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›› Politique intérieure

Les longues racines de la tentation démocratique

Au centre, le jeune empereur Guangxu 光绪 monté sur le trône à l’âge de trois ans en 1875, promu par sa tante l’impératrice Cixi 慈禧. Elle fut la mère de l’empereur Tongzhi (1862-1874) et la concubine impériale de l’Empereur Xiangfeng (1851 – 1861) dont le règne couvrit les deux humiliantes guerres de l’opium.

Guangxu est entouré des réformateurs Kang You Wei 康有为 et Liang Qichao 梁 启 超. Avec eux, il avait entrepris de réformer le pays quand, à l’issue de la réforme des « Cent jours » (entre le 1er juin et le 21 septembre 1898) qu’elle avait pourtant d’abord approuvée, Cixi plaça l’empereur Guangxu en résidence surveillée, avant de soutenir le soulèvement des Boxers (1899-1901) et de déclarer la guerre aux forces d’occupation étrangères.

Pour Y. Chevrier, auteur de « L’Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXe et XXIe siècles », Ed du Seuil, 2022, « l’épisode Kang Youwei » marquant l’émergence des « Lumières chinoises », suivi du contrecoup conservateur de Cixi, est la matrice d’un balancement chinois entre l’ouverture démocratique et son contrepoint conservateur.

La thèse du livre est que « la tradition et la culture chinoises ne s’opposent pas à la modernité et il est faux de dire que la Chine a été tout temps autoritaire et totalitaire. Une culture démocratique et la mise en application pratique d’une démocratie d’institution ont bel et bien existé, mais les péripéties de l’histoire ont finalement abouti à son naufrage. » Extrait de la présentation du livre d’Yves Chevrier par Stéphane Malsagne.


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Récemment, plusieurs médias occidentaux ont fait état de violentes manifestations après la mort d’un adolescent dans une école professionnelle de Pucheng au Shaanxi, 170 km au nord-est de Xian. Le décès remontait au 1er janvier, mais les protestations qui ont éclaté le 6 janvier, s’insurgeaient contre l’absence d’informations officielles crédibles sur le drame.

Sur les vidéos diffusées par BBC ou CNN provenant des portables des émeutiers, on pouvait voir des dizaines de manifestants face à un mur de policiers casqués qui se protégeaient des jets de pierres et de bouteilles, alors qu’une petite foule d’émeutiers avait envahi une terrasse.

Très vite, les images d’un manifestant brisant une porte vitrée à coups d’extincteur ont fait le tour des réseaux sociaux avant d’être effacées par la censure. D’autres vidéos montraient la riposte agressive des policiers frappant et jetant à terre les manifestants.

Alors que les déclarations officielles faisaient état d’une altercation entre pensionnaires d’un dortoir qui se plaignaient du bruit que faisait la victime, mais qui se serait achevée dans le calme, les membres de la famille, se plaignant que des photos de leurs portables avaient été effacées par la police, ont exprimé leurs doutes et leur colère par des messages qui enflammèrent le Net.

Ulcérée d’avoir d’abord été empêchée de voir la dépouille de son fils, la mère de la victime du nom de Dang Changxi dénonçait une tentative de camouflage des causes de sa mort par les autorités. En même temps, un autre pensionnaire constata qu’une des fenêtres coulissantes du dortoir était restée ouverte.

Aussitôt le bureau local de Human Rights Watch China a fait état de « circonstances suspectes » ayant conduit à la mort de Dang et publiait des témoignages faisant état de « signes de lutte dans le dortoir » suggérant que la victime aurait pu être poussée par la fenêtre.

Le décès de Dang Changxin et la violente répression des manifestations à Pucheng révèlent un défaut systémique de transparence, de responsabilité et de gouvernance au sein des institutions locales chinoises.

Décidément, l’occultation et la censure restent parmi les réflexes les plus insistants de l’appareil. En les cultivant sans relâche, ce dernier piétine la mémoire des grands réformateurs dont les racines intellectuelles plongent dans la pensée chinoise du XIXe siècle, terreau tourmenté de la révolution de 1911.

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Au risque d’une insolite discordance entre l’anecdotique occurrence d’un événement social local et la prétention d’embrasser l’histoire des échecs de la démocratie depuis le XIXe siècle à nos jours, l’analyse qui suit explore l’idée d’un battement fréquemment répété dans l’histoire chinoise depuis la fin des Qing, entre la tentation démocratique et les durcissements politiques.

L’élan initial de Kang Youwei et de Sun Yat Sen.

La pensée critique d’essence nationaliste articulée à l’exigence d’un renouveau court depuis Kang Youwei, (1858-1927).

Lettré, lauréat des examens impériaux, calligraphe réputé et théoricien politique, héritier d’une famille de mandarins, Kang, humilié par la défaite de la marine chinoise face au Japon (1894-1895) avait, par trois lettres adressées à l’Empereur, Guangxu 光绪 (1875-1908), ouvertement critiqué la politique étrangère de l’Empire.

Ses idées qui proposaient la réforme de la justice en l’éloignant du droit coutumier, de l’emprise de l’État, de sa bureaucratie et de ses pouvoirs, s’inspiraient de la monarchie constitutionnelle britannique.

Après le premier succès de la « réforme des Cent jours », vaste refonte du pouvoir impérial, de l’armée, de la bureaucratie, des systèmes éducatif et judiciaire, prisée par les jeunes intellectuels, Kang dut s’exiler au Japon puis en Suède, après la violente réaction des conservateurs, dressés contre lui par le coup d’État de 1898 « 戊戌政变 – Wuxu Zhengbian - » que l’impératrice Cixi appuyait en sous-main.

Note sémantique : « Wu - 戊 - » est un des dix repères astrologiques. Associé au repère terrestre « Xu - 戌 – » il indique la période automnale entre octobre et novembre.

Plus controversé dans l’histoire, il y eut aussi le Mandarin impérial nationaliste Li Hongzhang (1823-1901) à la fois diplomate et militaire, vainqueur des Taiping et réformateur du tissu industriel et de l’armée que les Français du Second Empire appelaient « Le Bismark chinois. ».

Avant de mourir, en 1901, il négocia la fin de la révolte des « Poings de justice et de concorde 義和拳 Yihequan - Boxers » au prix de fortes indemnités accordées aux « Huit puissances » qui purent se retirer du quartier des légations où les insurgés les avaient tenus enfermés pendant deux mois.

Après la défaite contre le Japon en 1895, la pensée réformatrice percutée par l’esprit rebelle des « sociétés secrètes » du XVIIe siècle opposées à l’envahisseur mandchou, dont les « Triades - 三合会 - San He Hui » furent les héritières mafieuses dégénérées, ne tarda pas à devenir insurrectionnelle.

Le 10 octobre 1911, à Wuchang, le soulèvement « Geming - 革命 - » dit « Xing Hai - 辛亥 - » (autre datation astrologique. Basée sur l’alignement des racines célestes et des branches terrestres correspondant aux mois lunaires, elle donne les soixante combinaisons du cycle chinois du temps) – mettait fin aux cycles dynastiques impériaux qui, selon l’histoire officielle gouvernaient la Chine depuis les Shang, 1570 av-JC.

Le 25 décembre, Sun Yat Sen 孙中山, médecin jusque-là en exil à Hawaï hébergé par son frère devenu un riche marchand, fortement influencé par les idées politiques occidentales, notamment celles d’Abraham Lincoln dont la devise politique de « Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », est la matrice de ses « Trois principes du peuple – 三民主義 - », (démocratie, socialisme et indépendance nationale) prenait, après un passage par les États-Unis, en charge la révolution chinoise.

Faisant tache d’huile elle avait déjà touché la région du Jiangsu et Shanghai, les provinces du Guizhou, du Fujian, de Canton et du Sichuan.

Le 2 décembre un gouvernement provisoire avait été établi à Wuchang, puis transféré à Nankin, dont Sun prit la tête, avant d’être contesté par Yuan Shi Kai qui l’obligea à fuir au Japon en 1913, en même temps qu’il interdisait le Kuomintang crée par Sun en 1912.

Contrecoups autocrates de Yuan Shikai et Tchang Kai-chek.

A trente années d’intervalle, les deux hommes incarnent des intermèdes clairement anti-démocratiques où prévalait essentiellement l’argument de la force.

Yuan Shikai 袁世凯 (1859 – 1916), à gauche, militaire et homme politique opportuniste de la Dynastie Qing, aux allégeances fluctuantes fut gouverneur du Shandong (1899) et vice-roi du Zhili, (1902) - actuel Hebei qui englobait Pékin -.

Respecté et courtisé par les pouvoirs successifs grâce au contrôle qu’il a toujours exercé sur l’armée de Beiyang 北洋大臣 créée par Li Hongzhong, Yuan Shi Kai fut aussi l’homme des étrangers qui lui furent reconnaissants d’avoir réprimé les Boxers.

Lors de la révolution de 1911, l’armée Beiyang qui avec ses 36 divisions constituait la force militaire dominante en Chine fut utilisée par Yuan Shi Kai pour se poser en médiateur incontournable entre les Qing et les révolutionnaires.

En 1912, Yuan, élu président provisoire de la nouvelle République de Chine, renforça l’armée Beiyang, qui en 1913, contrôlait toute la Chine du Nord et une partie de la vallée du Yangzi. Grâce à cette puissance militaire, il s’opposa au KMT de Sun Yat Sen, tout en exerçant des pressions pour s’arroger plus de pouvoirs constitutionnels. En décembre 1915, il jeta le masque et se proclama lui-même Empereur, tout juste six mois avant de mourir, le 4 juin 1916, d’une hémorragie cérébrale à 57 ans.

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Après la mort de Sun Yat-sen (1925), Tchang Kai-chek à droite, commandant en chef de l’armée nationale révolutionnaire, s’arrogea progressivement la direction du KMT.

En 1926, alors que l’armée Beiyang s’était délitée, il lança l’expédition du Nord contre les Seigneurs de la guerre dont les unités militaires furent progressivement intégrées dans l’armée nationale.

Simultanément, en avril 1927, par un féroce déchaînement de violence, il massacra les troupes communistes à Shanghai et à Canton. Sept années plus tard, il les obligea à quitter leur fief du Jiangxi à l’ouest du Fujian, pour se lancer dans l’éprouvante et meurtrière longue marche 长征 vers Yan’an (1934-1935).

« L’incident de Xi’an », le 12 décembre 1936, où il fut kidnappé par le seigneur de la guerre Zhang Xueliang, l’obligea à former un front uni avec les Communistes pour lutter contre l’envahisseur japonais dont les avancées l’obligèrent à déplacer la capitale de Nankin à Wuhan puis à Chongqing
Une fois le Japon écrasé, la guerre civile reprit de plus belle.

Durant les années quarante, l’étoile de Tchang Kai-chek n’a cessé de pâlir.

Alors que le 26 novembre 1943, à la conférence du Caire, Tchang Kai-chek avait été associé à Churchill, Roosevelt et Staline pour discuter de l’avenir du Japon et de la restitution sans condition des territoires chinois de la Mandchourie, de Taïwan et des Pescadores, trois ans plus tard, les troupes maoïstes plus souples, adoptant des tactiques de guérilla, avaient pris le contrôle des petites villes de la vallée du fleuve jaune et des campagnes environnantes.

Au Nord, de juin à septembre 1947 les Maoïstes lancèrent des offensives contre toutes les zones contrôlées par les nationalistes et, le 30 juin 1947, ils traversèrent le fleuve Jaune. Le 19 octobre 1948, ils prirent le contrôle de Changchun.

Dans un environnement mondial où « l’espérance communiste », gagnait du terrain en Asie, l’armée de Tchang Kai-chek, aux procédures opérationnelles et logistiques lourdes, souvent corrompues, fut submergée par la guérilla maoïste. Progressivement, la stratégie du harcèlement insurrectionnel se rendit maître des campagnes y compris par la terreur infligée aux « paysans riches » et « moyen riches », victimes d’exécutions sommaires sans jugement.

Chargée des mises à mort, l’armée rouge mettait ainsi en œuvre sans état d’âme et sans jugement les « quotas » d’élimination imposés par Mao dans un contexte rural où, chez les petits propriétaires terriens formant plus de la moitié du tissus social des campagnes, les bouleversements révolutionnaires maoïstes n’avaient pas bonne presse.

En septembre 1949, sur le Continent, la victoire communiste était totale. Le 1er octobre 1949 du haut du balcon de la Cité interdite, Mao pouvait, un siècle après les humiliations des guerres de l’opium, avec son lourd accent du Hunan, proclamer la naissance de la République Populaire de Chine. 中国 人民 共和国 今天成立了. Voir la vidéo ARTE : Mystères d’archives 1949 Mao proclame la République populaire de Chine

Sur d’autres reportages, on distingue arrivant au milieu des dignitaires du régime Song Qìnglíng, 宋庆龄, (1893 1981). Deuxième fille de l’homme d’affaires de religion méthodiste Charles Soong, elle était la sœur ainée de Song Meiling, épouse de Tchang Kai-chek et la veuve de Sun Yat Sen.

On y voit aussi la pauvreté d’un défilé militaire et les caciques de l’appareil en costume Mao : le général Zhu De, chef des armées, puis Liu Shaoqi et Peng Dehuai que Mao martyrisa sauvagement, 17 ans plus tard pendant la Révolution culturelle.

Deux mois plus tard, Tchang déplaçait son gouvernement dans l’île de Taïwan, où, le 1er mars 1950, sans renoncer à la force brute, son mode d’action privilégié depuis 1927, il reprit officiellement ses fonctions de Président de la « République de Chine.  » Pour un rappel de la brutalité sans mesure des de Tchang Kai-chek, lire : Formose trahi.


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En 1915, date cruciale d’une réaction antidémocratique, l’opportuniste Yuan Shikai se proclama Empereur au moment où, en plein chaos, la Chine entrait dans la période des Seigneurs de la guerre.

Après la mort de Yuan Shi Kai en 1916 et celle prématurée de Sun Yat Sen en 1925, le désordre et les rivalités de pouvoir aboutirent à la prise du pouvoir de Tchang Kai-chek à la tête du KMT recréé par Sun en 1918 à Canton.

Commandant sans état d’âme de l’Académie Militaire de de Huangpu 黄埔军校, créé sur les conseils de Borodine envoyé par le Komintern et chef de « l’Armée nationale révolutionnaire », Tchang lança avec les armes et les conseillers soviétiques dont il se méfiait pourtant, « l’expédition du Nord » (1926 – 1928) contre les « Seigneurs de la guerre ».

Simultanément, le 12 avril 1927, il ordonna le massacre à Shanghai des civils et des militaires du parti communiste, sujet de « La condition humaine » d’André Malraux prix Goncourt 1933.

Ainsi, trois décennies après le piétinement de l’esprit d’ouverture politique de Kang Youwei par les fidèles de l’impératrice Cixi à la tête de la Chine « crucifiée », « dépecée » et humiliée par les « guerres de l’opium » menées par les « Huit puissances  », la politique chinoise basculait à nouveau de l’Idéal démocratique de Sun Yat Sen, inspiré par Abraham Lincoln et conforté par un scrutin populaire auquel avaient participé 40 millions de Chinois [1], vers un très féroce durcissement autocrate sans nuance.

La crispation antidémocratique, favorisée par la défaite contre le Japon en 1895 et la perte de Taïwan au Traité de Shimonoseki, s’aggrava en septembre 1931 après l’invasion de la Mandchourie par l’empire nippon qui, de 1937 à 1945, poursuivit sa brutale expansion en Chine pour s’approprier les ports et les voies de communication.

Note(s) :

[1Dans son ouvrage « L’Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXe et XXIe siècles », Ed du Seuil, 2022, le sinologue Yves Chevrier, propose une analyse magistrale des basculements politiques en Chine où se succèdent tentatives démocratiques et retours autocrates.

Contredisant les idées reçues selon lesquelles, le peuple chinois et sa culture seraient étrangers aux principes démocratiques, Y Chevrier cite un épisode du passage de Sun Yat Sen au pouvoir quand, en 1912, après la chute des Qing, quarante millions de citoyens chinois, soit 1/10iéme de la population, ont été envoyés aux urnes pour élire l’Assemblée nationale.


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