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Les irrésistibles attraits de l’Accord Cadre Chine – Taïwan
A l’opposé des pressions américaines qui poussent l’Île dans ses retranchements douaniers, l’Accord Cadre entre Taïwan et la Chine est truffé de préférences économiques et commerciales accordées par les négociateurs chinois pour paver la route de la réunification, objectif stratégique ultime du Régime. Le dernier arrangement signé sur les services le 21 juin 2013, mais toujours pas ratifié par le Yuan législatif taïwanais, ouvrirait 80 secteurs en Chine contre seulement 64 à Taïwan. Il fait suite à la réduction unilatérale par Pékin des droits de douane sur de nombreux produits taïwanais.
Plus largement, l’accord sur les services et la souplesse des échanges dans le Détroit qui tranche avec la rigidité unilatérale de Washington accrochée aux intérêts commerciaux bien compris des exportateurs américains, crée un courant d’échanges dans le Détroit toujours plus riche.
L’ouverture de la finance et du secteur taïwanais de la production « high-tech » aux investissements chinois ont fait passer les engagements du Continent à Taïwan de 90 millions de $ en 2010 à près de 400 millions en 2013. Le flux favorise la croissance de l’Île devenue une porte d’entrée des investissements vers la Grande Terre, conforte son rôle de centre industriel régional et rehausse le niveau technologique de sa production. (Voir les données macroéconomiques taïwanaises)
Fin novembre 2013, à l’occasion de la visite de huit jours dans l’Île de Chen Deming, l’ancien ministre du commerce devenu président de l’Association pour les relations dans le Détroit (ARATS), le Président Ma a porté le quota journalier des visiteurs chinois autorisés à séjourner dans l’Île à 3000, tandis que le nombre des vols hebdomadaires vers la Chine est passé à 828. Des sociétés taïwanaises sélectionnées seront autorisées à émettre des obligations en RMB qui donneront aux Chinois accès aux 19 Mds de $ de dépôts bancaires taïwanais, tandis que de plus en plus de sociétés de l’Île utilisent la monnaie chinoise pour leurs affaires.
Le mouvement qui s’amplifie constitue un salutaire coup de fouet pour l’économie taïwanaise dont la croissance à moins de 2% est essoufflée, avec de nombreuses sociétés d’électronique comme ACER autrefois très dynamiques, mais aujourd’hui à la peine dans les secteurs des smartphones et des tablettes où elle a enregistré des pertes de 445 millions de $ au 3e trimestre 2013. Enfin, les dernières nominations au Bureau des Affaires Taïwanaises du Conseil des Affaires d’État révèlent que Pékin, toujours pragmatique, a l’intention de tirer partie de l’expérience de ses fonctionnaires ayant servi dans les provinces comme le Fujian où la relation dans le Détroit est la plus dense.
« Pragmatisme géographique » bien compris.
Un des nouveaux vice-directeurs du Bureau des Affaires taïwanaises du gouvernement, base arrière administrative de l’ARATS, n’est en effet autre que Gong Qinggai, 55 ans, qui était jusqu’à présent le Directeur de la Zone pilote de Pingtan, une île enserrée dans un petit archipel à quelques encablures des côtes du Fujian, située à 75 km au sud-est de Fuzhou. Déjà couvert par un vaste champ d’éoliennes, projet phare de l’énergie verte, le district de Pingtan, saisi d’une frénésie d’investissements - 38 Mds de $ d’ici 2015 - ambitionne de concurrencer Xiamen et Shenzhen. Plus encore, il a été désigné par les autorités de la province et par Pékin comme un projet pilote de la coopération entre Taïwan et la « Grande Terre ».
Situé à 150 km de l’Ile, le site est au cœur d’un projet appuyé par Pékin visant à créer une « base de développement économique commune pour les habitants de Taïwan et du Fujian ». Déjà, les espaces maritimes sont comblés pour gagner sur la mer, un pont de 5 km de long est sorti de terre au-dessus de la baie de Jingjing, un autre est en construction avec un périphérique de 25 km, tandis qu’une liaison TGV vers Fuzhou aujourd’hui en construction doublera l’autoroute et permettra de relier Pingtan à Fuzhou en 1h30.
Mais l’entreprise de séduction chinoise ne s’arrête pas à l’infrastructure. La zone offrira aussi des services financiers, un terminal boursier, des facilités pour l’installation des professions libérales - avocats et médecins -, l’exemption systématique de taxes et aucune restriction administrative pour les investissements inférieurs à 500 millions de $, qui seront systématiquement accordés.
Enfin, depuis l’automne 2011 la zone est reliée à Taichung par 4 liaisons de ferries rapides hebdomadaires qui placent la grande cité taïwanaise du centre de l’Ile à 2h30 de Pingtan. La traversée s’effectue à bord de vastes catamarans de 97 m de long, jaugeant 6500 tonnes transportant jusqu’à 900 passagers et 380 véhicules à une vitesse de 40 nœuds. Le 9 octobre 2013, la compagnie de ferries a inauguré la ligne Pingtan - Taipei. La durée de trajet est la même que pour Taichung : 2h30.
L’Île prise en étau par les impérialismes.
Il est évident que pour les autorités taïwanaises placées sous le feu des critiques de l’opposition qui tirent la sonnette d’alarme face aux manœuvres obliques de la Chine visant à créer un fatalisme économique et commercial irrésistible, les accords commerciaux hors Détroit constituent un contrepoids stratégique en même temps qu’une marge de manœuvre salutaire pour la suite des relations avec Pékin. Dans ce combat livré par l’Île pour protéger son statut face au déferlement des initiatives continentales, le Trans Pacific Partnership proposé par la Maison Blanche joue un rôle clé.
A condition bien sûr que le ministère du commerce américain n’en détruise pas complètement la capacité de contrepoids en imposant sa vision univoque du libre échange, par exemple, en se focalisant essentiellement sur les aspects douaniers bilatéraux à l’avantage des exportateurs américains. Si Washington n’était pas capable de cette hauteur de vue à long terme, l’Île de Formose serait prise en étau entre deux impérialismes agissant à fronts renversés.
Celui de la Chine, qui avance ses ambitions de réunification par le biais d’une extrême largesse commerciale à laquelle l’économie taïwanaise a du mal à résister ; celui du libre-échange anglo-saxon favorisant unilatéralement la puissance des entreprises américaines déployée autour de l’exigeant abaissement des barrières douanières, imposé à l’Île sans considération pour l’inconfort politique de sa relation avec Goliath.
Mais puisqu’il est question de la « grande image stratégique » à long terme, il n’est pas non plus possible d’évacuer l’hypothèse qu’en exigeant beaucoup de Taipei, Washington se livre à un jeu de rôle exprimant son inconfort d’avoir à choisir entre la fidélité à son allié taïwanais et les exigences de sa relation obligée avec l’empire chinois dont le réveil véhicule une série de très complexes défis qui touchent à son économie, à ses finances, à son influence globale et à sa sécurité.

