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Le poids des surenchères nationalistes.
Il est vrai que les crises sont de temps à autre apaisées par des accords bilatéraux comme ceux signés entre Hanoï et Pékin depuis 2000 pour le partage des eaux du golfe du Tonkin ou par des efforts diplomatiques. Le dernier en date fut le voyage en Inde du Premier Ministre chinois Li Keqiang dont le ton s’est radicalement éloigné de la rigidité habituelle des récriminations territoriales chinoises.
En dépit des accusations japonaises stigmatisant la montée en puissance militaire de la Chine, des prémisses d’un apaisement diplomatique existent aussi entre Tokyo et Pékin, après la déclaration d’un Conseiller de Shinzo Abe revenant d’un discret voyage en Chine, laissant présager une rencontre avec Xi Jinping, il est vrai pour l’instant démentie par Pékin. Il n’est pas impossible non plus que Pékin, inquiet des risques du terrorisme islamiste au Xinjiang, réajuste sa politique à l’égard du Pakistan, ce qui pourrait faciliter ses manœuvres d’apaisement avec l’Inde.
Mais en réalité, s’il est vrai que les tensions connaissent des hauts et des bas, la force de leurs racines historiques, nationalistes et stratégiques interdit d’espérer qu’elles s’apaisent durablement. Le fait est que dans un avenir prévisible la situation en Asie de l’Est restera marquée par des crises latentes irrépressibles.
Qu’il s’agisse des tensions avec le Japon, de celles avec l’Inde ou des incessantes querelles en mer de Chine du sud, les enjeux dépassent en effet la dimension territoriale ou même celle des ressources et renvoient à la difficulté de concilier la raison qui commande d’œuvrer pour la détente et la coopération culturelle, économique et commerciale avec les émotions nationalistes qui poussent à la surenchère et font courir le risque de dérapages militaires.
Contre Tokyo, les Chinois continuent de nourrir de fortes méfiances doublées de rivalités stratégiques incoercibles d’autant plus sensibles que la marge de manœuvre politique de Shinzo Abe vient d’être consolidée. Désormais appuyé par une majorité dans les deux chambres introuvable depuis 2007, il appartient à la mouvance conservatrice, insensible aux exigences de repentance des crimes de guerre japonais et favorable à une révision de la constitution pacifiste de l’archipel. Les relations Tokyo – Pékin sont d’ailleurs, comme celles entre l’Inde et la Chine, un bon exemple des hauts et des bas qui secouent les rapports bilatéraux de la Chine en Asie.
Exécrables en 2004 et 2005, elles se sont nettement détendues en 2006 pour s’apaiser de manière spectaculaire en 2008, avant de se crisper à nouveau deux ans plus tard, embourbées dans une suite ininterrompues de querelles, d’accusations et de postures arc-boutées, à propos des îlots Senkaku.
Sur les hauteurs himalayennes la méfiance est indienne et d’abord entretenue par la militarisation du Tibet. Alors que Pékin est agacé par le rapprochement stratégique de New Delhi avec les États-Unis et l’UE, le malaise indien dont le meilleur signe est la quasi stagnation des échanges commerciaux, est attisé par la proximité de la Chine avec le Pakistan et le Sri Lanka, à quoi s’ajoutent les provocations chinoises dans l’Arounachal Pradesh et sur les franges du Cachemire indien.
Là aussi les relations, sans cesse mises à mal par de sérieux contrastes culturels entre ces deux grandes civilisations matrices de l’Asie, sont en dents de scie, ballotées par des crises de nationalisme et de profondes rivalités stratégiques. Après le conflit de 1962 il a fallu attendre près de 20 ans avant que les échanges redémarrent par la visite de Rajiv Ghandi en 1988.
S’il est vrai que les deux pays n’ont, hormis les quelques sévères escarmouches de frontières, pas connu d’épisodes dramatiques dont les réminiscences pèseraient gravement sur leur histoire commune, il n’en reste pas moins que leur cohabitation est marquée par de fréquentes effervescences.
Après la fuite du Dalai Lama en 1959, deux conflits frontaliers en 1962 et 1967 secouèrent la relation qui se crispa encore en 1974 avec la première explosion nucléaire indienne, suivie en 1987 d’une nouvelle guerre de frontières dans l’Arunachal Pradesh. Dix ans plus tard New Delhi désignait la Chine comme sa principale menace stratégique et après un apaisement entre 2000 et 2006 marqué par la signature d’accords territoriaux, les tensions resurgirent en 2006 et 2007 pour s’exacerber en 2013, toujours sur des questions de frontières, malgré les visites croisées des premiers ministres en 2008, 2010, 2011 et 2013 et la création en novembre 2011 d’un dialogue économique et stratégique.

