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Polar et poésie

Dans cette jungle en mouvement rapide, étroitement surveillée par le Parti omniprésent, tour à tour brillante, agressive, modeste ou misérable, l’Inspecteur Principal Chen est une figure insolite. Flic célibataire, souvent solitaire, écrivain reconnu, dont les poèmes et les traductions de l’anglais sont publiés en Chine, il cultive le style du policier discret et humble, un rien sceptique, où perce la très nette influence de la littérature américaine, avec cependant une touche appuyée de culture chinoise traditionnelle.

Comme l’auteur, qui exprime ainsi la profonde nostalgie de son pays, Chen est en effet un amateur de poésies des dynasties Tang et Song ; à l’occasion, il apprécie les raffinements du thé vert et les mille facettes de la cuisine chinoise. En bon fils confucéen, il prend aussi soin de sa vieille mère, inquiète de le voir toujours sans épouse.

Les péripéties des enquêtes rappellent le schéma des énigmes d’Agatha Christie, où le lecteur s’égare dans les méandres complexes des mobiles et des alibis de plusieurs coupables possibles, avant de se laisser surprendre par le coup de théâtre final.

A côté des constantes références au maoïsme et à la révolution culturelle, les romans de Qiu sont aussi une peinture pointilliste de la société chinoise, où les flambeurs, les téméraires et les risque-tout, nouveaux riches, souvent arrogants, parfois incultes, côtoient la masse bonhomme et industrieuse des Chinois, au milieu desquels évoluent les cadres du Parti, attentifs à l’implication politique de la moindre de leurs initiatives.

Une société où les moins favorisés s’accommodent de la promiscuité et des logements exigus de la mégalopole, en cultivant un modeste violon d’Ingres, en bavardant de longues heures autour d’une tasse de thé « OOlong » ou « Puits du Dragon », tout en s’appliquant, envers et contre tout, à promouvoir la réussite des études de leur enfant unique.

Chen est aussi d’une exigeante honnêteté, qui s’accommode pourtant d’une large et parfois sulfureuse palette de relations sociales. Ces contacts qui sont aussi de précieux soutiens dans les enquêtes délicates, vont de ses nombreux amis de la société des écrivains aux grands patrons, nouveaux ou anciens riches, dont certains ne cachent pas leurs connexions avec les triades, en passant par ses collègues policiers, membres du Parti, dont il est devenu une étoile montante.

Non pas, on l’aura deviné, grâce à ses qualités d’intrigant politique, mais parce que la finesse subtile de ses analyses et son flair policier lui permettent de résoudre sans en avoir l’air, les énigmes les plus compliquées, tout en s’adonnant à la poésie ou aux traductions, son jardin secret.

Souvent placé sous la pression de ses chefs directs, dont les réflexes de bons fonctionnaires exigent des résultats rapides, sans éclaboussures politiques - si nécessaire au prix de quelques arrangements avec la vérité des enquêtes -, notre héros a néanmoins l’oreille du ministre à Pékin. Une connivence qui lui donne à la fois une précieuse marge de manœuvre et une protection occulte, surtout quand ses investigations croisent celles de la Sécurité d’Etat, dont les méthodes expéditives tranchent avec les siennes.


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