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« Double dix » : Sur fond de connivence sino-russe, ripostant au discours du Président Lai, Pékin met en scène le blocage militaire de l’Île

Le 10 octobre lors de la fête nationale du « Double Dix », le Président Lai Qing De, dont la pensée politique fut longtemps articulée à l’idée de rupture avec la Chine, avant de se rallier au « statuquo » plus consensuel dans l’Île a, dans son discours, excité la fibre nationaliste chinoise. Après avoir déclaré vouloir « résister à l’annexion de l’Île ou à l’altération de sa souveraineté », il a rajouté que « la République populaire fondée 37 ans après la République de Chine, n’avait aucune légitimité pour représenter Taïwan ».


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A l’évidence Pékin n’a pas aimé le discours du Président Lai Qing De à l’occasion de la fête nationale taïwanaise du « Double Dix » qui commémore le soulèvement de WuChang le 10 octobre 1911. Précipitant la chute des Qing et du système impérial, la révolte ouvrit, trois mois plus tard, la voie à la proclamation de la République de Chine 中華民國, le 1er janvier 1912, soit 37 ans avant la République Populaire.

Dans son adresse aux Taïwanais, célébrant leur cohésion en dépit des divergences politiques [1], rappelant les tensions politiques passées de la loi martiale de mai 1979 [2], énumérant aussi les prouesses technologiques dans les « Cinq secteurs industriels clés des semi-conducteurs, de l’Intelligence Artificielle, des équipements militaires et de surveillance ainsi que des télécoms de la prochaine génération », Lai a martelé les efforts de l’Île pour, en dépit de l’ostracisme imposé par la Chine [3], rester un membre actif de la Communauté Internationale et porter haut le flambeau de la démocratie.

Mais alors qu’il proposa de coopérer avec Pékin dans le domaine du changement climatique et de la lutte contre les pandémies, deux paragraphes de son discours touchèrent un nerf sensible du Parti Communiste chinois.

Le premier rappela d’abord les combats de la fin de la guerre civile de Guningtou, localité de l’île de Jinmen du 25 au 27 octobre 1949 quand le KMT résista victorieusement aux attaques du Parti communiste ; le même évoqua aussi la résistance, neuf années plus tard, des Taïwanais de Jinmen et Matsu aux bombardements par l’artillerie de Mao du 22 août au 22 septembre 1958.

Le deuxième, le plus sensible, fut une profession de foi politique rejetant catégoriquement la subordination de l’Île au Parti Communiste chinois.

Prenant pour argument que la création de la République de Chine, actuel nom officiel de Taiwan, était antérieure à celle de la République Populaire, il a martelé que « Taiwan n’était pas subordonné à la Chine ». Ajoutant que « la démocratie et la liberté prospéraient dans l’Île » et, promettant de « résister à l’annexion de l’Île ou à l’altération de sa souveraineté », il a conclu que « la République populaire n’avait aucune légitimité pour représenter Taïwan ».

Pas de tirs balistiques, mais un déploiement de forces record.

Les rectangles gris autour de l’Île figurent les zones ou le 14 octobre, se sont déployés plus de 70 navires de combat des forces navales chinoises. Sur le Continent les points rouges figurent les emplacements des forces terrestre et aériennes chinoises. (Sources Courrier International, Pentagone, AFP et ministère de l’Économie et des finances français.)


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La riposte chinoise s’est déployée le 14 octobre autour de l’Île avec au moins 130 avions de combat et 74 navires de guerre dont le porte-avions Liaoning qui menèrent des exercices coordonnés dont l’objet était de démontrer à la fois la capacité de l’APL à isoler Taiwan et à tenir à distance la marine des États-Unis.

En même temps, le Bureau des Affaires taïwanaises faisait savoir que le déploiement sanctionnait le Président Lai coupable de « promouvoir l’absurdité de l’indépendance taïwanaise. »

Le 14 au soir, en déclarant que l’exercice s’était achevé avec succès le Capitaine Li Xi, porte-parole de l’APL, précisait qu’il avait mobilisé la marine, l’armée de l’air et les missiles de la 2e artillerie. Lui aussi exprima une mise en garde : « Il s’agit d’un avertissement. Adressé à ceux qui soutiennent l’indépendance de Tainan, il signale sans ambiguïté notre détermination à sauvegarder notre souveraineté nationale. »

A l’unisson, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Mao Ning, déclarait lors de son point de presse quotidien que pour Pékin, les relations avec Taïwan qui n’étaient pas un État souverain, ne sauraient entrer dans le cadre de relations diplomatiques.

La mise au point était assortie de la menace récurrente répétée à chaque déploiement de forces : « Sachez que l’indépendance de Taiwan est aussi incompatible avec la paix dans le Détroit que l’eau et le feu. “台独”与台海和平水火不容” » et « La provocation des forces indépendantistes entraînera toujours une riposte 台独”势力的挑衅必然会遭到反制 ».

Alors que ministère taïwanais de la Défense déclarait avoir déployé des navires de combat, ainsi que des unités de missiles et de radars « pour parer à toute éventualité, » la Présidence et Joseph Wu, à l’unisson de Washington, appelaient la Chine à cesser ses provocations disproportionnées, dangereuses pour la paix dans la région.

En prenant de l’altitude, on perçoit très clairement plusieurs réalités indiquant qu’en dépit des déclarations de Pékin cherchant à circonscrire la question à une affaire intérieure chinoise, l’instabilité de la situation dans le Détroit porte les germes d’un conflit plus large.

Tandis que le discours taïwanais brandit le flambeau de la défense globale des démocraties, à la suite d’une déclaration de Joe Biden le 18 septembre à CBS promettant d’impliquer directement l’armée des États-Unis dans la défense de l’Île en cas d’attaque directe par l’armée chinoise, Washington resserre ostensiblement ses liens militaires directs avec Taipei.

Visite du ministre de la Défense russe et réunion des BRICS à Kazan.

Le 14 octobre, jour de l’exercice militaire de l’APL autour de Taiwan, Andrey Belousovo le ministre de la défense russe était officiellement reçu à Pékin devant le bâtiment de l’APL par son homologue l’Amiral Dong Jun.


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En même temps, le 14 octobre, jour des démonstrations de forces de l’APL autour de l’Île, le ministre de la Défense russe Andrey Belousovo rencontrait à Pékin le Général Zhang Youxia, plus haut responsable militaire chinois (lire : Jack Sullivan à Pékin. Illusions d’un apaisement et ripostes chinoises)

Selon leurs déclarations, il s’agissait de renforcer leur coordination de sécurité face aux tensions de leurs relations avec l’Occident et – recoupant directement la rhétorique chinoise sur la question du Détroit – de « sauvegarder leur souveraineté nationale et leur sécurité. »

De fait Pékin et Moscou ont, ces dernières années, augmenté la fréquence de leurs exercices militaires conjoints signifiant leur solidarité stratégique face à l’Occident dont, 80 ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, tous les deux contestent la prévalence dans l’organisation du monde.

Entre 2003 et 2024, ayant clairement l’objectif de défier l’Amérique et ses alliés occidentaux, le rythme annuel des exercices militaires sino-russes d’ampleur variable est passé de 3 à 24. Le message qui véhicule l’idée d’une posture militaire ripostant aux intrusions des États-Unis et de leurs alliés sur les plates-bandes souveraines chinoises, notamment dans le Détroit de Taïwan est limpide : « Comme vous, nous pouvons opérer dans vos arrière-cours stratégiques. »

Enfin, dernier indice en date que la question de Taiwan a, même pour la Chine qui le nie, une portée stratégique globale, le déplacement à Pékin de Belousovo a eu lieu tout juste huit jours avant la tenue du 22 au 24 octobre à Kazan au cœur de la Russie, sur le cours moyen de la Volga à 800 km à l’est de Moscou du 16e sommet des BRICS.

Trois semaines après le discours de Lai, alors que les tensions montent entre la Chine et l’Amérique dans le Pacifique occidental, la réunion en Russie des neuf membres des BRICS (*) dessine une fracture nord-sud qui s’ajoute a celles Est-ouest.

Ces dernières se creusent en Europe avec la guerre en Ukraine et autour des tensions au large de la Chine et dans le détroit de Taïwan que le Pentagone et ses alliés, japonais, sud-coréens et Philippins considèrent de plus en plus comme un théâtre stratégique portant le risque d’une conflagration majeure.

 [4]

Lire : Les BRICS à Johannesburg, symbole de la contestation de l’Amérique et de l’Occident.) Regroupant 45% de la population du globe, en parité de pouvoir d’achat, ils représentent ensemble 35,6% du PNB mondial.]] confère à Vladimir Poutine et à Xi Jinping qui fut le principal artisan de l’élargissement, un arrière-plan de caution stratégique anti-occidentale au milieu des conflits ouverts en Ukraine et au Moyen Orient et des risques d’embrasement dans le détroit de Taïwan.

La différence essentielle entre ces trois théâtres est cependant qu’à propos de Taïwan l’hypothèse de l’implication directe des États-Unis s’alourdit à mesure que Pékin augmente des pressions militaires sur l’Île.

Note(s) :

[1Dans l’assistance se trouvaient non seulement les deux anciens présidents du DDP, Min Jin Dang 民 進 黨 – Tsai Ing Wen 蔡英文 et Chen Shui Bian 陳水扁, mais également Ma Jing Jeou 馬英九, le président KMT de l’Île de 2008 à 2016 qui, contrairement à l’année dernière avait accepté l’invitation.

[2Le 10 décembre 1979, pendant la loi martiale, huit années après l’expulsion de Taiwan de l’ONU remplacée par la République Populaire, quatre années après le décès de Tchang Kai-chek eut lieu « l’incident de Kaohsiung », alors que l’Île était encore tenue d’une main de fer par Jiang Jing Guo, le « Fils du généralissime » (lire : Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo).

L’incident s’est produit lorsque le magazine « Formosa », dirigé par le prisonnier politique libéré Shih Ming-te, 施明德 récemment décédé en janvier 2024 et le député vétéran de l’opposition Huang Hsin-chieh 黃信介, disparu en 1999, organisèrent avec d’autres dissidents une manifestation commémorant la Journée des droits de l’homme pour exiger la démocratie à Taïwan. Le gouvernement utilisa l’événement comme prétexte pour mettre sous les verrous les principales figures de l’opposition politique.

[3Au milieu des nombreux étrangers qui assistèrent à la célébration à des titres divers, les seuls officiels furent le Premier Ministre de Tuvalu Feleti Teo et son épouse.

[4(*) Aux cinq membres initiaux Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud se sont ajoutés l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats. (L’Arabie Saoudite candidate souvent citée, probablement gênée par la présence de l’Iran des Mollahs, n’avait pas formellement intégré l’organisation.)


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