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Mais la stratégie du pionnier est aussi celle des affaires. Certains en privé se félicitent en effet de la moisson de 4 milliards d’euros récoltée lors du dernier voyage présidentiel, interprétée comme une première manifestation de la gratitude chinoise. D’autres, plus importants encore, pourraient venir (TGV Pékin - Shanghaï, Centrales nucléaires, Airbus A 380) si l’embargo était levé.
Le pari est cependant risqué car rien n’indique pour l’instant que les 25 Etats membres de l’UE soient sur la même ligne que la France et l’Allemagne. Beaucoup en Europe du Nord et à l’Est sont au contraire calés sur Washington qui répète que les ventes d’armes européennes déstabiliseraient la situation dans le détroit de Taiwan, dont les Américains s’estiment les gardiens, et augmenteraient les risques encourrus par l’US Army en cas de conflit.
Ces blocages qui sont autant d’incertitudes mesurent la fragilité des promesses faites par la France. Celle-ci ayant peut-être imprudemment laissé s’instiller chez les dirigeants chinois, qui comprennent mal le fonctionnement consensuel de l’Europe et évaluent difficilement la capacité de pression de Washington, l’idée que notre influence en Europe était plus forte jadis qu’elle ne l’est en réalité maintenant. Dans ce contexte le risque existe que les frustrations chinoises nées des espoirs déçus incitent Pékin à reconsidérer les contrats avec la France avec plus de distance, le ressentiment en plus.
Enfermée par une relation passionnelle, aujourd’hui portée par une vision stratégique de recomposition de l’ordre mondial qui prend le contrepied des stratégies américaines, l’amitié franco-chinoise, on le voit, gagnerait à plus de constance et de pragmatisme.
Puissance mondiale en devenir, membre permanent du Conseil de sécurité, de plus en plus influent et de plus en plus écouté, la Chine est, par le dynamisme et la puissance parfois désordonnée de sa croissance, placée au centre des grands problèmes, stratégiques, économiques, énergétiques et d’environnement de la planète. Il est probablement illusoire de vouloir construire un ordre mondial équilibré en la tenant à l’écart.
Au-delà de la question technique des sanctions, l’embargo pose donc la question des relations stratégiques des Etats-Unis et de l’Europe avec la Chine et de la place de cette dernière dans l’ordre du monde, dont à ce jour personne n’a sérieusement débattu. 15 ans après la décision d’appliquer les sanctions à la Chine, le moment est peut-être venu d’initier cette réflexion entre les Etats membres de l’UE et Washington.
