›› Chronique
Une étude concrète et opérationnelle
Sans ignorer les difficultés et les embuches culturelles, techniques ou de management, l’étude qui a l’immense mérite de plonger de manière exhaustive dans le détail des projets chinois en France, tord le cou à quelques clichés sur la faible capacité de travail des Français ou leur complexité administrative, principales sources d’inquiétudes des Chinois. En même temps, elle relativise sérieusement à la fois le volume des investissements chinois en France et les craintes françaises sur les risques de délocalisation ou le vol de technologies.
Surtout, elle présente sans fard – et c’est une première en France – une galerie de portraits de sociétés et d’entrepreneurs français et chinois ainsi que leur cheminement parfois compliqué ponctué de malentendus, de différences culturelles et de craintes réciproques sur la route d’une coopération équitable où tous les Chinois expriment une même détermination pro-française. Une réalité démontrée à force d’exemples appuyés sur des étudiants chinois bilingues ayant réussi en France, intermédiaires efficaces de la relation, qui a aussi la vertu revigorante de mettre un peu de baume sur les plaies du pessimisme français.
La relation humaine sincère, condition du succès
Peut-être s’agit-il là des deux principaux messages de cet intéressant opuscule qui vaut peut-être autant ailleurs qu’en Chine : 1) les français qui n’ont pas toujours conscience de leurs atouts, tablent un peu trop sur une connivence politique aujourd’hui évanouie ; et 2) il ne peut y avoir de relation opérationnelle efficace dans l’industrie, l’agriculture, la haute technologie, le luxe, le tourisme, l’immobilier, le vignoble ou le commerce sans des échanges humains les plus riches et les plus approfondis possibles, gages de l’indispensable confiance.
Toutes les difficultés et les échecs évoqués par l’étude paraissent avoir le point commun que ces complicités personnelles capables de dépasser le cynisme étatique, n’ont pas existé ou étaient par trop superficielles, dans une relation où la partie française affaiblie par des soucis financiers était peu renseignée sur l’origine et les intentions des capitaux chinois et/ou avait mal négocié ses avantages culturels, technologiques ou commerciaux.
Les tribulations de l’amitié authentique
A ce propos, il faut ici dénouer quelques malentendus tenaces à l’origine de bien des déboires. Porteurs d’une culture sociale d’ordre « théâtral », maîtrisant parfaitement les apparences de la convivialité rituelle, les interlocuteurs chinois ont développé à l’extrême l’art de l’hospitalité qui donne rapidement l’illusion d’une proximité amicale.
La formule convenue, sans cesse répétée par les négociateurs chinois entre deux « 干杯 ganbei (cul sec) », « - 我们 是 好 朋友 – women shi hao pengyou – nous sommes de bon amis - » est cependant fort éloignée de la complicité humaine intense et durable qui fonde la véritable amitié et la confiance.
La vérité est que la principale motivation des Chinois est toujours leur intérêt bien compris. Ceux qui l’oublient se mettent en danger. L’analyse de H. Testard et Brigitte Dyan a le rare mérite de ne pas éluder cet aspect, délicat passage obligé de toute négociation. Il est même très concrètement évoqué au travers du témoignage de Pierre Delarbre, de retour en 2009 chez SOMAB le fabricant français de machines outils de 3e génération, après un passage chez un équipementier allemand.
Cet ingénieur responsable des études mécaniques habitué aux clarifications allemandes abruptes « non c’est non », explique « qu’en Chine c’est toujours oui, mais qu’au final c’est non, car ce n’est pas forcément suivi d’effet ».
Mais à ce commentaire désabusé qui évoque un fossé culturel où s’affronteraient d’un côté une machine étatique protéiforme dont les contours sont mal identifiés et de l’autre un opérateur industriel français isolé et démuni, les auteurs décidément animés d’un souci d’objectivité qui leur fait honneur, opposent l’expérience très positive de Gérard Deman, le très lucide président du conseil d’administration d’Adisseo qui négocia le rachat de sa société par Chemchina, n°1 public de la chimie chinoise.
« On dit souvent que l’on est ami avec les Chinois dès le début, ce qui n’est pas tout à fait vrai, mais en revanche, ils mettent en place toutes les conditions pour que l’on devienne amis. Ce qui se produira 5 ans plus tard, lorsqu’on aura construit ensemble ».
Ces témoignages qui évoquent à la fois les tempéraments français et allemand opposés chacun à leur manière au style chinois, le Français « plus méditerranéen », l’Allemand plus « opérationnel » et le Chinois plus « oblique et ambigu » font irrésistiblement penser à une réflexion du général De Gaulle, qui, s’agissant des relations avec la Chine, semble peut-être plus proche de la vérité. Elle est sans doute à mi-chemin entre les échecs rédhibitoires qui émaillent les descriptions négatives de la relation et les succès sans tâche, arguments souvent illusoires de la langue de bois.
En janvier 1963, alors qu’il préparait la reconnaissance de la Chine un an plus tard, le président français, constatant que le Bundestag avait vidé le traité franco-allemand d’une partie de sa substance politique, laissa tomber cette formule lapidaire : « quand les Allemands disent non c’est non ; quand les Chinois disent non, ça commence ».
Rester lucide. Faciliter l’accès pratique à la France
Enfin, l’étude a aussi l’immense mérite de disséquer les pistes d’amélioration possibles. Presque toujours il est question de simplification des procédures d’accueil et de visa, de rationalisation des circuits administratifs d’approbation des projets, de lutte contre les préjugés et – peut-être une des mesures les plus importantes pour dépasser les craintes réciproques – de désigner des interlocuteurs qualifiés à la fois dans le contact interculturel et la coordination opérationnelle et technique des projets. Une proposition très opérationnelle qui rejoint d’ailleurs l’exigence de créer des relations humaines personnalisées dépassant les exercices de convivialité convenue des banquets à la chinoise.
Pour conclure cette recension on insistera sur l’importance des efforts de connaissance et de compréhension des partenaires chinois, permettant d’abord de se mettre en mesure d’identifier les bons investissements de ceux dont la pertinence, la conviction et le financement sont aléatoires ; ensuite de distinguer les sociétés authentiquement privées de celles qui tentent de s’en donner l’allure, mais sont en réalité des entités manipulées au moyen de prête-noms par des grands groupes publics.
A ce sujet les auteurs reviennent sur le cas Huawei, le géant chinois des télécoms ostracisé aux États-Unis et accueilli ailleurs avec ferveur pour ses potentiels d’investissements et de création d’emplois, mais dont l’image en France est encore troublée par des soupçons d’espionnage. Ces derniers avaient été ravivés par le rapport Bockel publié en juillet 2012, qui conseillait d’interdire les routeurs en provenance de Chine considérés par le rapport comme une menace pour la sécurité nationale.
Huawei avait contre attaqué par la voix de son représentant en France, François Quentin, en proposant de fournir au gouvernement le code source de ses logiciels et en rappelant que la compagnie était une entreprise privée appartenant à ses salariés, n’ayant rien à voir avec l’armée ou le régime chinois. Ses détracteurs font cependant remarquer que la compagnie est chargée par le gouvernement chinois de contrôler l’absence de dispositifs intrusifs dans les ambassades chinoises à l’étranger et qu’à ce titre elle est forcément liée au système de sécurité chinois.
Photo Le 3 juillet, à Isigny, Daniel Delahaye, directeur général d’Isigny Ste Mère et Luo Fei, PDG de Biostime, ont signé un partenariat. Les deux entreprises construisent une nouvelle usine de poudre de lait infantile. Ouverture en 2015 à Isigny. Photo Ouest France.
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