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›› Editorial

Pékin et Moscou solidaires de Pyongyang, ultimes fossoyeurs du Traité de Non-Prolifération

Aujourd’hui, pour l’Occident moins peuplé, vieillissant et en perte d’influence, un des symptômes les plus préoccupants de la division du monde est la solidarité récemment exprimée par Moscou et Pékin au régime de Kim Jong-un à l’occasion du « défilé de la victoire » à Pyongyang, le 27 juillet dernier.

Outre que la puissante parade militaire célébrait de manière décalée une « victoire » sur les forces de l’ONU emmenées par Washington dans un conflit toujours pas terminé, seulement suspendu par un armistice conclu le 27 juillet 1953, la manipulation de l’histoire, cristallise jusqu’à la caricature le glissement anti-occidental sino-russe dont l’épine dorsale est l’hostilité à l’Amérique.

Enkystée dans une guerre de tranchées à la fois idéologique et stratégique, ses ressorts complexes s’articulent au rejet des États-Unis et de l’Occident devenus les boucs émissaires d’une revanche de l’histoire.

La rancœur s’exprime aussi par la coagulation vindicative du « Sud-global » où fermentent les amertumes anticoloniales, la mémoire délétère de l’esclavage et les ressentiments accumulés depuis 1945 contre l’hubris de puissance prosélyte et univoque de Washington, analysé par Robert Kagan en 2007 dans son livre iconoclaste « Dangerous Nation : America’s Place in the World from its Earliest Days to the Dawn of the 20th Century ».

Réfutant l’étiquette de néo-conservateur, Kagan y montre clairement pourquoi l’Amérique, depuis ses débuts, a été considérée dans le monde entier, non seulement comme une source de révolution politique, culturelle et sociale, mais aussi comme une nation arrogante, ambitieuse et, assez souvent « dangereuse. »

Le contraste entre la récente solidarité sino-russe exprimée à Pyongyang et la nature des relations de Moscou et Pékin avec Kim Jong-Il, fils de Kim Il Sung, il à l’époque du « Dialogue à Six » [1], suivant l’échec des accords de dénucléarisation proposés par Clinton en octobre 1994, exprime clairement l’ébranlement de l’architecture de sécurité du monde.

Alors que le Conseil de sécurité était calibré au « compromis » de stabilité obligée des « Cinq permanents » et à la lutte en apparence solidaire sinon toujours très efficace ni complètement sincère, contre la prolifération nucléaire militaire, son autorité au demeurant souvent maltraitée par les États-Unis eux-mêmes, est aujourd’hui gravement fracturée.

L’ancienne solidarité anti-prolifération en dépit de la connivence stratégique entre Moscou et Pyongyang.

Alors que Pékin était représenté à Pyongyang sans ostentation particulière par Li Hongzhang, 67 ans, n°10 du Bureau politique vétéran sans aspérités de la politique intérieure chinoise dont la carrière est émaillée par quelques scandales étouffés (voir sa Bio : Membres du 20e Bureau politique), Moscou avait dépêché Serguei Choïgu le Ministre de la défense en personne.

68 ans, en poste depuis 2012, membre fondateur du parti « Russie Unie » de Poutine, Choïgu formé au génie militaire, a d’abord été proche de Boris Eltsine, qui l’avait choisi comme son dauphin, avant d’appuyer la candidature de Poutine en 2000. Leur plus étroite proximité date de 2014 quand le Kremlin a fait appel à l’armée pour, sans coup férir, annexer la Crimée.

Sa présence à Pyongyang le 27 juillet atteste d’une longue relation presque sans heurts qui date de 1948, quand, après la défaite de l’occupant japonais, Moscou fut le premier pays à reconnaître Pyongyang comme la seule capitale de la péninsule pourtant déjà divisée par la ligne de démarcation le long du 38e parallèle à la conférence de Potsdam en juillet 1945.

S’il est exact que durant la guerre de Corée débutée le 25 juin 1950 par l’invasion lancée par Kim Il Sung contre le sud, l’URSS n’est pas directement entrée dans le conflit comme la Chine le 19 octobre 1950, obligeant les forces des Nations Unies à se replier, il n’en est pas moins vrai que les soviétiques procurèrent à Pyongyang une importante aide logistique et médicale, des équipements et des armements de toutes natures dont des unités de défense sol-air et, surtout, des chasseurs de combat MIG-15.

Marqués aux armes de la Corée du Nord et pilotés par des militaires russes en uniforme chinois, ils empêchèrent les forces de l’ONU de maîtriser l’espace aérien.

Par la suite, entre 1953 et 1986, Kim Il Sung s’est rendu cinq fois en URSS, après quoi les contacts, coopérations, livraisons d’armement (dont des MIG-29), les visites officielles, il est vrai ralenties par périodes, n’ont jamais vraiment cessé. Après les épisodes Gorbachev (1985-1991) et Eltsine (1991-1999), durant lesquelles Moscou se rapprocha de Séoul, les liens de Pyongyang avec la Russie qui s’étaient distendus, se resserrèrent à nouveau avec Vladimir Poutine.

Certes pour Pyongyang, la relation centrale reste la Chine avec qui elle conduit 90% de ses échanges. Il n’en reste pas moins que stratégiquement la Russie et la Corée du nord sont restées proches, même si Moscou a comme Pékin participé aux sanctions onusiennes, dont le premier « train » eut lieu en 2006 pour condamner une profusion de tests missiles et deux essais nucléaires.

*

La période qui était celle du « Dialogue à Six » (2003-2007), fut marquée par l’ambiguïté d’une situation tendue entre l’espoir très surfait d’un règlement pacifique et, en Russie après la chute du mur, la perception de plus en plus négative par l’opinion russe d’une Corée du Nord devenue dangereuse.

Néanmoins en février 2000 (Vladimir Poutine était Premier Ministre depuis août 1999), les deux signèrent un « Traité d’amitié, de coopération et de bon voisinage ». En juillet 2000, quatre mois après l’élection de Vladimir Poutine à la présidence, eut lieu à Pyongyang le premier sommet avec « le Dirigeant suprême » Kim Jong-Il.

En 2012, tout en signant, l’année suivante en même temps que Pékin, la résolution 2087 (cf plus bas) sanctionnant de nouveaux tests balistiques et nucléaires, Poutine accepta d’effacer 90% des 11 Milliards de la dette nord-coréenne. En 2014, emmenée par Kim Yong Nam, alors chef d’État, une délégation nord-coréenne assista aux jeux olympiques d’hiver de Sochi.

A la fin de cette même année, la visite à Moscou du nouveau MAE Ri Su-yong fut suivie par le long séjour d’une semaine de Choe-Ryong-Hae, envoyé spécial de Kim Jong-Un qui rencontra Poutine. Cinq ans, plus tard, s’alignant sur les initiatives de dégel stratégique de Xi Jinping qui accueillit Kim Jong-Un deux fois en 2018,Vladimir Poutine le reçut à Vladivostok en avril 2019.

Lire : Péninsule coréenne. Brutal dégel entre Pékin et Pyongyang & Pour Kim Jong-un, Xi Jinping remet le couvert.

Après l’essai nucléaire du 25 mai 2009 (le 3e) qui fut suivi de trois autres en 2015, 2016 et 2017, les relations de la Corée du Nord avec la Chine et la Russie ont changé. En fort contraste avec leur posture actuelle, et à l’époque toujours solidaires de la lutte contre la prolifération nucléaire, Moscou et Pékin signèrent la résolution 1874 imposant des sanctions économiques et commerciales à Pyongyang.

Cette solidarité anti-prolifération à l’ONU s’est maintenue pendant huit années au cours de sept séries de sanctions (n°2087, janvier 2013 ; n°2094, mars 2013 ; n°2270, mars 2016 ; n°2321, novembre 2016 ; n°2371, août 2017 ; n°2375, septembre 2017 ; et n°2397, décembre 2017.).

Mais, l’année 2022 marqua une rupture.

Note(s) :

[1Signé en octobre 1994 entre Washington et Pyongyang, l’Accord Cadre proposait le gel du programme nucléaire civil Nord-Coréen dissimulant une prolifération militaire, contre l’aide à la construction de centrales à « eau légère » considérées comme moins « proliférantes ».

Le schéma stratégique du « Dialogue à six », proposé par Pékin, faisait suite à l’échec de l’Accord Cadre marqué en 2003 par la sortie de Pyongyang du Traité de non-prolifération.

Avec la participation de la Chine, des deux Corée, de la Russie, du Japon et des États-Unis, les six séries du dialogue entre 2003 et 2007, n’eurent pas plus de succès.

En avril 2009, ulcéré par la condamnation onusienne du lancement – manqué – d’un satellite présenté par Pyongyang comme une étape pacifique d’un programme d’exploration spatiale, mais vue par Tokyo et Washington comme une expérience balistique stratégique menaçante, Pyongyang mettait fin à sa participation au « Dialogue ».

La rupture intervenait après un premier test nucléaire le 9 octobre 2006 et quelques semaines avant un deuxième, le 13 mai 2009. Tandis que Pékin tentait en vain de ressusciter le dialogue, depuis cette époque, les rapports entre Pyongyang et l’Occident sont engagés dans une spirale d’hostilité croissante, attisée par le caractère reclus obstinément fermé du régime, y compris aux propositions d’assistance durant l’épidémie de Covid-19.

Lire : Iran, Corée du Nord. Succès et déboires des stratégies chinoises

Quant a Xi Jinping, sa relation avec Kim Jong-Un a d’abord été marquée par une extrême prudence. Lire : Pour Kim Jong-un, Xi Jinping remet le couvert.

Ce n’est en effet qu’en juin 2019 (lire : Par sa visite d’État, Xi Jinping revient dans le jeu à Pyongyang), près de sept années après son accession au pouvoir à Pékin à l’automne 2012 qu’il s’est rendu en visite officielle à Pyongyang, une année après l’équipée de Kim Jong-Un en train vers Pékin. Lire : Péninsule coréenne. Brutal dégel entre Pékin et Pyongyang.

Depuis cette date, le rapprochement sino-russe en réalité commencé peu après la chute de l’URSS dans les années quatre-vingt-dix, avec la création du « Groupe de Shanghai  », se précise à mesure que se creuse l’hostilité entre Pékin et Washington.

Initialement, le dégel chinois avec Pyongyang avait été en partie déclenché en réaction ux initiatives de Donald Trump qui, après avoir fulminé contre « Rocket Man » qu’il menaçait d’une apocalypse nucléaire, s’était mis à jouer la carte des sentiments. Lire : Kim – Trump à Singapour. Emotion et grand spectacle au service de la paix.


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