note(s) :

[5Donnelly, Lynley. « Africa’s debt to China is complicated ». The M&G Online. L’article de Foreign Affairs cité plus bas est moins pessimiste. Citant la Brookings Institution de September 2019, il situe le pourcentage de la dette chinoise à seulement 65,8% de la dette extérieure totale.

[6China Nonferrous Metal Mining Group, PowerChina, China National Complete Engineering Corporation, Aviation Industry Corporation of China (AVIC), Sinohydro Corporation, China Jiangxi International, and China Henan International Cooperation Group.


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