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›› Editorial

La rivalité sino-américaine change de nature

En avril dernier le ministre de la défense chinois annonçait que le missile mobile DF-26 (photo) à capacité nucléaire, dévoilé pour la première fois en 2015, avait été déployé. Selon le Global Times et CCTV, l’épicentre des déploiements se trouverait dans les zones désertiques du Nord-Ouest. En réalité les zones de tir peuvent être rapidement ajustées en fonction de l’objectif grâce à la mobilité du châssis. Ainsi, avec une portée maximum de 4000 km, le DF-26 que les tabloïds chinois ont baptisé « le tueur de porte-avions » peut atteindre n’importe quel point du pacifique occidental et de la mer de Chine du sud y compris les bases américaines.
En juin 2017, un rapport du New American Security think-tank soulignait qu’en focalisant essentiellement sur la menace pesant sur les porte-avions, le Pentagone avait jusqu’à présent négligé la vulnérabilité des bases américaines aux missiles chinois.


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Depuis les premiers jours d’août, la rivalité entre Pékin et Washington est, au sens strict, brutalement entrée dans le territoire qu’on croyait abandonné de la compétition balistique.

S’il est vrai que dans la querelle Chine - États-Unis, les échanges de menaces par missiles ne sont pour l’instant que verbales, les tensions montent sur fond de dénonciation par les États-Unis, aussitôt imités par la Russie, les 1er et 2 février derniers, du traité sur les armes nucléaires intermédiaires (INF) signé le 8 décembre 1987 entre Mickhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan [1].

Alors que le 6 août, suite à une nouvelle salve de taxes appliquées aux « restant des exportations chinoises » annoncée le 1er août dernier par un « tweet » de D. Trump, la Banque Centrale chinoise avait laissé le cours du Yuan chuter en deçà de la barre symbolique des 7 Yuans pour 1 $, son plus bas niveau depuis 2008, la querelle a soudain changé de nature [2].

Aux attaques-ripostes qui durent depuis plus de 400 jours dont les dernières furent l’annonce par Pékin que la Chine allait cesser d’importer des produits agricoles américains (20 Mds de $ par an) suivies, le 9 août, de la déclaration du porte-parole signalant l’accélération de la vente de 25% de ses bons du trésor américains dont la valeur totale au 9 août était de 1100 Mds de $, se sont ajoutées une série d’échanges à propos des arsenaux balistiques qui, pour le coup, élèvent la discorde au niveau stratégique militaire.

Querelle de mots. Querelle balistique.

Le 6 août, répondant au nouveau secrétaire d’État à la Défense de D. Trump Mark Esper 55 ans, ancien de West Point, vétéran de la guerre en Irak et Docteur en sciences politiques ayant évoqué un possible déploiement de missiles balistiques à charge classique de moyenne portée en Asie Pacifique, Fu Cong, 54 ans, Ambassadeur chinois à Genève pour les affaires de désarmement, a publiquement invité Washington à faire preuve de retenue et mis en garde que la Chine « ne resterait pas inerte » si Washington mettait son projet à exécution.

Sans préciser quelle riposte était envisagée, Fu ajoutait que « déployer des missiles américains en Corée du sud ou au Japon reviendrait à installer une menace directe aux portes de la Chine. » Pour lui « même un déploiement à Guam, en territoire américain, serait une très dangereuse provocation ».

Bien que l’initiative envisagée par le Pentagone ne concerne que des missiles à tête classique, la séquence « sortie du traité sur les armes nucléaires intermédiaires dit traité “INF“ et annonce d’un déploiement en Asie Pacifique » pourrait ouvrir la voie à une course aux armements à trois entre Washington, Moscou et Pékin.

Il est en effet probable qu’en réponse, la Chine qui s’en défend, augmentera son arsenal. En même temps, elle pourrait s’en prendre aux éventuels pays hôtes des futurs déploiements et boycotter les produits coréens ou japonais si Séoul et Pékin se rallient à la manœuvre de Washington.

Mais il y a plus. Tout indique que la soudaine évocation d’un déploiement missiles dans le Pacifique occidental vise l’arsenal chinois. Il y a peu, l’administration de la Maison Blanche qui déclarait le traité russo-américain obsolète, ajoutait qu’une nouvelle négociation devrait inclure les missiles Chinois qui, aux dires même de Pékin, menacent Taïwan.

Dans le même temps, les mouvements des missiles mobiles DF-26 laissent entendre que les incursions de la marine américaine dans les eaux réclamées par Pékin en mer de Chine du sud figurent aussi parmi les objectifs potentiels de la 2e artillerie. Lire : En mer de Chine du Sud, les enchères montent.

En réalité, la course aux armements que chacun craint est déjà lancée. Et elle ne concerne pas seulement les armements conventionnels. En mai dernier, le Général Robert P. Ashley Directeur du renseignement militaire américain affirmait que la Chine allait probablement diversifier sa panoplie de missiles et au moins en doubler le stock dans les dix années qui viennent.

L’année dernière le Pentagone rendait publique sa nouvelle posture nucléaire qui, disait le document, était une réaction au réarmement de la Russie et de la Chine, décrite comme une menace s’ajoutant à la persistance des risques nord-coréen et iraniens.

La Maison Blanche brise le tabou des missiles chinois.

La carte ci-dessus produite par Stratfor présente les zones de déploiement possibles des missiles américains avec leurs portées maximum sur le territoire chinois. Pour avancer son projet, le Pentagone devra convaincre la Corée du sud, le Japon et les Philippines d’accueillir ses missiles. Selon l’analyse de Stratfor, la Corée du Sud et l’Australie sont réticents. A Tokyo où Shinzo Abe s’est énergiquement opposé à l’abandon du traité INF, on pourrait faire la sourde oreille. Aux Philippines, dit Sratfor, l’histoire est à peu près la même. Washington a récemment réussi à convaincre Manille d’accepter de plus vastes déploiements militaires américains. Mais de là à persuader l’archipel d’accueillir les missiles antichinois, la route pourrait être longue.


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Aux États-Unis les opposants au Congrès glosent sur le « retour du spectre de l’apocalypse », alors de la Maison Blanche évoque avec insistance de nouvelles négociations INF qui, cette fois, devraient inclure la Chine – hypothèse à laquelle Moscou n’est pas hostile -.

Pékin en revanche, se crispe et oppose au projet un refus arc-bouté, arguant que la faiblesse de son arsenal uniquement défensif l’exonérerait de négocier la limitation de ses armes. Pour autant, s’il est vrai qu’à la date du traité INF en 1987, la panoplie chinoise était si rudimentaire que personne n’envisagea de la considérer, aujourd’hui la situation a changé.

Non seulement le nombre des missiles chinois a augmenté de manière significative, mais de surcroit, il n’est plus exact de dire qu’ils sont strictement défensifs. Des milliers de missiles déployés au sud-est de la Chine menacent Taïwan. Ailleurs, depuis le nord et le nord-ouest, ils peuvent frapper le Japon et la chaîne des îles au sud de l’archipel nippon. Ceux à plus longue portée comme les DF-26 pourraient atteindre le territoire américain de Guam.

Récemment Andrew Erickson, Docteur en Sciences Politiques et professeur de stratégie à l’école de guerre navale américaine faisait le constat que « les restrictions unilatérales que s’étaient imposées les États-Unis avaient laissé libre cours au développement par la Chine d’une importante force de missiles intermédiaires (3000 à 5500 km). Précisément interdits par les traités, leur nombre est passé d’une vingtaine en 2018 à plus de 100 en 2019. Il ajoutait que, de ce fait, le traité de 1987 était devenu obsolète.

Lire : Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2019 (document pdf).

A Washington on débat sur le risque que l’abandon du traité intermédiaire n’affecte aussi le traité START de limitation des armes nucléaires stratégiques reconduit en 2010 entre B. Obama et D. Medvedev (new START). Mais la réalité est bien que la manœuvre américaine cible clairement les missiles chinois.

L’affaire n’est pas nouvelle. En 2017, l’Amiral Harris alors commandant en chef dans le Pacifique interrogé par le Congrès affirmait que, violant le traité des missiles intermédiaires - que Pékin n’a pas signé -, la 2e artillerie de l’armée chinoise disposait de la panoplie de missiles la plus vaste et plus variée au monde avec notamment plus de 2000 missiles de croisière [3].

Pour la première fois de l’histoire du parti communiste au pouvoir, une évolution de la situation internationale, réaction en chaîne déclenchée par la Maison Blanche, jette une lumière crue sur les intentions de coercition balistique de la Chine contre Taïwan.

C’est peu dire que la stratégie Pékin dans le Détroit, balançant entre séduction et menaces militaires pour dissuader l’indépendance, en est troublée. Il est impossible de minimiser l’importance de cette rupture des non-dits qui, jusqu’à présent, ménageaient Pékin. A la colère outrée du Régime chinois qui considère l’affaire comme une insupportable ingérence dans ses affaires intérieures, se mêle assurément une inquiétude encore aggravée par les effervescences qui agitent Hong Kong depuis 10 semaines et dont l’aéroport est bloqué par les manifestants de la R.A.S.

C’est bien cette anxiété qui, le 13 août, a motivé le voyage surprise à Washington de Yang Jiechi, membre du Bureau Politique, premier diplomate du pays et ancien ambassadeur à Washington pour rencontrer Mike Pompeo, le secrétaire d’État.

Notes :

[1Devenu officiel le 2 août 2019, le retrait américain est justifié par l’OTAN et le Conseil de l’Atlantique Nord accusant Moscou qui le nie, de développer des missiles interdits par le traité. Le contexte est que ces dernières années, les États-Unis et la Russie ont tous deux affirmé que l’autre avait violé le traité INF. Le ton entre les deux avaient monté depuis les premières allusions de D. Trump à une sortie du Traité en octobre 2018.

[2Washington affirme que Pékin manipule sa monnaie. Présentée de cette manière, l’accusation déjà utilisée par D. Trump durant sa campagne électorale laisse entendre que la dévaluation est une arme systématiquement utilisée par Pékin pour soutenir ses exportations. C’est inexact. D’abord parce que la « manipulation » est en réalité un contrôle strict du Yuan par la Banque de Chine qui, depuis 2005 en fixe chaque jour le taux à l’intérieur de limites haute et basse autorisant une fluctuation d’abord symbolique entre plus ou moins 0,3% et depuis 2014 entre plus ou moins 2%.

En réalité contrairement aux accusations, la monnaie chinoise n’a cessé de se réévaluer entre 2005 et janvier 2014 passant en 9 ans de 8 à 6,05 RMB pour 1 $ soit une hausse de près de 25%.

Après cette date, la Banque de Chine a laissée filer le Yuan jusqu’au 26 décembre 2016 où elle était retombée à 6,95 Y pour un $, frôlant la barre symbolique de 7 Y pour un $. A nouveau soutenue par la Banque Centrale, le 12 avril 2018, la devise était remontée jusqu’à 6,28 pour 1 $. Avant de chuter à nouveau jusqu’à franchir la barre des 7 Y le 5 août dernier.

Cette baisse a deux origines. La première traduit le freinage de l’économie chinoise ; la 2e est en effet une mesure de rétorsion décidée par la Banque de Chine qui après la nouvelle salve de taxes infligées par D. Trump a laissé filer le Yuan. Plus faible, la monnaie soutient les exportations, ce qui compense en partie l’effet des taxes américaines. En revanche, elle rend les importations plus chères. Maintenue trop longtemps à la baisse, elle peut favoriser l’inflation et la fuite des capitaux.

[3Pour mémoire un regard sur la situation des arsenaux nucléaires stratégiques. A côté des missiles conventionnels dont la Chine est richement pourvue, on constate qu’à l’échelle mondiale, le nombre de têtes nucléaires diminue, mais le rythme de la réduction ralentit par rapport aux 25 dernières années. Les États-Unis, la Russie et le Royaume-Uni réduisent leurs stocks d’ogives, la France et Israël ont des stocks relativement stables, tandis que la Chine, le Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord augmentent leurs stocks.

Les bilans distinguent la Russie et les États-Unis signataires des accords SALT I (1972), SALT II (1979) et New START (2011). Pour ces deux pays sont précisés le nombre d’armes réduites (R), stockées (S) et déployées (D). Respectivement pour la Russie R : 2170, S : 4340, D 1600. Pour les Etats-Unis : R : 2385, S : 3800, D : 1750.

Les têtes nucléaires des autres pays, déclarés ou pas, sont toutes considérées comme « déployées » - Même si le secret entretenu sur eux n’est pas toujours bien gardé, les chiffres sont cependant à considérer avec prudence - : France : 300, Chine : 290, Royaume Uni : 215, Pakistan : 150, Inde : 140, Israël : 80, Corée du Nord : 25.


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