›› Chronique
Les « blogueurs » accusés de créer le risque d’une chute pire que celle de l’URSS.
Enfin s’il fallait une preuve de la nervosité du pouvoir face à l’intrusion du phénomène internet, on la trouverait dans un autre article très provocateur publié par Xinhua et signé de Wang Xiaoshi, 中国若动荡,只会比苏联更惨 qui, le 1 août, titrait sur les conséquences d’un effondrement de la Chine dont l’auteur affirmait qu’elles seraient bien pires que le naufrage de l’URSS.
L’essai repris par les grands médias et cité par Russel Leigh Moses dans China Real Time (WSJ) du 2 août affirmait que la Chine risquait l’appauvrissement et la misère à cause des menées toujours plus agressives de la vaste population de « micro-blogueurs ».
Rappelant le chaos économique et politique de la Russie après l’effondrement du régime soviétique, la chute de 50% de son PNB, la disparition des accès à la mer, la déchéance de la flotte militaire et le pillage des ressources du pays par les oligarques, l’auteur pointait du doigt les risques pour la Chine de l’adoption irréfléchie et prématurée de réformes politiques telles que la démocratisation et le respect des valeurs universelles prônés par nombres d’activistes politiques du net.
Adoptant un ton aussi alarmiste que l’article de Qiushi, revenant sur les mêmes thèmes, au point que l’offensive apparaît à Moses comme une campagne menée par les conservateurs opposés aux réformes, l’auteur expliquait que « chaque jour les blogs et leurs mentors fabriquaient des rumeurs et des informations négatives sur la Chine et sa société créant une vision apocalyptique du pays et de son effondrement imminent, tout en dénigrant sans relâche son système socialiste dans le but de promouvoir le modèle constitutionnel et le capitalisme en vigueur aux Etats-Unis et en Europe ».
Wang continuait en précisant que l’objectif probable « des internautes et de leurs sponsors » était de « créer le désordre social en manipulant les masses, arme principale de leur offensive. »
La réaction des internautes ne s’est pas faite attendre, rappelant que récemment de par le monde l’effondrement des régimes se nourrissait plus des abus des dictateurs et de leurs échecs que des conspirations libérales et capitalistes. Parmi eux, cité par Moses, Yu Jianrong, sociologue engagé insistait sur la nécessité de débattre des échecs de la Chine, comme l’élargissement du fossé entre les pauvres et les nantis creusé par les abus du capitalisme des « copains et des coquins », habituels transgresseurs de l’état de Droit et responsables de la débâcle de la moralité publique.
Les perspectives d’une réforme politique d’envergure sont faibles.
Les deux articles posent une fois de plus la question de la solidité du régime chinois sur laquelle les experts sinologues débattent avec une vigueur renouvelée depuis que la crise économique a également frappé la Chine.
S’il est vrai qu’il est bien difficile de confirmer les hypothèses de la résilience du Parti ou celles inverses de l’affaiblissement du Régime porteur de risques, il faut reconnaître qu’une partie des arguments en faveur de la capacité de résistance du Parti (méritocratie, solidité institutionnelle, dialogue avec la société civile) sont aujourd’hui moins pertinents. Surtout, le nouveau défi d’Internet qui nourrit la réactivité contestataire et rebelle de tout un pan de la société chinoise aujourd’hui moins sensible aux slogans, constitue un puissant facteur d’ébranlement de la légitimité du pouvoir.
Enfin la répétition à si brefs délais de deux très claires mises en garde conservatrices jette un sérieux doute sur la volonté et la capacité réelle de réforme politique du régime. A ce sujet il est nécessaire de tracer les limites des enjeux à venir.
L’hypothèse d’une ouverture démocratique complète avec l’instauration officielle de forces politique d’opposition reconnues est d’autant moins probable qu’à Pékin on est aussi conscient de la perversion néfaste de l’idéal démocratique à l’Ouest où les systèmes sont gangrenés par la force des lobbies financiers et la dérive « sondagière » des pouvoirs tirés à hue et à dia par l’inconstance des opinions publiques qui handicapent gravement la mise en œuvre des politiques de long terme.
Mais en Chine même, il existe des voix qui prônent l’indépendance du pouvoir judiciaire, dont l’urgence a récemment été mise à jour par le scandale de la Haute Cour de Shanghai, comme la condition indispensable à l’éradication de la corruption et à la restauration de l’éthique politique de l’administration.
Surtout de plus en plus de juristes réclament – comme d’ailleurs le prévoit la Constitution chinoise - que les assemblées locales et nationales puissent exercer toute l’étendue de leur pouvoir de contrôle au moins sur les choix de développement du pays et les grands projets d’infrastructure et industriels locaux et nationaux, notamment ceux qui, baignant dans de graves corruptions, occasionnent des pollutions de l’environnement ou nourrissent les captations de terres génératrices de troubles sociaux.
Aujourd’hui, chacun le sait, cette capacité de supervision et de censure n’est mise en œuvre que de manière formelle, à la manière d’une pièce de théâtre déjà écrite où les remises en cause ouvertes des politiques publiques par les assemblées sont rarissimes. Comment s’en étonner quand le nombre de députés élus hors Parti reste encore très limité, que les députés de base ne sont que faiblement rémunérés et que les assemblées locales ne se réunissent que 2 ou 3 fois par an, sur un mode plus protocolaire qu’opérationnel.
Compte tenu de l’actuelle composition du Comité Permanent du Bureau Politique peuplé de membres assez âgés à la sensibilité réformiste aléatoire et du fonctionnement consensuel du processus de décision on peut douter que le régime soit capable de modifier cet état de fait avant le prochain congrès en 2017.
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Par Philippe Neyroud Le 25/08/2013 à 17h53
La santé du Parti et la force déstabilisatrice d’internet.
De retour de 4 annees au Vietnam, votre article, une fois encore tres convaincant de documentation et d’analyse, m’inspire ce commentaire.
Lors d’une reunion au sommet des gouvernements chinois et vietnamien en debut 2013, il en est ressorti, par voie de presse, qu’un accord avait ete signe pour que le Vietnam puisse profiter de la large expertise de la Chine dans la « maitrise » des blogs, Medias sociaux et autres Internet. Une belle unite dogmatique qui faisait contrepoids alors aux nouvelles peu rejouissantes du conflit larve quant a la souverainete des iles Spratley et Paracelse, alimente par la haine historique que se vouent ces 2 voisins.
Depuis lors, le nombre de bloggeurs et internautes harceles, blesses voire morts, emprisonnes et condamnes au pays de l’Oncle Ho a suivi une courbe aussi impressionante que celle de l’inflation ou du nombre de repressions abritraires liees a des droits fondamentaux : a fin juin 2013 les chiffres 2012 avaient deja ete depasses, s’inquietait alors Human Rights Watch.
L’analyse peut encore s’enrichir de l’effet d’annonce datant de la semaine derniere : le Vietnam s’apprete a promulguer une loi interdisant l’usage de messages prives comme publics sur des plateformes sociales et des applications gratuites, sous pretexte du tort commercial que ceci apporte aux oprateurs majeurs du pays, tous controles par l’Etat ou son bras cousin, l’Armee.
La similitude entre les politiques chinoise et vietnamienne, si elles emanent d’une vision reactionnaire anxieuse de la preservation du dogme, des avantages des prebendes et du controle d’une pensee unique, n’en sont pas moins remarquables a plus d’un titre : leur proximite geographique (meme si les 2 voisins s’affrontent perpetuellement sur d’autres terrains), leur proximite dogmatique (meme si la revolution maoiste et la revolution viet cong trouvent leur source ailleurs), montrent au monde que subsistent encore, dans 2 pays consideres comme attractifs pour les occidentaux autant sur le point de vue economique que culturel, un obscurantisme auquel pourraient bien applaudir des nations pourtant bannies, elles, pour leurs relents de stalinisme despotique comme la Coree du Nord ou la Bielorrusie.
J’y vois un certain paradoxe de l’Occident, et l’avertissement pour l’heure sans frais d’un Extreme-Orient et de pres d’1.5 milliard d’humains, pour faire un contrepoids de taille a ce que nous, et j’en fais partie, considerons comme un acquis majeur de ce debut de 21e : la revolution Internet.