›› Editorial
Deux reflets de la Chine.
L’image donnée de la Chine par les deux hommes est étonnamment contrastée. Il est vrai que l’un et l’autre, ayant exactement le même âge sont d’ardents nationalistes portés par le projet d’une Chine puissante rivalisant avec les États-Unis au sommet de la hiérarchie des nations du monde à l’échéance de 2049.
En octobre 2017, ils ont, fidèles au « centralisme démocratique » du parti, tous deux endossé la pensé de Xi Jinping, des « caractéristiques chinoises » différente de l’Occident.
Là s’arrêtent les similitudes.
Autant le Premier ministre, juriste de l’Université de Pékin, membre du sérail depuis 2007, n°2 du régime et chef du gouvernement est un homme de terrain ayant dirigé deux provinces, celles du Henan et du Liaoning, connaissant le peuple dont, on l’a vu, il se soucie « de ménager l’espoir » ;
Autant Wang Yi, diplômé de l’Université des affaires étrangères de Pékin, est strictement un homme d’appareil, resté à l’échelon subalterne hors du Bureau Politique, à la pensée calibrée par l’expérience du Waijiaobu.
Ses responsabilités, toutes éloignées du terrain, furent la Direction du Centre d’analyse du MAE, la charge d’Ambassadeur à Tokyo et la direction du Bureau des Affaires taïwanaises occupée pendant 5 ans, juste avant sa nomination à la tête du Waijiaobu en 2013.
Réformateur convaincu, LI Keqiang a certes entériné « les caractéristiques chinoises » en octobre 2017, mais il ne nourrit pas aussi ouvertement que Xi Jinping et Wang Yi la même hostilité envers l’Occident attisée par la mémoire des humiliations subies par l’Empire au XIXe siècle.
En 2013, alors qu’il venait de prendre le poste de premier ministre [2] LI Keqiang avait cautionné la publication de « China 2030, building a modern, harmonious and creative society » cosigné par la Banque Mondiale et le Centre de recherche du Conseil d’État, alors sous sa coupe et dont le n°2 était Liu He.
Ami d’enfance de Xi Jinping, mais dont la pensée est moins radicalement antioccidentale, aujourd’hui vice-premier ministre, membre du Bureau Politique, Liu est en charge des négociations commerciales avec Washington. En fort contraste avec Wang Yi. il est un des plus actifs artisans de l’apaisement des tensions avec les États-Unis.
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Ainsi, l’image de la Chine véhiculée à l’extérieur par ces deux points de vue, résultat de l’histoire politique personnelle de LI Keqiang et de Wang Yi, est-elle, c’est le moins qu’on puisse dire, discordante. On objectera qu’il ne s’agit que d’une différence de forme ne modifiant en rien la réalité de l’ambition impériale chinoise.
Dans ce cas, cependant, le contraste est tel qu’il n’est pas impossible que la forme conditionne le fond.
Alors que le discours de LI dont l’histoire récente le placerait dans la position d’un interlocuteur en mesure de trouver un terrain d’entente avec l’Ouest, a exprimé une prudence appliquée au chevet de l’économie et de la société toutes deux fragilisées par la crise épidémique, montrant une Chine pansant ses plaies, lui-même soucieux des équilibres sociaux bousculés par l’inflation et le chômage, Wang Yi s’est, par ses réponses raides et intransigeantes, affirmé comme le tenant d’un nationalisme implacable.
En dépit de ses dénégations offusquées, c’est bien lui qui, donnant le ton au Waijiaobu, fut l’un des initiateurs de la stratégie offensive de la diplomatie chinoise, caricaturée en « Loup guerrier ».
Héritage exacerbé de la pensée nationaliste de Wang Hunning, n°5 du régime, conseiller proche de Xi Jinping et concepteur de la pensée devenue normative des « caractéristiques chinoises », principal ingrédient du nationalisme radical de Pékin, l’image diffusée par Wang Yi exprime l’idée de l’inviolabilité absolue de la souveraineté chinoise à défendre par tous les moyens, y compris contre le droit international en mer de Chine du sud.
Lors de cette session de l’ANP qui s’est achevée le 28 mai par la conférence de presse de LI Keqiang, l’une des preuves les plus claires que la mouvance exprimée par Wang Yi, mais portée avec force par Xi lui-même, tient le haut du pavé dans le sérail chinois, fut la hausse du budget militaire de 6,6% annoncée le 22 mai.
Hausse du budget de la défense et désir de puissance.
La progression qui porte le budget militaire visible à 178 Mds de $ (+11 Mds de $) - 2e de la planète, mais loin derrière les 721 Mds de $ du Pentagone [3], est la plus basse depuis 30 ans.
Il reste que dans un contexte de croissance incertaine et un arrière-plan budgétaire fortement contraint par l’exigence d’économies, la hausse constitue un signal fort des intentions de Pékin d’appuyer sa diplomatie musclée par des démonstrations de force chaque fois que nécessaire dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine du sud.
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L’évolution de la situation de la planète et notamment le durcissement des relations sino-américaine, confirme à 40 ans de distance les convictions de Raymond Aron qui, dans « Paix et guerre entre les Nations (1962) analysait que les relations internationales seraient toujours gouvernées par la compétition de puissance et par les émotions nationales, plutôt que par le Droit.
Pour lui qui s’inspirait de Thomas Hobbe (1588 – 1679), les risques de conflit militaire entre les nations, seront toujours articulés à la « rivalité », à la « défiance » et à la « fierté », trois émotions clairement présentes dans l’actuelle trajectoire de renaissance 复兴 de la Chine.
Attisées par le souvenir de humiliations subies au XIXe siècle fréquemment évoquées par Xi Jinping, elles menacent de percuter de plein fouet en mer de Chine du sud, à Taïwan et à Hong Kong, d’autres alchimies à la fois complexes et explosives.
Comme des plaques tectoniques, se frottent le souvenir impérial et l’orgueil national chinois, la conscience d’une longue civilisation supérieure plusieurs fois millénaire – exprimée par Wang Yi - les principes démocratiques et le droit, la fougue de la jeunesse idéaliste et politisée de Hong Kong, le désir identitaire des Taïwanais et, peut-être par-dessus tout la crainte de plus en partagée en Asie du Sud-est et en Occident, que Pékin met en œuvre de manière imperturbable et avec constance, le vieux rêve normatif central des anciens mythes de l’Empire du Milieu.
Note(s) :
[2] La nomination de LI Keqiang au poste de Premier ministre en 2013 ne fut cependant pas assurée à 100% jusqu’à ce que le Congrès entérine sa position de n°2 du Régime. On lui reprochait en effet de manquer de réactivité et de charisme, en même temps que d’avoir accumulé une série d’expériences malheureuses lorsqu’il était à la tête de la province du Henan où il avait couvert avec le Parti un vaste scandale de sang contaminé cautionné par des cadres véreux, ayant provoqué une explosion de l’épidémie de SIDA dans la province.
D’autres catastrophes ont marqué ses mandats à la tête du Henan (incendie d’un centre commercial à Luoyang - 300 morts -) et du Liaoning (explosion d’une mine de charbon, - 200 morts -), qui fournirent à ses adversaires de la mouvance Jiang Zemin férocement opposée à celle de Hu Jintao, son mentor de la « ligue de la jeunesse » (1983 – 1998), les arguments pour lui barrer la route de n°1 du Parti en 2007.
[3] A titre de comparaison, le budget militaire de la fédération de Russie est de 65 Mds de $, celui du Royaume Uni de 48,7 Mds de $ et celui de la France 37,5 Mds d’€ (41,25 Mds de $)
