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Les vertus subversives de l’ouverture.
Pour illustrer cette stratégie et les progrès invisibles mais bien réels qu’elle accomplit dans les consciences, Parry cite l’exemple des « choco pie », qu’il décrit comme un biscuit étouffe-chrétien, emballé en petits sachets individuels, fourré de marshmallow et enrobé de chocolat qui fait fureur en Corée du Sud. En 2004, dans le cadre de la « Sunshine Policy », pas encore tout à fait muselée par les conservateurs sud-coréens et Washington, les industriels sud-coréens venus travailler dans la zone ouverte de Kaesong en Corée du nord, « les apportèrent dans leur bagages, en même temps que leurs technologies, les lignes de téléphone et une autoroute »
Très vite, les ouvrières nord-coréennes qui acceptaient les « choco-pies » offerts en gratification par leurs patrons du sud, en firent commerce au lieu de les manger. Revendus jusqu’à 10 $ l’unité au marché noir dans ce pays où les douceurs sont aussi rares et chères qu’un champagne de très grand luxe, les friandises au chocolat devinrent à ce point populaires que les soldats chargés de surveiller les sud-coréens réclamèrent qu’on leur paye en « choco-pies » les amendes qu’ils infligent journellement à leurs investisseurs à la fois étroitement épiés, chaperonnés et taxés de contraventions, compléments de salaires qui arrondissent les fins de mois des geôliers.
De cette fable Parry tire la double morale que les Coréens du nord sont des homo-sapiens normaux, aussi vertueux et vicieux que les autres, mais tout aussi friands de douceurs ; et que le société nord-coréenne n’est pas aussi insensible et impénétrable à l’influence étrangère qu’on le dit. L’ouverture consentie par Pyongyang avait pour but de soutirer des devises fortes aux Sud-coréens, tout en évitant la dangereuse contagion de la liberté. Mais « la mise en quarantaine n’a pas suffi ».
L’appel obsédant de l’inconnu et du grand large de la liberté a déclenché un commerce clandestin par la frontière poreuse avec la Chine où circulent des DVD des émissions de la TV sud-coréenne, véhiculant des « graines qui n’auraient pu être semées autrement (…) Loin d’être la forme de soumission à une entreprise d’extorsion de fonds que dénonçaient ses adversaires, la “Sunshine policy“ était une discrète offensive »…
Victor Cha qui fut un ennemi sceptique de la politique de Kim Dae Jung reconnaît lui-même que l’entreprise pouvait avoir un effet à terme : « À cause de Kaesong, des dizaines de milliers de Nord-Coréennes savent ce que c’est que de travailler dans des usines sud-coréennes modernes et de prendre trois repas par jour dans une cafétéria propre. Ces femmes ne se révolteront pas contre le régime, mais elles raconteront leur expérience à d’autres… »
Il ajoute « le changement est microscopique mais réel, et la prochaine fois que le pouvoir tentera de reprendre le contrôle de l’économie avec ses vieilles méthodes […] il suscitera une réaction différente […]. La colère monte quand le gouvernement permet aux gens de voler de leurs propres ailes, qu’ils se taillent leur petit succès, puis que l’État essaie de réaffirmer son emprise en leur ôtant cette possibilité… On imagine difficilement un progrès émerger de la pauvreté extrême, mais c’est précisément ce qu’on voit se produire en Corée du Nord ».
Pourtant l’expérience a été stoppée nette par l’alliance des conservateurs et les réflexes sans cesse répétés des menaces de représailles dont chacun sait pourtant qu’ils n’aboutissent qu’à renforcer le régime. Sans compter que l’hostilité qui en résulte augmente la difficulté des négociations.
Le secrétaire d’état Perry en a récemment fait l’expérience quand, investi dans une stratégie de réchauffement destinée à reprendre les pourparlers, il dut rattraper les dégâts provoqués par les menaces de riposte nucléaire à peine voilées et le survol de la Corée par des bombardiers stratégiques venus de Guam et des États-Unis qui, d’un coup, réduisirent à néant les discours de Washington sur leur intention de ne jamais réintroduire d’armes nucléaires sur la péninsule.
Décidément, s’il est des cas où la force militaire est salutaire pour mettre fin dans l’urgence à des tragédies humanitaires ou à prévenir le basculement d’un pays vers l’arbitraire et les raidissements radicaux – encore faut-il y consentir les moyens et se mettre en mesure d’en contrôler les effets pervers indésirables, ce qui suppose du temps, des ressources financières et des risques acceptés par des troupes engagées au sol -, il arrive assez souvent que, brandie de manière inconsidérée, la menace produise presque exactement l’effet inverse de celui recherché.
Dans bien des cas, en Corée du Nord et en Iran, la stratégie du « choco-pie » serait peut-être plus efficace que les menaces, au moins en appui de négociations politiques bien menées. Encore faut-il lui laisser le temps de se déployer et ne pas la réduire à néant périodiquement par des postures guerrières plus ou moins vaines, dont le premier effet est de conforter les dictateurs.
Le virus de la liberté est résistant
Le 3 mai 2013, conséquence de la période de tensions, les Nord-coréens ont fermé la zone industrielle de Kaesong, symbole de la politique d’embellie et demandé aux sud-coréens de retourner chez eux. Mais preuve que les marches-arrières sont difficiles, Pyongyang a maintenant sur les bras plus de 50 000 ouvriers au chômage (soit 1/6 de la population de Kaesong). La « réaffectation » de ces employés « contaminés par l’ouverture » ne sera pas simple, d’autant que le régime les avait tenus en « quarantaine » pour éviter la contagion de « l’épidémie de liberté ».
Pour l’heure, selon un article du Korea Times du 6 mai 2013, le régime les a pris sous son aile et leur dispense des cours accélérés destinées à tuer dans l’œuf les idées d’ouverture auxquelles ils ont été exposés. Puis il envisagerait de « diluer » le message politique toxique qu’ils véhiculent en les dispersant dans le pays.
Mais le virus est résistant. Le 11 septembre, on apprenait en effet que Pyongyang avait donné son accord pour rouvrir « à l’essai » le complexe industriel de Kaesong situé à quelques kilomètres à l’intérieur de la Corée du Nord. C’est que l’expérience attire des investissements de plus de 100 entreprises sud-coréennes, intéressées par le coût très avantageux de la main d’œuvre, qui toutes ensemble procurent à Pyongyang chaque année 80 millions de $ de devises fortes.
Note : La photo montre l’entrée de la zone industrielle de Kaesong vue du Sud.
