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›› Politique intérieure

Les longues racines de la tentation démocratique

La flamme démocratique brûlait toujours.

De gauche à droite Lu Xun, Mao Zedong et Deng Xiaoping. Seul Lu Xun a vécu la terrible secousse tellurique de la défaite contre le Japon en 1895. Mao avait deux ans. Mais tous les trois furent les témoins de la fin du système impérial en 1911.

Issu d’une famille de lettrés, imprégné d’influences japonaises et rebelle à la dynastie mandchoue des Qing, Lu Xun 鲁迅 (1881-1936), traducteur de Jules Verne, lecteur de Byron, Heinrich Heine et Pouchkine, était à l’époque de la fin de l’Empire, un maître de la satire et de l’ironie. Il éveilla toute une génération d’intellectuels chinois aux idées nouvelles de démocratie et aux indispensables exigences de l’esprit critique.

Quand, habité par quelques tendances anarchisantes, parfois sujet à la dépression, Lu Xun analysait la complexité nuancée et tourmentée des individus, Mao Zedong 毛泽东, (1893-1976) héritier de paysans aisés, fut le brutal et cynique manipulateur des masses indiscriminées. Par d’incessantes campagnes de mobilisations idéologiques, il leur imposa la violence de la dictature collectiviste et les terribles exigences de la révolution permanente.

Deng Xiaoping, 鄧小平 (1904-1997), commissaire politique de la 8e armée de marche commandée par Liu Bocheng, qui joua un rôle éminent dans la prise de Chongqing, critiqua le dogmatisme rigide de Mao qui lui valut d’être « purgé  » pendant la révolution culturelle.

Rescapé de la « Longue Marche », formé au marxisme léninisme pur et dur, il n’était pas un Démocrate, mais un nationaliste pragmatique qui sut à la fois libérer les qualités entrepreneuriales et le sens commercial des Chinois, et préserver l’appareil des risques politiques portés par l’ouverture démocratique.

Dès son arrivée au pouvoir, il a entrepris la remise en ordre du système politique chinois profondément secoué par le radicalisme révolutionnaire de Mao.

Son mot d’ordre Boluan Fanzheng : 拨乱反正 « extirper le chaos et revenir à la normale  » avait accompagné la réhabilitation des persécutés de la Révolution culturelle dont lui-même avait été victime. L’essence de ses réformes fut une normalisation de la vie politique limitant par la constitution la durée des mandats qui visait à tenir à distance l’arbitraire et le culte de la personnalité.

L’ordre donné aux chefs militaires d’engager une division blindée le 4 juin 1989 sur la Place Tien An Men, au moment même où craquait le modèle communiste de l’URSS et se délitait le « pacte de Varsovie  », fut, de son point de vue, une décision destinée à garantir la survie du Parti à la tête de la Chine.


*

Pour autant le raidissement politique de Yuan Shikai et Tchang n’évacua pas l’esprit d’ouverture et de débats critiques perpétués par des intellectuels chinois comme Lu Xun (1881-1936) dont l’œuvre hétérodoxe, traversée par le souci esthétique, la dérision, l’absurde et l’humeur, faisait par contraste éclater la cruelle et implacable sècheresse des joutes politiques chinoises de l’après Sun Yat Sen.

Un autre intellectuel courageux et libéral fut Hu Shi. Pragmatique et nationaliste adepte du mouvement du 4 mai 1919 révulsé par l’incohérence de l’attribution de la colonie allemande du Shandong au Japon par le Traité de Versailles, il dénonçait à la fois « les esclaves de Confucius et de Zhu Xi », et ses nouvelles têtes de Turc dont Marx était le chef de file.

Après cette respiration intellectuelle marquée par le goût du débat et de la critique, s’installa à partir de 1949, à l’issue de 20 ans de guerre civile et jusqu’en 1976, l’extrême brutalité idéologique et totalitaire maoïste qui évacua purement et simplement l’idée même de démocratie.

Radicalisme idéologique maoïste et pragmatisme de Deng

Pour autant comme l’écrit Stéphane Malsagne Docteur en Histoire et ancien élève de l’Inalco, dans sa présentation du livre d’Yves Chevrier cité plus haut, le radicalisme maoïste n’est pas l’effet d’un « déterminisme historique en lien avec la tradition politique chinoise issue de l’ancien Empire », comme on le lit souvent.

Il est la conséquence conjoncturelle de « la destruction des institutions étatiques » à l’époque des rivalités politiques et du chaos des Seigneurs de la guerre.

Après le décès de Mao en 1976, à la période des féroces secousses idéologies (Yves Chevrier parle d’une « Orthopraxie » de la destruction des institutions de l’État commencée en 1915 à l’ère de Yuan Shikai) qui martyrisèrent le parti et ses cadres (Lire nos ressentions des ouvrages de Yang Jisheng, journaliste à Xinhua, sur le « Grand bond en avant »), succéda l’élan d’une ouverture commerciale et entrepreneuriale dont beaucoup espérèrent à tort qu’il pourrait être politique.

(Lire : 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français et « la révolution culturelle » « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle. )

« L’ouverture » opérée par Deng Xiaoping à partir de 1978 libéra en effet les talents des affaires et le goût d’entreprendre des Chinois, avec des résultats économiques rapides [2]. Mais, sans esprit de recul, elle s’efforçait en même temps de contrôler étroitement la situation politique du pays.

Tian An Men et l’étouffement des voix démocratiques.

Le 4 juin 1989, l’engagement d’une division blindée sur la place Tian Anmen écrasa les manifestants et leur revendication démocratique. Baptisée « 5e modernisation », elle était considérée par les insurgés comme la condition politique du renouveau de la Chine moderne, selon eux, indispensable complément des « 4 modernisations – 四个现代化 - » de Deng Xiaoping (Défense nationale, Sciences et technologies, Industrie Agriculture.)

Au passage, la mise au pas brutale du 4 juin fit disparaitre des centaines de dissidents et réformateurs politiques adeptes de la démocratie ou, à tout le moins, partisans de plus de souplesse politique, refugiés à Hong Kong ou emprisonnés dont le premier fut Zhao Ziyang - 赵紫阳 -.

A l’époque, secrétaire général du Parti, Zhao termina sa vie en résidence surveillée. Décédé en janvier 2005, ses mémoires posthumes ont été publiées à Hong Kong (lire : Le défi d’outre-tombe de Zhao Ziyang menace-t-il le Parti ?).

L’autre tenant de l’ouverture politique fut Hu Yaobang. Secrétaire général du Parti depuis 1980 et prédécesseur de Zhao Ziyang, il fut contraint à la de démission par Deng Xiaoping le 16 janvier 1987. Six décennies après la disparition de Kang Youwei, il fut le deuxième jalon emblématique de la persistance dans la pensée politique chinoise moderne, de l’esprit d’ouverture prônant la nécessite d’un débat critique.

Alors que son décès le 15 avril 1989 avait rallié sur la place Tian An Men l’hommage de ses admirateurs pourchassés et violemment réprimés le 4 juin, son passage à la tête de l’appareil de 1980 à 1987 avait été marqué par la réhabilitation des victimes persécutées de la révolution culturelle et l’autocritique qu’il avait imposée à l’appareil pour la brutalité des répressions au Tibet en 1959, à l’origine de la fuite en exil du Dalai Lama (lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang).

Après la répression de Tian An Men qui entraina des sanctions internationales, au moment même où craquait l’URSS au milieu de l’émancipation des régimes communistes en Europe, la pensée politique chinoise, évolua d’abord vers une crispation nationaliste anti-occidentale.

Raidissement nationaliste.

L’un des plus évidents symptômes de cette tendance fut la publication en mai 1996 du livre « La Chine peut dire NON – 中国 可以 说 不 - » D’un niveau technique déplorable, écrit par un collectif de journalistes et de jeunes militants, le livre exprimait en réalité la frustration d’anciens admirateurs des États-Unis, mais qui, depuis Tian An Men, s’offusquaient des incessantes condamnations de leur pays mis sous embargo par Washington et l’Occident.

Trois ans plus tard, paraissait « La guerre hors limites - 超限战 » (Qiao Liang et Wang Xiangsui), dont l’objet était la promotion d’une stratégie permettant de défaire les États-Unis par le recours à l’ingérence politique et, utilisant les armes légales et matérielles de la prévalence occidentales, par le truchement de la guerre juridique et économique.

L’autre conséquence de l’embargo post Tian An Men infligé à la Chine fut la finalisation de la transition économique vers le capitalisme d’État contrôlé par le système politique du parti unique et l’intégration du pays à ses conditions dans la mondialisation de la production et des échanges. (D’après B. Chavance, Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2019/2 nº2-3).

La suite est une affirmation de puissance anti-occidentale articulée au rejet de la démocratie au nom des « caractéristiques chinoises » et appuyée par la montée en puissance économique et l’innovation.

Leurs expressions les plus emblématiques sont les spectaculaires projets indépendants de ceux des États-Unis menés à bien par l’Agence spatiale chinoise (Exploration de la Lune et de Mars, GPS et station spatiale indépendants) et le remarquable aménagement du territoire (Réseaux de routes, d’autoroutes et de voies ferrées à grande vitesse, centrales thermiques et nucléaires, barrages et réseaux de distribution électrique, aéroports et gares modernes).

Alors que déjà en 1992 le FMI classait l’économie chinoise au 3e rang mondial derrière les États-Unis et le Japon (elle passa au 2e rang en 2010), les principales dates de cette montée en puissance qui fut aussi celles d’une rupture systémique avec l’Ouest démocratique au nom des « caractéristiques chinoises », furent :

De 1993 à 2009, la construction du barrage des « Trois gorges » projet pharaonique, héritage de la vision du Président Mao qui en commanda les études de faisabilité en 1953 ;

En 1995-1996, la crise des missiles dans le détroit de Taïwan, tirés par la 2e artillerie au moment où, par contraste avec celui du Continent, le système politique de l’Île basculait dans la démocratie avec l’élection du Président Lee Tung Hui au suffrage universel direct ;

En 1996, la création du « Groupe de Shanghai », matrice de la future Organisation de Coopération de Shanghai née en 2001 (OCS - Chine, Russie, Kazakhstan, Kyrgyzstan et Tajikistan).

Sous couvert d’une coopération antiterroriste et de gestion commune de l’eau, elle fut la première coagulation formelle en Asie Centrale, sur leurs marches communes, d’une convergence stratégique anti-américaine entre Moscou et Pékin.

En 1997, le retour formel à la Chine de la colonie anglaise de Hong-Kong, trace toxique dans la mémoire chinoise des humiliations infligées au XIXe siècle à la Chine par les Occidentaux et le Japon.

Le 7 mai 1999, pendant la guerre menée contre les Serbes en Yougoslavie, la destruction de l’Ambassade de Chine à Belgrade exécutée hors OTAN par un bombardier B-2 venu du Texas probablement aux ordres de la CIA (lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques).

Xi Jinping et l’étouffement sans nuances des voix contraires.

Le 3e mandat de Xi Jinping obtenu au 20e Congrès du Parti à l’automne 2022, après une réforme de la constitution en 2018, prenait le contrepied direct de la normalisation voulue par Deng Xiaoping.

Alors que Deng mettait en garde contre l’abandon du principe de direction collective, Xi Jinping renouait avec l’arbitraire des tendances autocrates de l’appareil dont le pouvoir est concentré sans nuances entre les mains du secrétaire général.

La marche de Xi Jinping vers l’omnipotence, au milieu d’une féroce lutte contre les corrompus, s’est doublée d’un raidissement de la politique étrangère dont les racines plongent dans les humiliations des condamnations de l’après-Tian An Men par la totalité des pays occidentaux.

La rancœur s’est coagulée en un nationalisme anti-occidental prônant « les caractéristiques chinoises ». Variante stratégique du « socialisme chinois de marché  » de Deng Xiaoping, la rupture avec l’Occident exacerbée par la destruction de l’ambassade de Chine à Belgrade le 7 mai 1999, a rapproché la Chine de la Russie.


*

Depuis l’entrée dans le XXIe siècle, l’ouverture vers le libéralisme et l’esprit de démocratie n’ont pas disparu [3], mais force est de constater que la tendance générale est au durcissement politique dont la rigueur univoque sans nuance s’est aggravée depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping à la tête du Parti en 2012.

Accompagnant une combativité internationale contre l’Occident, les signes d’une radicalisation politique interne éliminant la nuance sont perceptibles dans la brutalité de la lutte anti-corruption sur simple dénonciation anonyme sans contrôle judiciaire.

Pointée du doigt par quelques voix exilées, elle s’est dilatée en une campagne d’élimination politique des opposants au milieu de violentes répressions au Tibet, Emeutes au Tibet et au Xinjiang :Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour.

Ainsi, un siècle après Kang Youwei et moins de trente ans après la destitution de Hu Yaobang qui prônait la mesure des répressions policières, la condamnation sans nuance en septembre 2014 à la prison à vie de l’intellectuel ouïghour Ilham Toti, scellait l’asphyxie de l’élan démocratique.

Ce dernier est remplacé par l’ardent dynamisme inverse dépourvu de la moindre respiration politique d’un pouvoir devenu absolu et d’une politique étrangère de fierté nationale agressive articulée à l’affirmation de puissance et à la revanche des humiliations infligées par les « Huit puissances  ».

Au Comité Central, les voix adverses se sont tues, mais la rancune demeure chez les retraités du Parti et tous ceux fidèles à Deng Xiaoping, opposés au retour du culte de la personnalité de Xi Jinping et à son pouvoir sans limites.

En 2017, nombre de caciques de l’appareil étaient d’abord opposés à l’inscription dans la constitution de son nom et de son idéologie de la « Nouvelle ère du socialisme aux caractéristiques chinoises » qui lui confère un statut historique comparable à celui de Mao.

En mars 2018, dans les coulisses de l’ANP les mêmes se sont opposés à la suppression de la limite à deux mandats du Président faisant de Xi Jinping un chef de l’État à vie échappant à l’obligation de céder après dix ans son pouvoir à la tête de la Chine.

Pour autant, ayant concentré entre ses mains tous les pouvoirs, le risque existe que les actuels ratés de l’économie coagulent contre lui la rancœur qui court chez les frustrés de la démocratie chinoise évanouie.

Note(s) :

[2En 1977, le PIB chinois était de 174 Mds de $ ; en 1985, il avait atteint 305 Mds de $. La croissance s’accéléra par la suite, faisant passer le PIB à 4600 Milliards de $ en 2009, moins de dix ans après l’accession de la Chine à l’OMC, immédiatement avant la présidence de Hu Jintao (2002-2012) qui fit preuve d’une grande duplicité.

S’abritant derrière l’image réformatrice du premier ministre Wen Jiabao, auréolé de sa proximité historique avec le réformateur Zhao Ziyang dont il fut le chef d’état-major, Pékin construisit en réalité un puissant capitalisme d’État articulé à des champions industriels nationaux jalousement protégés, ne respectant les règles de l’OMC que de manière aléatoire.

[3Avec l’abandon en 1994 de la fixité du taux de change du RMB autorisé à « flotter » pour la première fois depuis 1949, indice d’un desserrement du contrôle politique de la devise, on citera aussi, entre 1998 et 2002, la vaste campagnes de privatisation libérale de l’économie menée dans la droite ligne de la pensée du Hu yaobang, par le Premier Ministre Zhu Rongji.


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