›› Chronique
Les blessures restent sensibles
En sous main cependant les cicatrices sont loin d’être guéries, y compris dans l’APL où certains cadres se souviennent de la résistance de quelques chefs, dont la mémoire est passée à la trappe. Ainsi du général Xu Qinxian, aujourd’hui âgé de 79 ans, toujours assigné à résidence à Shijiazhuang où il vit avec son épouse. En 1989, il commandait le 38e groupe d’armées et le 27 mai dans la soirée il prit une décision qui changea sa vie : désobéir à l’ordre qu’il venait de recevoir d’imposer la loi martiale à Pékin. Le choix le mena à la cour martiale qui mit fin à sa carrière, lui infligea 5 années de prison et une assignation à résidence dans sa ville, à durée indéterminée.
Souvenirs d’une désobéissance militaire
Dans une interview conduite en secret à Shijiazhuang et rapportée par le South China Morning Post, Xu se rappelle avoir protesté qu’il ne s’agissait pas d’une situation de guerre mais d’un différend politique et que l’engagement d’unités militaires était, dans ce cas, une grave erreur.
Dans un affrontement avec des civils désarmés il serait impossible, dit-il, de faire la part des provocateurs et les incidents sérieux seraient inévitables. Il refusait d’en porter la responsabilité. Depuis avril 1989, ses unités étaient déjà entrées dans Pékin sans armes pour contribuer à la sécurité lors des funérailles de Hu Yaobang, mais la loi martiale décrétée le 20 mai n’avait pas pu être mise en œuvre, du fait du grand nombre de manifestants pacifiques regroupés sur la place Tian An Men.
Quand le Commissaire politique de la Région Militaire de Pékin insista pour que les ordres soient appliqués et que la place soit évacuée par tous les moyens - ce qui signifiait clairement « en ouvrant le feu si nécessaire » -, le général Xu réclama d’abord un ordre écrit, puis refusa de l’exécuter. Le même jour, il fut relevé de son commandement et placé en garde à vue dans un dépôt militaire à Mengtougou à l’ouest de la capitale où il resta confiné jusqu’à la fin de l’année. Après quoi il fut traduit devant un tribunal militaire.
Deux autres généraux exprimèrent leurs désaccords : He Yanran et Zhang Mingchun, respectivement commandant et commissaire politique du 28e groupe d’armées. Mais leur désobéissance fut moins nette. Tout en acceptant les ordres, ils traînèrent les pieds cherchant toutes les excuses possibles pour retarder leur marche sur Tian An Men. Mais, par la suite ils n’avouèrent jamais leurs réticences et continuèrent normalement leurs carrières.
Xu dit ne pas regretter sa décision. « En dépit des 10 années chaotiques de la révolution culturelle, les Chinois croyaient encore au Parti. Fallait-il détruire le peu d’adhésion et d’espoir qui restaient ? En réalité, les choses étaient bien plus simples qu’on ne l’a dit. Il n’y avait pas de mouvements secrets d’opposition, pas de complot, ni d’aide extérieure. La désobéissance fut ma décision et celle de personne d’autre ».
La mémoire occultée
En Chine, contrastant avec l’avalanche de commentaires des médias occidentaux, le souvenir du 4 juin a, comme toujours, été passé sous silence. Dans les livres de classe, l’événement est occulté et seulement un infime pourcentage d’étudiants du 3e cycle connaissent cet épisode de l’histoire du pays. Quand on l’interroge, le porte parole du gouvernement élude la question, indiquant clairement que le sujet est devenu tabou et n’est plus d’actualité : « A la fin des années 80, le gouvernement a mis un terme aux débats internes sur les troubles politiques dont vous parlez ».
Un retour en arrière sur ce quart de siècle conduit à constater que le Parti Communiste Chinois qui avait connu en 1989 l’une des plus graves menaces existentielles de son histoire, a accompli un rétablissement politique spectaculaire.
Ce dernier s’est appuyé sur de longues années de croissance presque toujours à deux chiffres, l’éradication massive de la pauvreté, la naissance d’une classe moyenne dont la vie quotidienne et les espoirs de progrès qualitatifs personnels sont bien meilleurs que ceux dont pouvait rêver les étudiants de Tian An Men. Au demeurant, et on oublie souvent de le rappeler, ces derniers étaient tous des enfants privilégiés de l’oligarchie, ce qui explique la relative clémence des peines de prison appliquées à la plupart de ceux qui tombèrent dans les filets de la police.
La répression, un choix délibéré, assumé par le Parti
Du point de vue de la direction politique, en 1989, la décision de Deng Xiaoping ne fut pas seulement une réaction brutale à une crise, mais la condition de la survie du Parti et la clé de la poursuite des réformes économiques.
Exprimée récemment par Xi Jinping lui-même qui enjoignait ses pairs à ne pas installer une rupture narrative dans l’histoire du Parti dont certains membres, tentés d’imiter la déstalinisation, pourraient vouloir tourner la page du Maoïsme, la vision renvoie à une obsession restée une référence néfaste : les conséquences désastreuses pour le PC de l’URSS de l’ouverture politique déclenchée par Gorbatchev qui, par le fait d’un étrange hasard, effectua une visite officielle en Chine durant la crise de Tian An Men.
Pour Xi Jinping qui exprimait l’avis collégial du Bureau Politique et du Comité Central, les initiatives de Gorbatchev jugée si bénéfiques par l’Occident, avait précipité la chute du Parti Communiste de l’Union Soviétique et entraîné l’affaiblissement irrémédiable de l’URSS, puis sa disparition. Ces réminiscences funestes qui hantent l’esprit des dirigeants chinois et que les commémorations à Hong Kong et partout en Europe, à Taïwan et aux Etats-Unis leur rappellent chaque année avec insistance, ne plaident pas pour une ouverture politique.
Le 25 mai dernier, le Global Times prenait prétexte du coup d’État en Thaïlande pour dénoncer les méfaits de la démocratie à l’occidentale « qui avait créé le chaos dans de nombreux petits pays » et dont « les éléments destructeurs » pourraient surgir en Chine si elle décidait de l’adopter. « Heureusement, ajoutait l’auteur, notre pays a la sagesse de rechercher une voie politique originale et indépendante »
Les nouveaux dissidents
Aujourd’hui, selon Teng Biao, 41 ans, activiste des droits de l’homme et professeur de droit à Pékin, la majorité des Chinois ne croit plus aux réformes politiques du système, dont les élites craignent les conséquences dangereuses pour le Parti. Stanley Lubman, spécialiste du droit chinois à Berkeley note que, face à la nouvelle capacité de mobilisation de la société, la crainte du régime pour sa survie s’est récemment traduite par la manière très « maoïste » dont le régime a jugé Xu Zhiyong, le président des « Nouveaux Citoyens - 新公民运动 - ».
Il est vrai que la stratégie du mouvement se fait plus efficace. Au lieu d’appeler directement à l’instauration de la démocratie, concept trop abstrait pour le Chinois moyen, elle cible directement des écarts de conduite bien concrets comme la corruption des cadres et exige la transparence des fortunes de la haute direction du régime, tout en réclamant le respect des droits individuels inscrits dans la constitution. Condamné à 4 ans de prison pour « incitation au désordre », Xu a, dans ce contexte, subi un procès dont le cours a lourdement violé la procédure criminelle chinoise avec, par exemple, l’interdiction faite aux avocats de la défense de contre interroger les témoins ou d’appeler à la barre leurs propres témoins.
Publié par le site chinachange.org, le compte rendu rédigé par Xu Zhiyong lui-même de son entretien le 25 juin 2013 dans un hôtel de Changping avec le Chef de la sécurité de Pékin avant son incarcération, confirme que le Parti craint une ouverture politique à la Gorbatchev, de nature à libérer les forces anti-parti de la société civile capables de contester son magistère.
Dans cet échange, les dénonciations du régime par Xu sont en effet à la fois sévères et précises ciblant la fortune des hauts dirigeants, la fuite des capitaux, le sort injuste fait aux migrants et l’affaiblissement de la légitimité du Parti. Mais en s’attaquant ainsi à l’image du Parti, Xu prend le risque d’un alourdissement de la répression contre lui.
Suggérant que le mouvement de Xu, pourtant un des plus mesurés du paysage de la dissidence, n’était « pas raisonnable », le chef de la sécurité a indiqué que les rassemblements avec déploiement de centaines banderoles par les Nouveaux Citoyens dans plusieurs villes (ndlr : pour les droits des migrants et la publication des fortunes des dirigeants) devaient être stoppés rapidement, sous peine de provoquer des désordres sociaux.
Parmi les autres passes d’armes intéressantes entre les deux protagonistes de cet entretien insolite destiné à convaincre en douceur Xu Zhiyong de renoncer à ses actions iconoclastes dangereuses pour le magistère du Parti, notons un échange où le Directeur de la sécurité accusa son interlocuteur qui allait être mis sous les verrous six mois plus tard, de s’inspirer uniquement d’exemples étrangers.
A quoi Xu Zhiyong a répondu que le socialisme était lui aussi une « importation étrangère vieille seulement d’un peu plus d’un siècle dans une histoire qui en comptait 50 », mais qu’il s’étonnait que sa version chinoise en ait éliminé les libertés et les aspects démocratiques. Dénoncé par le Chef de la police pour son absence d’amour de la Chine, Xu a répliqué qu’il aimait la Chine autant que lui, mais s’interrogeait en revanche sur la réalité du patriotisme des cadres du Parti qui envoyaient leurs avoirs à l’étranger.
Avec Xu Zhiyong, Pu Zhiqiang 49 ans, est l’autre personnalité de la dissidence dont le nom est revenu le plus souvent à la une à propos de la mémoire de Tian An Men. Il est un des seuls anciens manifestants de Tian An Men encore en mesure d’être efficaces en Chine.
Cet avocat qui, n’avait pas été inquiété en 1989, est depuis dix ans très actif pour défendre les militants accusés de diffamation, la liberté d’expression ou les victimes de produits frelatés. En 2004, il fut le conseil très efficace d’un couple de journalistes du Hunan ayant publié un portrait à charge du chef du Parti local qui les avait traînés en justice.
La même année, il gagna un procès pour le compte du China Reform magazine 中国 改革, accusé de diffamation pour avoir décrit les manœuvres louches d’un promoteur immobilier. En 2006, il défendit avec moins de succès l’écrivain dissident Wang Tiancheng dans un procès où ce dernier accusait un Zhou Yezhong, professeur de droit à Wuhan de plagiat. En 2012, Pu était l’un des avocats de l’artiste iconoclaste Ai wewi et du blogger dissident Fang Hong envoyé une année au Laojiao pour avoir écrit un poème tournant en dérision Bo Xilai.
Après la condamnation de Bo, Fang fut relaxé. En mai 2014, Pu fut arrêté avec 4 autres avocats « pour avoir provoqué des désordres », après une réunion privée de dissidents qui réclamaient une révision de l’histoire officielle de Tian An Men.

