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›› Taiwan

Dans le détroit, la tension monte

Le président taïwanais Lai Ching-te briefé par un officier de l’armée taïwanaise, le 28 mai 2024 à Hualien (Est de Taïwan) (© afp.com/Sam Yeh). Huit mois plus tard, en décembre 2024, la Chine avait déployé autour de l’Ile sa plus grande flotte navale depuis près de trois décennies.

Pour le ministère de la défense taiwanais, il s’agissait d’un harcèlement plus important que les précédents. S’exprimant à Taipei, le porte-parole du ministre de la Défense, Sun Li-fang, avait déclaré que l’ampleur du déploiement naval chinois (qui simulait un vaste blocus de l’Île) s’étendait des îles au sud du Japon jusqu’à la mer de Chine méridionale. Selon lui c’était la plus vaste démonstration de forces depuis 1996, année de l’élection au suffrage universel direct du Président Lee Teng Hui.


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La Chine se risquera-t-elle à attaquer frontalement Taiwan ? L’hypothèse divise les experts, tandis que, depuis l’agression russe contre l’Ukraine, l’interrogation s’invite de plus en plus dans les débats sur la réalité de la menace chinoise.

En même temps, l’évidence s’impose que, dans le Détroit, la force des contraires a commencé à mettre à mal l’idée d’un statuquo immuable, en réalité un non-sens stratégique.

De fait, les promesses croisées d’une « non-déclaration d’indépendance » contre le rejet d’une réunification forcée sont battues en brèche par un double mouvement.

D’une part l’irrésistible marche vers l’émancipation politique de l’Île ; d’autre part la montée au pinacle de la mystique historique de réunification, y compris par la force, que le Président Xi Jinping répète à chacun de ses discours sur l’Île.

Preuve que l’arrière-plan mental de l’appareil a évolué en même temps que la puissance de ses forces armées, si, par le passé, l’usage de la force n’était considéré que comme un argument dissuasif destiné à tenir à distance les velléités de déclaration d’indépendance, aujourd’hui, il serait plus envisagé comme l’instrument de l’inéluctable mission de réunification de la « Mère patrie », gravée par Xi Jinping dans le marbre du rêve chinois de retour de puissance.

Récemment, donnant crédit au projet d’invasion de l’Île dont la perspective est entretenue par les discours du nº1 chinois mêlant systématiquement les bonnes intentions de réunification pacifique et l’inévitable usage de la force vue comme une fatalité incontournable, des images brièvement apparue sur WeChat ont montré que l’APL avait entrepris de mettre au point un équipement de débarquement naval de vive-force.

Les nouveaux équipements de débarquement de l’APL

En construisant ces dispositifs de débarquement en grand nombre, l’APL comble une lacune, mais ne résout pas les difficultés d’une opération de vive force dans le Détroit. Hormis le faible nombre de plages à l’ouest de l’Île face à la Chine, la densité des défenses taiwanaises et leurs capacités de blocus des ports chinois en riposte, la première difficulté serait l’extrême vulnérabilité des unités engagées dans le bras de mer qui devraient naviguer à découvert au moins de 6 a 7 heures pour parcourir les 130 km de sa largeur minimum.


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La courte vidéo de 20 secondes apparue sur WeChat, le 20 mars a été tournée depuis une plage publique de la province chinoise du Guangdong. On y voit l’auteur non identifié se tenant tranquillement à côté de bateaux de pêche et de quelques touristes en promenade.

A leur droite, une rangée d’embarcations aux formes inhabituelles apparaissait dans la brume humide de la Chine du sud. Il s’agissait d’énormes structures flottantes surélevés au-dessus des vagues, reliées par une série de ponts escamotables dont le plus proche de la berge était posé sur le sable.

L’équipement de débarquement baptisé Shuiqiao, 水桥 – pont amphibie – testé dans la région Zhanjiang, 150 km au nord de Haikou, crée à partir d’une base en pleine mer, un quai d’un km perpendiculaire à la côte. Exactement ce dont la Chine a besoin, disent les experts chinois qui commentèrent abondamment l’évènement, pour une invasion de vive force de Taiwan.

Pour Andrew Erikson professeur à l’École de guerre navale de Newport, les barges de débarquement sont le symbole le plus concret à ce jour des intentions agressives de Xi Jinping dans le Détroit.

Pour autant les meilleurs spécialistes de la Chine doutent que le nº1 chinois se lance dans une aventure aussi risquée.

Un large éventail d’appréciation du risque militaire chinois.

En 2023, William Burns, patron de la CIA avait souligné qu’au sein même de l’APL des doutes avaient surgi, renforcés par « l’expérience de Poutine en Ukraine ». Il reconnaissait cependant que les risques d’une attaque augmenteraient avec le temps.

En septembre 2024, Jean-Pierre Cabestan professeur à l’Université Baptiste de Hong Kong, auteur du livre « Demain la Chine, guerre ou paix ? » (Gallimard 2021), soulignait qu’en Chine « l’opinion publique et les élites étaient divisées à propos d’une guerre contre Taiwan . Seulement 52% seraient favorables à une guerre directe contre l’Île ». Il ajoutait que « même si Xi Jinping paraissait prêt à prendre d’avantage de risques que ses prédécesseurs, il restait prudent. » [1]

Son analyse restait rassurante. Pour lui « Même si une nouvelle guerre froide a éclaté, au milieu d’une concurrence croissante entre la Chine et les États-Unis, la troisième Guerre mondiale est improbable. Alors que le déclin stratégique des États-Unis ne s’est pas encore produit, les deux sont pour l’instant incapables de trouver un terrain d’entente. Pour autant, comme ce fut le cas pendant la guerre froide américano-soviétique, la dissuasion nucléaire restera un facteur d’apaisement. »

Valérie Niquet, Docteur en Sciences politiques, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche Stratégique, auteur de « La puissance chinoise en 100 questions » Tallandier 2017, est sur la même ligne. « Pour la Chine, les risques [liés a une attaque frontale de l’Île] seraient absolument considérables et les chances de victoire extrêmement minimes. »

Le 3 avril 2025, un mois avant l’investiture à Taipei de Lai Qing De (lire : Investiture) qui donna lieu à un nouvel épisode de pressions militaires , Marc Julienne Directeur du Centre Asie de l’IFRI, et Alice Eckmann, Directrice de la recherche de l’Institut des études de sécurité de l’Union européenne, commentaient sur ARTE l’un des derniers épisodes de harcèlement de l’Île par l’APL (le 2 avril).

Il eut lieu après la tournée en Asie de Pete Hegseth, le secrétaire d’État à la défense de D. Trump, au cours de laquelle il avait affirmé que les États-Unis continueraient à dissuader toute attaque de l’APL contre l’Île. (Lire : La Chine encercle Taïwan : une démonstration de force pour tester Donald Trump ?).

Les deux jugèrent que les démonstrations de forces qui simulaient, non pas une attaque directe contre l’Île, mais son blocus, avaient un double but : 1) Améliorer la coordination tactique aéronavale des forces chinoises, 2) Tester la détermination de la nouvelle administration américaine à apporter son soutien à l’Île.

Enfin, un mois-et-demi avant ces jugements, le 18 février 2025, l’amiral Samuel Paparo, à la tête du Commandement Indopacifique américain, avait publiquement livré une appréciation opérationnelle des risques.

Confirmant l’appréciation de W. Burns deux ans plus tôt qui spéculait sur l’aggravation de la menace avec le temps, il estimait que la qualité des quatre grands exercices navals chinois autour de Taiwan menés en 2024 indiquaient qu’il ne s’agissait plus d’entraînements, mais bien de « répétitions visant à la réunification forcée » de Taïwan à la République Populaire de Chine.

Pour autant, il ne se prononçait pas sur les modalités tactiques que choisirait Pékin pour parvenir à ses fins.

Note(s) :

[1QC a plusieurs fois cité les doutes exprimés à un journal de Hong Kong en 2020 par le Général à la retraite Qiao Liang, auteur avec son collègue de l’armée de l’air Wang Xiangsui de « La guerre hors limites ».

Pour lui, le moment d’un affrontement militaire n’est pas venu. Et les risques liés à un engagement armé direct trop importants. « La renaissance nationale ne se résume pas à la question de Taïwan. Elle n’en est même pas le point essentiel 台湾问题并非我复兴大业的全部内容, 甚至连主要内容都谈不上 ».

« Le point clé de la grande cause de renaissance nationale est le bonheur des 1,4 milliards de Chinois. 复兴大业的主要内涵是十四亿人的幸福生活 » (…) « Tout le reste doit céder le pas à cet objectif, y compris la solution de la question de Taïwan 一 切都必须给这一大业让路, 包括台湾问题的解决. »


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Par Peytregnet Jean-Raphaël Le 15/06/2025 à 17h46

Au sujet des mots que vous employez

La Chine ne parle jamais de « réunification » mais seulement d’ »unification » (tongyi 统一)! Ne vous laissez pas entraîner par le narratif du PCC à l’usage des Occidentaux qui ne comprennent rien à la question 🤪

Par La rédaction Le 16/06/2025 à 22h45

Dans le détroit, la tension monte.

Cher lecteur, merci de votre remarque qui spécule sur la pertinence ou non du concept de réunification à propos de Taiwan. Elle permet à QC de clarifier l’histoire complexe des relations entre l’Île et le Continent.

S’il est exact que, depuis 1949, la Chine communiste m’a jamais été souveraine dans l’Île, en revanche c’est un fait que l’Empire des Qing (1644 – 1911) a conquis et contrôlé l’Ile entre 1683 et 1895, année à laquelle, après la défaite des Mandchous contre le Japon, elle est, par le traité de Shimonoseki – 1895 -, passée pour un demi-siècle, jusqu’en 1945, sous la domination japonaise.

Celle-ci s’est achevée à la défaite de l’Empire Nippon signée par Mac Arthur à bord du cuirassé Missouri le 2 septembre 1945.

Au passage nous Français devrions avoir une conscience forte de l’appartenance historique de l’Île à l’Empire chinois dont la réalité justifie le terme de “réunification“。

Pour riposter aux harcèlements militaires des Qing contre nous au Tonkin (1881-1885), la 3e République qui réagissait aux déboires français autour de Langson (1883-1885), à la frontière sino-vietnamienne qui précipitèrent la chute de Jules Ferry, avait en effet, dès 1884, mandaté la flotte de l’Amiral Courbet pour, non seulement bombarder le port taiwanais de Keelong (Jilong) contrôlé par les Qing depuis deux siècles (1683), mais aussi, pour tenter, mais sans succès, un débarquement.

[A ce sujet on lira l’analyse de F.Danjou sur l’échec de Courbet à Taiwan (lire : Il y a 140 ans, les déboires de l’amiral Courbet à Keelong – Jilong -, sont une leçon de choses répulsive pour dissuader une invasion chinoise de Taiwan).

A cette grille d’analyse qui rappelle la longue histoire des relations entre le Continent et l’Île, les faits obligent à rajouter qu’après l’avènement des Qing en 1644, les fidèles des Ming ayant militairement échoué à combattre en Chine les Mandchous qu’ils considéraient comme des occupants illégitimes, se réfugièrent à Taiwan.

La figure la plus emblématique de ce repli à Taiwan de la résistance militaire aux Mandchous qui forgea le statut rebelle de l’Île, est Zheng Chenggong (1624-1662). Général des Ming, né au Japon d’une mère japonaise et d’un père chinois, son nom de guerre « Koxinga » qui parle de lui-même, signifie en Chinois, le « Grand-père de la Nation 國姓爺 Guo Xing Ye).

Mort très jeune à 38 ans, il eut tout de même le temps de chasser les Hollandais de l’Île, 18 ans après la chute des Ming et vingt ans avant sa conquête par les Qing.

Par ailleurs, pour accréditer l’idée que le destin de l’Ile est – hors parti communiste – historiquement lié à l’histoire du Continent, on se souviendra qu’a leur investiture, les Présidents taiwanais quels qu’ils soient, KMT ou DPP, ces derniers pourtant partisans d’une rupture avec le Continent, prêtent serment face au portrait de Sun Yat Sen.

Premier président de la République de Chine - nom officiel de Taiwan que le PCC récuse pour imposer « China-Taipei » condition de la participation de l’Île à certaines manifestations internationales, notamment aux JO (Lire : Les JO, rappel d’une blessure nationale taïwanaise)-, Sun Yat Sen est tout autant vénéré par les Taiwanais qui le voient comme le Père de leur Nation que sur le Continent où le Parti lui attribue le rôle, moyennant une manipulation de l’histoire, de précurseur de la révolution communiste.

Sa mémoire est honorée à travers des monuments, des musées, et des célébrations publiques dans les deux Chine.

Enfin, signalons deux ambiguïtés à l’origine de nombreuses confusions et malentendus.

1. Quand en 1945, l’Empire nippon vaincu s’est retiré de Taiwan, le statut de l’Île est resté « Chinois » par le pouvoir de Tchang Kai-chek qui, au passage, exprimait les mêmes réclamations de souveraineté impériale matérialisée par la « Ligne en 9 traits » qu’aujourd’hui la Chine communiste sur la mer de Chine du sud.

2. La résolution nº 2758 ayant expulsé Taiwan des Nations Unies, le 25 octobre 1971 ne dit en réalité rien du statut de Taiwan et ne pose pas – contrairement a ce que laisse entendre le PCC - le droit de souveraineté du Continent sur l’Île.

Par ailleurs, le fait que, depuis 1988, année de la mort de Jiang Jingguo 蔣經國, fils de Tchang Kai-chek, le système politique taiwanais a évolué vers une vibrante démocratie sur un modèle électif à parti multiples, quand le Continent est resté gouverné par un parti unique autocrate non élu, marque l’incongruité politique de l’amalgame associant la résolution 2758 à une reconnaissance onusienne du statut de l’Île appartenant à la Chine communiste.

Il n’en reste pas moins que, mis en perspective historique longue dépassant les 76 ans de la règle communiste, du point de vue également du KMT, le terme de “réunification“ est justifié.

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