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Gaz de schiste. Une priorité stratégique pour la Chine et les Etats-Unis

Un potentiel à préciser et de vastes projets.

L’intérêt chinois pour le gaz ne date que du début des années 2000. Poussé par l’attention accordée à l’environnement Pékin commença à développer les réseaux de gazoducs à l’intérieur (Xinjiang vers Shanghai, 4200 km) et de l’étranger vers la Chine (Turkménistan). Aujourd’hui, la demande reste très supérieure à l’offre qui ne couvre que 89% des besoins.

Se référant au 12e plan, selon lequel l’urbanisation conduira à multiplier par 10 la consommation de gaz d’ici 2015, le Ministère des ressources foncières et minières a fixé les objectifs de production de gaz de schiste à 6,5 milliards de m3 pour 2015, soit 6,4% de la production totale de gaz en 2012. Mais en 2020, elle devrait se situer entre 60 et 100 mds de m3, soit 10 à 15 fois plus. Si ces objectifs étaient réalisés, le gaz de schiste compterait alors pour 10% de la production totale d’énergie.

Selon les compagnies pétrolières chinoises les gisements de gaz de schiste se trouvent essentiellement dans les 2 bassins du Sichuan et du Tarim – avec d’autres possibilités dans le Xinjiang (bassins de Turfan et de Junggar), dans les Ordos, le long du Golfe de Bohai et dans la région de Songliao, 900 km au Nord-est de Pékin -. Selon CNPC, les réserves estimées se situeraient entre 21 000 et 45 000 milliards de m3, mais dont moins de 2% (4 à 600 Mds de m3) sont officiellement reconnus par le ministère.

Rappelons pour mettre ces volumes en perspective qu’en 2011, le géant russe Gazprom a produit à lui seul 513 milliards de m3 de gaz classique, soit 17% de la production mondiale, dans un contexte où la demande globale augmentera de 17% d’ici 2017, + 576 Mds de m3, avec une consommation stable en Europe autour de 560 Mds de m3, et de fortes augmentations en Chine qui doublera sa consommation à 273 Mds de m3 et aux États-Unis, où la consommation atteindra 779 Mds de m3.

En Chine, la consommation de gaz en forte hausse et les objectifs très ambitieux d’extraction de gaz de schiste définissent à la fois une urgence stratégique et une exigence de rattrapage technologique. C’est dans ce contexte que le 26 mars a été rendu public un projet de Joint Venture entre CNPC et Royal Dutch Shell qui a déclaré vouloir investir 1 Milliard de $ dans les gaz de schiste en Chine.

A l’automne 2012 les deux avaient déjà effectué 24 forages ; 14 autres sont prévus en 2013 dans la zone de Fushun – Yongchuan au Sichuan, 150 km à l’Ouest de Chongqing, sur une zone qui couvre 3500 km2. Les projets CNPC – Shell font suite à ceux de Sinopec avec BP Chevron, et Exxon Mobil, également dans le Sichuan (Chongqing) et au Guizhou.

Comme le répètent tous les analystes, la découverte des gaz de schiste pourrait changer la donne stratégique mondiale. Les anciens pays producteurs – Russie, Golfe Persique, Afrique, Amérique du sud – perdraient une partie de leur viatique ; les États-Unis et l’Europe regagneraient une marge de manœuvre ; l’Australie riche en gaz de schiste verrait peut-être son influence augmenter dans la région Asie Pacifique ; tandis que les débats et les théories sur les « pics de production » de pétrole et de gaz, dont on prévoyait l’épuisement, perdent de leur pertinence.

En somme, expliquait Eliot Brennan le 24 mars dans « The Diplomat » nous assistons au dessein d’une nouvelle carte géostratégique, tracée par les nouvelles technologies d’extraction elles-mêmes à l’origine de nouvelles ressources. Il ajoute cependant que les richesses potentielles, qui, on l’a vu, provoquent beaucoup d’effervescence en Chine, pourraient ne pas être exploitables aussi facilement qu’on le laisse entendre, au moins à court et moyen terme (Lire The “Fracking” Revolution Comes to China). D’autant que là comme ailleurs on surestime peut-être les réserves (officiellement le pouvoir chinois ne reconnaît que 2% du potentiel déclaré par CNPC).

Aller de l’avant malgré les inconnues et les obstacles.

L’avenir pourrait ne pas être aussi rose que ne le laissent entendre les déclarations. Les nuages au-dessus des l’industrie du gaz de schiste chinois viendraient d’abord de la prudence des opérateurs étrangers inquiets des conditions qui leur seront faites (on craint qu’ayant maîtrisé la technologie les groupes chinois modifient les termes des contrats) ; de la dimension des investissements (le milliard proposé par Shell est une goutte d’eau par rapport au 100 milliards de $ requis pour creuser les 22 000 puits nécessaires aux objectifs de production fixés par le plan). Les difficultés viendraient aussi de la longue série d’inconnues liées aux effets sur l’environnement des techniques d’extraction par fracturation, objets de vifs débats en Europe et aux États-Unis.

A quoi il faut ajouter qu’en Chine, dont le nord est confronté à un très important stress hydrique, il existe des soucis particuliers nés des importants besoins en eau liés aux exploitations des gisements d’hydrocarbures non conventionnels.

Pour accélérer l’exploitation des gisements au rythme souhaité par les planificateurs chinois – 20 000 puits à creuser d’ici 2015 – il ne sera peut-être pas facile de réunir les investissements nécessaires. Les majors étrangères pourraient être d’autant plus réticentes qu’elles connaissent la quête chinoise pour les technologies et la tendance des industriels chinois à les « siniser », même quand elles sont protégées. Le tout dans le schéma souvent décevant qui échange les savoir-faires industriels sophistiqués pour l’accès au marché.

Compte tenu de la puissance de Sinopec, CNPC ou CNOOC dans le paysage politique chinois, les acteurs extérieurs pourraient exiger des garanties plus grandes que celles qu’on leur propose aujourd’hui. La question est évoquée en toutes lettres dans un récent article en ligne de Caixin. Le journal chinois rapporte en effet les soucis d’un opérateur étranger suggérant de clarifier les conditions des Joint Ventures et les termes des contrats d’exploitation pour les adapter aux spécificités du gaz de schiste.

L’autre série d’inquiétudes concerne les inconnues de la technique de fracturation et les risques potentiels pour l’environnement, objet des débats en Europe et aux États-Unis. Le procédé d’extraction qui impose d’associer plus d’une douzaine de produits chimiques potentiellement toxiques au mélange d’eau et de sable injecté dans les roches, à quoi il faut ajouter les risques liés à la dispersion de matériaux radioactifs du sous-sol, supposent l’observation de règles strictes pour éviter la pollution des nappes phréatiques et de l’air par l’émanation de grandes quantités de méthane dans l’atmosphère.

En Chine enfin, où les ressources hydriques sont déjà un grave problème, les quantités d’eau nécessaires à la fracturation pourraient constituer un obstacle, dans un contexte de forte pénurie. Selon un rapport du ministère de l’environnement, « 40% des rivières sont sérieusement polluées et 20% sont à ce point toxiques que le contact de leur eau est dangereux ». Le tout alors que tout le nord du pays est frappé par la sècheresse chronique et exige des investissements pharaoniques pour rééquilibrer l’alimentation des grandes zones urbaines (Lire notre article Pénurie d’eau au Nord et projets pharaoniques).

Il reste qu’en Chine la solution du gaz de schiste, mise en œuvre avec toutes les précautions nécessaires pourrait « faire d’une pierre deux coups » : résoudre l’impossible équation énergétique et réduire la pollution, puisque les émissions de dioxyde d’une centrale au gaz sont 2 fois moins importantes que celles d’une unité fonctionnant au charbon.

Le 2 juin 2012, « The Economist » publiait un article qui, tout en reconnaissant les importants risques environnementaux du gaz de schiste, expliquait qu’ils pouvaient être gérés, notamment par le bétonnage des puits et l’augmentation des mesures pour limiter les émissions de méthane. L’Agence Internationale pour l’Energie qui préconise l’extension des exploitations explique que ces améliorations pourraient être obtenues si les producteurs acceptaient une augmentation de 7% de leurs coûts de production (Lire Fracking great : The promised gas revolution can do the environment more good than harm, fichier pdf).

La position de l’AIEA constituera une incitation pour les autorités chinoises qui ne mettront pas fin à leurs projets, d’autant que leur coopération avec les États-Unis, où la production a augmenté de 24% leur fait prendre conscience des avantages économiques et stratégiques de la filière. Le prix du gaz y est en effet 6 fois moins élevé qu’en Europe, des centaines de milliers d’emplois ont été créés, des filières industrielles entières ont été sauvées de la faillite, notamment dans la chimie, tandis que l’industrie gazière américaine s’apprête à exporter ses surplus de gaz, dont les réserves sont aujourd’hui estimées à un siècle.

Il restera au gouvernement chinois à gérer les risques écologiques d’une exploitation par des sociétés mal contrôlées, et l’aggravation du stress hydrique, notamment dans les bassins du nord. Sans compter que le développement du gaz de schiste ne dispensera pas le pouvoir d’une introspection sur son schéma de développement qui restera toujours massivement articulé autour des énergies fossiles polluantes et non renouvelables.


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Par Caligula Le 30/03/2013 à 22h47

Gaz de schiste. Une priorité stratégique pour la Chine et les Etats-Unis.

« le pouvoir ne renoncera pas à la bouffée d’oxygène offerte par cette nouvelle ressource qui a le double avantage de freiner la pollution et de diminuer la facture des importations. »

Freiner la pollution...celle dûe à la combustion du charbon, oui ; mais il ne faudrait pas oublier celle induit, par la fracturation hydraulique utilisée pour exploiter le gaz de schiste.
Certes, les études menées sur ce type d’exploitation, ne donnent pas toutes les mêmes résultats. Mais force est de constater que nous n’avons pas suffisament de recul pour avoir une vue d’ensemble des effets à long termes.
Cela dit, et comme vous le faites remarquer dans votre article, le principal souci est la consommation (énorme) d’eau, d’autant plus que celle-ci n’est pas réutilisable, car non récupérable et quand bien même son retraitement pour la purifier coûterait un bras. D’ailleurs, aux USA certains groupes écologistes (mais pas que) commencent à donner de la voix, même si pour le moment ils sont considérés comme des « illuminés ».
Mais dans l’ensemble, on assiste à une augmentation du nombre de projet d’exploitation de ces gaz. En Europe, l’Allemagne, récemment, mais aussi l’Italie se penchent sur la question. Et pour compléter le tableau, j’ai lu sur un site (2000 Watts) que l’Arabie Saoudite prévoyait d’avoir recours à cette énergie pour éviter de trop « pomper » dans ses réserves, qu’elle garde pour l’export.
Ce qui serait intéressant à savoir : Que pense les dirigeants chinois du fait d’être obligé de passer par des entreprises étrangères, principalement américaine, pour pouvoir lancer l’exploitation ? Je conçois que ce ne sera pas la première fois que cela arrive, mais là, on touche à un secteur sensible.

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