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›› Editorial

Chine – États-Unis. Une collision annoncée. Vraiment ?

Graham Allison, professeur de sciences politiques à la John F. Kennedy School of Government de Harvard, a surtout travaillé à analyser la prise de décision en temps de crise et et contribué aux questions de sécurité nationale, y compris aux réflexions sur la dissuasion nucléaire et sur la lutte contre le terrorisme.

En 2012, dans un article du Financial Times, il lançait sa théorie du « piège de Thucydide » assimilant la rivalité entre la Chine et les États-Unis à celle entre Sparte puissance établie et Athènes, puissance montante. Citant Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse « C’est la montée d’Athènes et la peur que cela a instillée à Sparte qui a rendu la guerre inévitable », sa réflexion en est venue à considérer que « La Chine et les États-Unis sont actuellement sur une trajectoire de collision » et que la guerre entre eux était inévitable.

Cinq ans plus tard, son livre « Destined for war » eut d’autant plus de succès qu’il s’appuyait sur une étude statistique de Harvard montrant que, sur 16 exemples de compétitions historiques entre une puissance établie et sa rivale montante, 13 avaient donné lieu à des conflits.

L’autre analogie est que le déclenchement de la guerre fut plus un « automatisme somnambule » qu’une volonté des acteurs dont chacun répétait, comme aujourd’hui, qu’il ne voulait pas la guerre. Après les hécatombes de la première guerre mondiale Guillaume II n’a t-il pas fait acte de contrition « Das haben wir nicht gewollt ».

Un autre angle de vue éloigné des prophéties auto-réalisatrices serait cependant de considérer que les constantes du déclenchement des guerres sont autant le manque de clairvoyance des dirigeants qui, mesurant mal les enchaînements du « brouillard de la guerre » auxquelles elles conduisent, attisent les passions de l’orgueil national.


*

Le 6 avril 2017, jour de la rencontre entre D. Trump entré en fonction trois mois plus tôt et Xi Jinping placé à la tête de la Chine par le parti communiste chinois en mars 2013, une page du New-York Times titrait déjà : « Les deux principaux acteurs de la région (Asie-Pacifique) partagent l’obligation morale de s’éloigner du piège de Thucydide. ».

La formulé était de Graham Allison, professeur de sciences politiques à Harvard pour qui la querelle commerciale entre la Chine et les États-Unis dilatée en une rivalité stratégique globale, pouvait – au prix de quelques approximations avec la réalité - se comparer à la concurrence entre la puissance établie de Sparte et celle montante d’Athènes, ayant abouti à la guerre du Péloponnèse (431 av JC – 404 av JC).

En Chine, la théorie a fait florès, tous les stratèges considérant sans exception que les actuelles tensions semblant sur le point de s’enflammer, sont dues au refus américain d’accepter le surgissement d’un concurrent stratégique global. Mais, aux États-Unis, la théorie a été battue en brèche par plusieurs contradicteurs dont le sinologue Arthur Waldron.

Exemples à l’appui, ce dernier explique que, le plus souvent, ce n’est pas la rivalité géostratégique entre un hégémon et son rival qui déclenche les conflits, mais l’erreur des dirigeants ayant laissé libre cours aux passions nationalistes qu’ils ont, souvent, eux-mêmes suscitées.

Pour l’heure cependant, trois années après la première rencontre entre Xi Jinping et D. Trump en Floride, le dernier enchaînement catastrophique des événements semble conforter la théorie funeste d’Allison.

Le 22 juillet, le Département d’État américain ordonnait la fermeture du consulat chinois à Houston au Texas, idéalement situé au centre-ville pour espionner le programme spatial américain dont le pas de tir est situé à 30 km au sud-est. La décision était justifiée par la porte-parole Morgan Ortagus dans un point de presse : « le consulat chinois est un repaire pour un réseau d’espionnage ».

48 heures plus tard, Pékin répliquait en ordonnant la fermeture du consulat américain à Chengdu ouvert en 1985, dont les 50 diplomates avaient en charge de suivre la situation politiquement sensible du Tibet.

Il y a cependant une autre raison à la sensibilité du consulat américain à Chengdu. Avec en fond de tableau la rocambolesque tragédie du meurtre du consultant britannique Neil Heywood à Chongqing, 250 km plus à l’est, par Gu Kailai, la propre épouse de Bo Xilai, n°1 du parti à Chongqing, l’enclave diplomatique américaine du Sichuan avait été, le 6 février 2012, le théâtre de la dernière crise politique chinoise d’envergure.

Il avait en effet accueilli Wang Lijun. Ce dernier était le factotum en fuite de Bo Xilai, non seulement conjoint de Gu Kailai, la Première Dame meurtrière, mais aussi le principal rival politique de Xi Jinping dans la course au pouvoir qui devait se dénouer huit mois plus tard. Lire : La sulfureuse saga de la famille Bo.

Épilogue du scandale dont tous les secrets n’ont cependant pas encore été révélés, en août 2013, 9 mois après la désignation de Xi Jinping à la tête du parti, Bo Xilai, son sulfureux rival a été condamné à la prison à vie.

Même adoucie par le traitement réservé aux hauts dirigeants, la brutalité impitoyable du jugement infligé à un adversaire politique au passé plus que trouble, avait fait resurgir non seulement le souvenir des luttes de clans au sein du sérail, mais également la férocité des éliminations impériales du temps des dynasties.

Aujourd’hui, c’est peu dire que la trajectoire ayant conduit à l’échauffourée diplomatique à laquelle personne de s’attendait, fermant coup sur coup les consulats à Houston et Chengdu, témoigne d’une sérieuse montée des tensions. Au XXe siècle, où, entre grandes puissances membres de Conseil de sécurité, il est d’usage de spéculer sur la retenue et le dialogue, elle prend d’inquiétantes allures de paranoïa.

Certains spéculent sur une nouvelle « guerre froide ». Mais les arrière-plans politiques et philosophiques qui sous-tendent ce grabuge sont moins le signe de conflits idéologiques que celui d’un choc de cultures attisé, de part et d’autre, par de sérieux échauffements nationalistes.

Aux États-Unis surnage la rancœur d’avoir nourri par l’ouverture décidée par Richard Nixon sur les conseils de Kissinger, un rival stratégique devenu une menace.


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