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Présidentielles à Taiwan : nervosités à Pékin et ambiguïtés indépendantistes

Signes d’apaisement et risques de tensions.

En juin dernier, Tsai Ing-wen était en couverture du Times of Asia avec le commentaire suivant qui à coup sûr a agacé le Parti communiste chinois : « Elle pourrait présider la seule démocratie du monde chinois ». Dans l’Île son discours prudent qui lui vaut d’être en tête dans les sondages, édulcore le projet séparatiste et fait contraste avec celui des indépendantistes les plus radicaux.

Récemment, le Bureau Politique a montré des signes d’une plus grande patience qui, eux-mêmes, répondaient à une bonne volonté exprimée par Ko Wen-je, le maire sans étiquette de Taipei aux idées proches de celles de Tsai. Depuis l’hiver 2014, le Bureau des Affaires taïwanaises pressait Ko de reconnaître publiquement le « consensus de 1992 », pour prix de sa participation au forum annuel des villes jumelées de Shanghai. Ce à quoi il se refusait, jetant un doute sur sa venue en Chine. Mais, le 3 août il donna une interview dans lequel il affirmait « respecter et comprendre la position du Continent selon laquelle « le consensus de 1992 » constituait la base de la relation dans le Détroit.

Il ajoutait plusieurs rameaux d’olivier rassurants pour Pékin, affirmant que les échanges entre Shanghai et Taipei n’avaient pas le caractère d’une relation internationale. Et calquant son discours sur celui de Tsai, il appelait aux efforts de part et d’autre du Détroit pour préserver les acquis et les accords qui, depuis 2008, fondent les nouvelles relations entre Taïwan et le Continent, « dans l’esprit d’une grande famille », a t-il ajouté, un thème souvent répété par Xi Jinping lui-même. Sur ce, le forum Shanghai – Taipei put avoir lieu le 18 août avec la participation de Ko.

Dans une analyse publiée en septembre conjointement par la Brookings Institution et la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, David G. Brown et Kevin Scott notent que la Chine a fait preuve d’une « souplesse considérable » en acceptant la déclaration ambiguë du maire de Taipei qui n’a pas explicitement reconnu le consensus de 1992, ni exprimé son acceptation du concept « d’une seule Chine » ou formellement rejeté l’indépendance de l’Île.

Autre signe de bonne volonté chinoise, le 1er septembre, en recevant à Pékin Lien Chan, l’ancien Président du KMT, en marge de la commémoration de la victoire sur le Japon, Xi Jinping a choisi de ne pas répéter les menaces proférées en mai dernier lors de la visite d’Eric Chu. De même, lors de la conférence de presse conjointe à Washington, le président chinois n’a pas évoqué la question taïwanaise, alors que le président américain rappelait la politique de Washington articulée autour des « trois communiqués conjoints » et du Taiwan Relations Act.

Enfin Brown et Scott font l’inventaire des petits pas positifs qui ponctuent une relation devenue de plus en plus dense, en dépit des crispations de souveraineté qui handicapent le développement de l’accord cadre depuis la crise du tournesol en mars 2014 (Lire notre article Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question)

Les avancées vont de la publication en mai par le Conseil des Affaires d’État d’un règlement protégeant les investissements taïwanais, à un accord préliminaire sur la fourniture d’eau à l’Île de Kinmen par la province du Fujian, en passant par un accord évitant la double taxation des Taïwanais et un autre sur la sécurité des vols au-dessus du Détroit. Pour autant, aucun progrès n’a été enregistré dans les négociations sur l’ouverture croisée de bureaux de l’ARATS et de la SEF à Pékin et Taipei, ni dans les discussions sur le transit du fret et encore moins dans l’accord sur les services bloqué depuis plus d’un an au Yuan législatif.

Un dialogue déséquilibré au milieu d’un choc de géants.

Mais vu du haut des grands défis régionaux, le dialogue entre le Continent et Taïwan apparaît déséquilibré. Au-dessus du Détroit aux prises avec une querelle vieille de près de 70 ans, plane en effet la montée en puissance de la Chine et le risque de l’isolement stratégique de l’Île. En dépit des déclarations récurrentes de Washington réaffirmant sa fidélité au « Taïwan relations act », l’observation des faits montre une prudence grandissante de la Maison Blanche à l’égard de tout ce qui pourrait conduire à un conflit militaire direct avec Pékin. Cette réalité s’impose à Tsai au point que dans ses discours qui éludent le « consensus de 1992 » et la reconnaissance « d’une seule Chine », un de ses thèmes les plus récurrents est la préservation de la paix et du « statu-quo ».

Pour marquer la dissonance politique avec le régime de Pékin elle ajoute cependant que l’avenir de Taïwan sera déterminé « conformément aux souhaits des Taïwanais et à la constitution de la République de Chine ». Dans l’Île, le contraste avec le discours des indépendantistes des plus radicaux qui poussent les feux du séparatisme, est palpable. C’est bien là où le bât blesse. Tandis que le régime chinois considère qu’il est de son devoir existentiel et historique de prévenir par tous les moyens culturels, économiques ou militaires toute déclaration d’indépendance, dans l’Île monte une conscience identitaire de plus en plus affirmée, ayant le potentiel de déborder la prudente sagesse de Tsai Ing-wen.

Nous n’en sommes pas encore là. Pour l’instant la jeunesse ayant majoritairement soutenu le mouvement du tournesol qui, en mars 2014, cristallisa l’opposition à Pékin et à Ma Ying-jeou, considère que l’accession de Tsai à la présidence de l’Île ouvrirait une « ère nouvelle à Taïwan ». Dans les nouvelles générations nombreux sont en effet ceux fermement opposés à toute accélération du rapprochement politique avec la Chine qui font confiance à la présidente du DPP pour réussir un rééquilibrage de la relation dans le Détroit. Selon la rumeur, même le Parti communiste chinois qui n’aime pas Tsai Ing-wen et l’a fait savoir à plusieurs reprises, pourrait pourtant se satisfaire de sa promesse de préserver le statu-quo.

Sous la surface bouillonnent cependant quelques motifs d’inquiétude et de crise. A Pékin, à la tête du régime, montent depuis 2012 des velléités argumentant en faveur d’une réunification rapide dont la tendance mettra Tsai et sa promesse de statu-quo en porte à faux. Cette propension impatiente à pousser les feux de la réunification télescopera la vague souverainiste qui monte inéxorablement dans la jeunesse de l’Île et finit pas imprégner la société elle-même. Selon les sondages de l’Université nationale de Chengchi, entre 1992 et 2015, la proportion des réponses affirmant leur attachement à la nationalité taïwanaise plutôt que chinoise est passée de 17,6% à 60,6%, avec aujourd’hui seulement 3,5% se considérant Chinois.


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