›› Lectures et opinions
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De Mo Yan 莫言 : « Beaux seins, belles fesses »
Une fresque délirante et truculente de la Chine rurale, vue au travers des péripéties de la famille d’un forgeron du canton de Gaomi, dans le Shandong, dont la mère a donné naissance à huit filles et un garçon, tous de pères différents. Jin Tong, « l’enfant d’or », seul garçon, avant-dernier de la fratrie, fasciné par le sein maternel, élevé au milieu des femmes d’une famille, dont le père est mort très tôt, est le fils d’un missionnaire américain.
Celui-ci se suicida pour échapper aux persécutions de paysans nationalistes révoltés, tandis que d’autres soudards violaient sa maîtresse, qui est aussi la mère de Jintong.
Les souvenirs de Jintong, les récits de ses sœurs aînées, ceux de sa mère, à la fois indomptable et fragile, entraînent le lecteur au travers l’histoire tour à tour cruelle, pittoresque et bouleversante des campagnes du Shandong crucifiées par l’invasion allemande, puis japonaise et enfin martyrisées par la guerre civile entre le Guomindang et le Parti Communiste chinois.
On a comparé avec raison ce livre à « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcià Marquez. Le style est puissant, d’un réalisme cru et animé d’un souffle épique incontestable. A plusieurs reprises le nom de Mo Yan - qui signifie « qui ne parle pas » -, pseudo de Guan Moye - 管谟业 - a été évoqué pour le prix Nobel de littérature.
Yan Lianke - 阎连科 - : Servir le peuple. Picquier poche
Court roman iconoclaste de Yan Lianke (52 ans), ancien écrivain officiel aux armées, devenu un auteur dissident souvent ciblé par la censure. L’histoire bouscule avec jubilation les tabous de la bienséance politique et des bonnes mœurs, égratignant au passage l’Armée Populaire de Libération. Le titre, rappel du plus célèbre slogan maoïste de la révolution culturelle, prend une saveur insolente et cynique quand, au fil de l’histoire, le lecteur comprend que les « services » sont ceux que l’ordonnance attachée au domicile d’un Colonel impuissant, prodigue à la jeune épouse du militaire parti en mission pour deux mois.
Longue parenthèse pendant laquelle les deux amants enfermés au domicile du Colonel, avides de plaisir, s’aperçoivent que le risque mortel qui entoure les transgressions anti-maoïstes décuple leur plaisir. A cette époque troublée de la révolution culturelle, manquer de respect à Mao conduisait en effet tout droit au peloton d’exécution.
On les voit donc détruire avec une rage érotique non contenue, les objets, colifichets, statuettes et images représentant le Grand Timonier. Le livre est aussi une étude esquissée des relations humaines complexes de l’époque, où, en dépit des périls mortels encourus certains transgresseurs bénéficient de complicités bienveillantes, y compris dans l’armée. Mais l’histoire se termine tristement.
Une fois le Colonel revenu, sa jeune épouse refusa de revoir son amant, avant de disparaître à tout jamais, tandis que le complice de l’impensable transgression, retourna à la routine de sa vie civile, animé d’un sentiment de désespoir, auquel se mêlait la rancœur : « Elle avait fondu comme un flocon de neige, emportée par le vent comme l’odeur des fleurs d’osmanthe, ne laissant derrière elle qu’une légère bouffée de son parfum dans le monde où elle avait vécu. »
Le livre a été interdit par la censure dès sa sortie en 2005.
