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›› Politique intérieure

Les nouveaux « légistes » et l’idéal démocratique

Mise au pas et retour public de Jack Ma.

Sur fond de paysage de campagne, dans une posture modeste contrastant avec sa manière flamboyante habituelle d’apparaître à la télévision, le 21 janvier, Jack Ma a fait amende honorable. A mille lieues du commentaire critique sur la rigidité du système des banques publiques chinoises qui souleva la colère de l’appareil, il expliqua en effet ses préoccupations sociales en faveur des enseignants de base de la province de Hainan.


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La récente disparition de Jack Ma, réapparu le 21 janvier en vidéo n’est pas tout à fait étrangère à l’affaire Lai Xiaomin. Non que Jack Ma ait été convaincu de corruption, mais, tout comme Lai qui aimait parler aux journalistes étrangers auxquels il lui était arrivé de critiquer la frilosité financière des régulateurs chinois, le fondateur d’Alibaba, s’était publiquement autorisé à comparer les banques publiques chinoises à des « prêteurs sur gages ».

Lire nos deux analyses sur le sujet :
- Le micro-crédit en ligne percuté par le principe de précaution et la normalisation politique.
- Jack Ma s’est évanoui. LA FOURMILIÈRE A PERDU SA REINE.

Lors de l’arrestation de Lai en octobre 2018, le parti poursuivait déjà les deux objectifs de lutter contre la corruption endémique et de freiner les excès débridés des fonds d’investissements.

A ce moment, Guo Shuqing qui venait d’être nommé représentant du parti à la Commission de régulation des banques et des assurances, également membre du Comité Central, avait mis en garde les acteurs financiers en leur demandant de tirer les leçons de la mise sous les verrous de Lai. (Voir le § L’incontournable puissance des banques publiques de notre article : Ouverture financière et contrôle politique.

La volonté de mettre au pas les financiers ambitieux à l’appétit jugé trop vorace, se manifeste depuis plusieurs années. En janvier 2017, le milliardaire Xiao Jianhua, de nationalité canadienne, 32e fortune de Chine à la tête du groupe « Tomorrow » (immobilier, assurances, banques, charbon et ciment), résidant à Hong Kong avait été enlevé de l’hôtel « Four Saisons » dans une chaise roulante par une douzaine d’hommes de main.

Depuis, l’homme bien que connu de l’oligarchie dont il fut un des intermédiaires financiers discrets à Hong Kong, y compris pour la sœur aînée de Xi Jinping et le gendre de Jia Qinglin, ancien membre du Comité permanent jusqu’en 2012, a disparu.

Ses proches disent que Xia « coopère avec les autorités chinoises », tandis que son groupe avait été directement impliqué dans la secousse de la banque Baoshang dont il détenait 89% des actions. Rare événement de la finance chinoise, à l’été 2020, l’appareil avait autorisé Baoshang à déposer le bilan, alors même qu’elle avait près de 5 millions de clients.

Ce n’est pas fini. Condamné en 2018, Wu Xiaohui, fondateur du groupe d’assurances Anbang purge aujourd’hui une peine de 18 ans de prison pour avoir manifesté un appétit démesuré pour des achats immobiliers et des F&A. Lire : La nouvelle agressivité des groupes chinois à l’international mise en perspective.

Plus généralement, l’habitude d’escamoter les gêneurs économiques ou politiques n’est pas nouvelle et elle ne faiblit pas. Arrêté à l’aéroport la semaine dernière, alors qu’il s’apprêtait à prendre l’avion pour les États-Unis où réside sa sœur, Guo Feixiong 郭飞雄 avocat des droits, et de la démocratie, défenseur des expropriés dans la région de Canton, déjà arrêté et passé à tabac par la police, a lui aussi disparu.

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Quand Jack Ma est réapparu, le 20 janvier, trois mois après sa disparition et seulement à la télévision, tout indiquait qu’il avait été « recadré » par les régulateurs du Parti, la séquence rappelant la manière maoïste de mettre au pas les réfractaires en leur imposant de faire amende honorable par une autocritique.

L’ancien PDG d’Alibaba ne s’est certes pas livré à une repentance contrite, mais le clip télévisé, intégralement transcrit par le Tianmu News, filiale du Zhejiang Daily dont le siège est à Hangzhou, siège du groupe Alibaba et fief politique de Xi Jinping jusqu’en 2007, n’en était pas très loin.

19e fortune mondiale, Jack Ma qui s’adressait en vidéo-conférence à une centaine d’enseignants réunis à Sanya a tout de même concédé que lui et ses collègues qui « avaient passé du temps à réfléchir et à apprendre, 我和同事一直在学习和思考, étaient plus que jamais résolus à se consacrer à l’éducation et au bien-être public - 我们更加坚定了全身心投入教育公益 ».

Il ajoutait qu’il était de la responsabilité des entrepreneurs de sa génération 我们这一代企业经营者的责任 d’œuvrer ensemble 共同富裕而努力 au développement de l’éducation dans les campagnes 更好地发展乡村教育.

Il n’en fallut pas plus pour rassurer les investisseurs. L’action d’Alibaba qui depuis la disparition de Jack Ma, le 24 octobre, avait perdu 23% au Nasdaq à New-York, a repris des couleurs. Le 2 février elle était en hausse de 10% à 256,66 points, à seulement 17% de son cours record historique de 309,22 points.

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Il n’est cependant pas certain que Ma Yun 马云– c’est le nom chinois de Jack Ma – soit revenu dans les « petits papiers » du régime.

Le 2 février, au moment même où Alibaba faisait état d’un revenu record pour le 4e trimestre 2020 à 33,9 Millions de $, en hausse de 37% par rapport à 2019, le très officiel « Shanghai Securities News », journal de la bourse de Shanghai dépendant de « Chine Nouvelle – 新华 Xinhua - » ne l’a pas mentionné au milieu de plusieurs entrepreneurs bien connus du public comme Ren Zhengfei, le fondateur de Huawei, Lei Jun, le PDG de Xiaomi ou Wang Chuanfu, le fondateur des automobile BYD.

Ce n’est pas la première fois que, sous la direction de Xi Jinping, resurgit cette mise au pas publique des grandes fortunes pour rappeler l’empreinte politique résolument sociale du pays. En 2018, l’actrice multimillionnaire Fan Bing Bing adulée du public, mais convaincue de fraude fiscale à la suite de l’indiscrétion d’un animateur (lire : La roche tarpéienne de Fan Bing Bing.), fut contrainte de présenter ses excuses sur son compte Weibo par un texte également publié par CGTN ( 致歉信).

Dans son adresse écrite, elle avait confessé sa faute en expliquant son malaise d’avoir trahi la confiance de la société. Reconnaissant la légitimité de l’amende qui lui était infligée, elle concédait qu’elle n’existerait pas sans la politique du Parti et la Nation.


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Par vanoost Le 15/02/2021 à 13h23

La gouvernance par les nombres

Le dernier livre d’Alain Supiot La gouvernance par les nombres donne bien les Légistes comme source de la politique chinoise actuelle. La lecture du chapitre concernant la Chine est particulièrement éclairant... et inquiétant.

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