›› Chronique
Postures, quête d’apaisement et lourdes rémanences des rivalités, sur fond de raideur interne.
Sur la photo en tête de l’article, Condamnés à cohabiter en Asie Pacifique, Pékin et Washington reprennent le dialogue, on distingue dans la délégation chinoise au premier plan à droite Yang Jiechi, 72 ans cette année. Ancien responsable des Affaires stratégiques et ancien ambassadeur à Washington, férocement nationaliste et très anti-américain, sa pensée culturelle est ancrée dans l’idée de la longue centralité historique de l’Empire au milieu de « petits États » - selon sa propre expression, lors d’un échange avec Hilary Clinton en 2010 - subordonnés à sa puissance.
Aujourd’hui à la retraite après le 20e Congrès, il s’était distingué lors de la réunion bilatérale d’Anchorage en Alaska, les 18 et 19 mars 2021 par son long monologue remettant violemment en cause la prévalence arrogante de l’Amérique et son droit de donner des leçons à la Chine.
En somme, héritier de la « longue culture normalisée et centralisatrice des Han, il exigeait du “Grand Han occidental“ » qu’il reconnaissance l’influence de Pékin dans le Pacifique occidental et qu’il traite la Chine, non pas avec condescendance, mais avec respect.
On notera que, lors de son échange acerbe avec Justin Trudeau, Xi Jinping exprimait lui aussi cette quête de respect, quand le Canadien lui exprimait son malaise face aux piratages chinois des élections.
La rencontre en Alaska, conçue par Washington comme une tentative de renouer le dialogue avait manqué son but, au milieu de fortes tensions liées aux accusations américaines de cyberespionnage et d’atteintes aux droits des Ouïghour, parties de la stratégie chinoise de mise aux normes les populations allogènes et, selon les termes mêmes de Xi Jinping, d’imposer au monde, un modèle alternatif, rival du modèle occidental (lire le § « la violence verbale des échanges publics », à la 2e page de notre article Il y a cinquante ans, le rêve d’Henry Kissinger).
Yang Jiechi a été remplacé par Wang Yi, entré au Bureau Politique en octobre dernier lors du 20e Congrès.
Ancien ministre des Affaires étrangères depuis 2013, fidèle promoteur de la nouvelle stratégie diplomatique plus réactive de la Chine initiée par Xi Jinping en 2014, que les commentateurs occidentaux ont qualifié de « diplomatie du Loup Guerrier » (lire notre article : La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre), Wang Yi, aujourd’hui âgé de 69 ans, diplomate de carrière, est un ancien Directeur des Affaires taïwanaises au sein du Conseil des Affaires d’État.
Il est aussi un fin connaisseur du Japon où il a été en poste à deux reprises, la première de 1989 à 1994 sous l’ère Deng Xiaoping et Jiang Zemin, la deuxième comme Ambassadeur en titre de 2004 à 2007 sous la présidence de Hu Jintao. Sa promotion au Bureau Politique en dépit de son âge, de 69 ans, envoie un double signal.
Le premier est que Xi Jinping qui a tourné le dos à l’héritage politique de Deng Xiaoping de rajeunir la direction du pays en exigeant le départ à la retraite à 68 ans, privilégie la loyauté à sa personne et s’entoure d’une garde rapprochée de fidèles.
Le deuxième est que, sur le fond, la stratégie de confrontation avec l’Occident et la « fermeté unificatrice de Pékin » à l’égard de Taïwan – cœur incandescent de la rivalité sino-américaine - ne seront modifiées que par opportunisme et en surface.
Enfin toujours sur la photo de l’article cité plus haut (Condamnés à cohabiter en Asie Pacifique, Pékin et Washington reprennent le dialogue) renvoyant à l’époque Donald Trump et Rex Tillerson ancien PDG d’Exxon mobil qui, en privé, avait traité le chef de l’État américain de « putain d’abruti – fucking moron - », nom d’oiseau à l’origine de son limogeage, on notera la présence à la droite de Yang Jiechi, du général Fang Fenghui.
A l’époque âgé de 66 ans, il était le Directeur du Bureau de l’état-major général de la Commission militaire Centrale. Quelques mois après la réunion au sommet, Fang a fait partie de la « charrette » des hauts responsable militaires relevés de leurs fonction et sanctionnés pour corruption.
Même si la corruption du général Feng est avérée, l’épisode renvoie au féroce durcissement interne opéré par Xi Jinping par lequel, mêlant le projet vertueux de lutte contre la corruption à la mise à l’écart d’opposants, le président « assainit » la classe politique et l’armée au plus haut sommet, tout en « sabrant » sans mesure les rangs de ceux qui pourraient exprimer une pensée politique plus nuancée.
Alors qu’aujourd’hui, surgissent dans plusieurs grandes villes des révoltes contre la rigueur des confinements épidémiques qui durent depuis trois ans, il est légitime de s’interroger sur la capacité de Xi Jinping et de ses fidèles à maintenir à ce niveau extrême de resserrement policier une situation à ce point dépourvue de la moindre respiration politique où domine la crainte bien plus que l’adhésion.
