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›› Editorial

Regards croisés sur Henri Kissinger, « Diplomate de légende » pour les Chinois et « criminel de guerre » pour ses détracteurs

« Realpolitik » et froideur des rapport de forces.

La vérité est que l’approche de la Chine par Kissinger entre 1969 et 1973, période pendant laquelle, au cœur du pouvoir américain, il eut la capacité d’influer sur le cours de la guerre froide, symbolise sa vision de la stratégie des « plaques tectoniques », s’embarrassant peu des détails.

Pour ses admirateurs, elle est l’exemple abouti de la « realpolitik » pragmatique, dont le promoteur historique dans l’Europe d’après la révolution française, secouée par les guerres napoléoniennes, fut le Ministre des Affaires étrangères, puis Chancelier d’Autriche (1809-1848), le Prince Metternich – chantre conservateur de « l’équilibre des puissances ».

Kissinger en avait fait l’un des sujets de sa thèse de doctorat à Harvard en 1954 à 31 ans, alors qu’il était déjà employé par le FBI, après avoir, en 1945 à 22 ans, participé avec l’armée américaine à la découverte des camps de la mort nazis. La thèse intitulée « Paix, légitimité et équilibre - Une étude des qualités d’hommes d’État de Castlereagh et Metternich. », étudiait un contraste entre la froide habileté machiavélique et l’autoritarisme cynique.

Autant Metternich était admiré et brillant, autant le Vicomte de Castlereagh, ministre des Affaires étrangères de l’Empire britannique pendant le Congrès de Vienne et jusqu’en 1822, date de son suicide, était violemment critiqué pour son conservatisme brutal et sans pitié.

A côté des nombreux admirateurs de « l’establishment » et des diplomates laudateurs qui, à sa mort, font l’éloge de Kissinger et de ses talents de négociateur innovant, capable de trouver un chemin pragmatique et concret au milieu des pires tensions stratégiques, ses détracteurs l’accusent d’immoralité cynique, parfois bien pire. Le 1er décembre en France, le journal l’Humanité titrait « Mort d’un criminel de guerre ».

L’analyse reprenait entre autres celles de l’Américain Seymour Hersh (« The price of power » - 1984 – et du Britannique Christopher Hitchens « The trial of Henry Kissinger » 2012, ou encore, publiée le jour de son centième anniversaire, le 27 mai 2023 dans The Guardian, la violente charge de Bhaskar Sunkara et Jonah Walters qui décrivent ses habiletés politiques, son pouvoir de séduction et ses duplicités.

Ces dernières sont, disent-ils, louées par ses « puissants amis Américains », tandis que le reste de la planète le voit comme « un criminel de guerre » (lire : Henry Kissinger turns 100 this week. He should be ashamed to be seen in public).

On y retrouve, les massacres au Bangladesh (1971), cités plus haut, les tapis de bombes dévastateurs sur le Laos et le Cambodge (1964-1973), et le coup d’État contre Allende au Chili (1973).

Dans l’imaginaire des catastrophes américaines des années soixante-dix, la stratégie de Kissinger au Vietnam où il a, à coup de bombardements massifs, tenté de briser la volonté du Viêt-Cong, alors même qu’il aurait pu signer la paix lors des pourparlers de 1968, tient une place douloureuse.

Ses critiques lui reprochèrent son obstination, la sous-estimation de la résilience du Viêt-Cong – « Un pays de la catégorie du Vietnam », disait-il, « doit bien avoir un point de rupture » - et sa foi arrogante envers ses propres capacités de négociation.

Le résultat de la prolongation de la guerre décidée en réponse à l’offensive du Têt en janvier 1968 qui tua 2000 américains, fut un carnage inutile. Et chacun voit bien aujourd’hui que, compte tenu du dénouement de la guerre, le 30 avril 1975, il aurait pu être évité.

Un autre épisode très controversé de la trajectoire du « prince des diplomates », juif d’origine bavaroise, admirateur de Metternich ayant échappé de justesse à l’Holocauste, fut son prix Nobel de la paix qui entraina la démission de deux membres du Comité Nobel. Le prix lui fut attribué le 10 décembre 1973, une année après les accords de paix de Paris sur le Vietnam, le 27 janvier 1973.

Signés par les États-Unis, le Nord et le Sud-Vietnam (ce dernier soutenu par Washington), et le Gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud-Vietnam, représentant les communistes sud-vietnamiens, les accords n’avaient pas été ratifiés par le Sénat américain.

Surtout, la distinction décernée à Kissinger et à son partenaire de négociations vietnamien, Le Duc Tho qui l’a refusée, intervint à la fin d’une année durant laquelle, compte-tenu du rapport des forces et de la dynamique des combats, il devint évident y compris pour Kissinger, que le conflit n’était pas réglé, tandis qu’il faisait quand même déverser 95 000 tonnes de bombes sur l’est du Cambodge [3].

Alors que l’habileté cynique de Kissinger est souvent controversée en Occident, considérée avec suspicion à Taiwan et en Asie du Sud-est, en Chine, elle est portée aux nues.

Ultime mise en garde du « vieil ami de la Chine. »

Le 20 juillet dernier, près de deux mois après son centième anniversaire, Xi Jinping l’accueillait avec chaleur à Pékin au milieu de fortes tensions sino-américaines. Les deux étaient sur la même ligne d’un « dialogue obligé des puissances » avec, dit Xi Jinping, l’exigence de « choisir » entre l’affrontement et l’apaisement.

Le qualifiant de « vieil ami », le Président chinois n’a pas manqué d’évoquer la visite secrète de Kissinger en Chine en juillet 1971, prélude au rétablissement huit années plus tard des relations diplomatiques entre Washington et Pékin.

A l’annonce de son décès un commentateur de la télévision officielle chinoise CCTV expliqua que le « diplomate de légende » était « doublement centenaire », par son âge d’abord, mais aussi parce qu’il avait visité la Chine cent fois. En même temps, Xie Feng, ambassadeur aux États-Unis, postait sur « X » que la disparition de Kissinger était « une perte énorme pour la Chine, les États-Unis et le monde ». Ajoutant « qu’il restera toujours vivant dans le cœur du peuple chinois comme un vieil ami très précieux ».

Mais Kissinger est, jusqu’à la fin, resté étonnamment lucide. Il était conscient que la Chine devenue puissante, dont la trajectoire stratégique s’est, à l’opposé de sa vision d’il y a un demi-siècle, rapprochée de Moscou, ne pouvait plus être abordée par le même angle du contrepoids tectonique à la Russie.

Mesurant désormais que « la question de Taiwan », point d’orgue des risques stratégiques sino-américains, avait changé de nature, il reconnaissait qu’il serait désormais impossible pour Washington d’abandonner l’Île en rase-campagne comme il l’avait fait lui-même au moment du Communique de Shanghai en 1972.

Plus encore dans la deuxième partie de l’article de Foreign Policy cité plus haut, écrit avec son disciple de Harvard Graham Allison, lui-même âge de 83 ans, il mettait en garde contre « les défis inédits » posés non plus par l’arme nucléaire, mais par l’Intelligence Artificielle « autre technologie à certains égards, encore plus terrifiante. »

Par une suite de questions, il énonçait l’amplitude des nouveaux risques auxquels l’humanité est confrontée.

« Des machines aux capacités surhumaines menaceront-elles le statut de l’humanité maître de l’univers ? L’IA sapera-t-elle le monopole des nations sur leurs moyens de violence de masse ? Permettra-t-elle à des individus ou à de petits groupes de produire des virus capables de tuer à une échelle qui était auparavant l’unique apanage des puissances ? L’IA pourrait-elle éroder la dissuasion nucléaire qui constitue un pilier de l’ordre mondial actuel ? »

La suite de l’analyse qui mettait l’accent sur le caractère immatériel indétectable des capacités de cyber-déstruction concoctées en laboratoire par des start-up dont la rivalité commerciale accélère les progrès plus rapides que ceux des États constitués, appelait à la prise de conscience de la menace et au dialogue entre Pékin et Washington, les deux premières puissances globales du secteur de l’IA.

L’objectif des négociations à la fois directes entre les structures officielless et parallèles entre experts, serait, dit-il, d’imaginer d’urgence des « garde-fous » aussi efficaces que celui de la dissuasion nucléaire, capables d’empêcher l’humanité de courir au désastre.

Note(s) :

[3Selon Ben Kiernan, historien, professeur à Yale et spécialiste du Cambodge, entre 1969 et août 1973, pour détruire les bases logistiques vietnamiennes au Cambodge, les États-Unis ont déversé 500 000 tonnes de bombes sur le « Bec de canard » redent cambodgien en territoire vietnamien. L’un des effets de cette stratégie du tapis de bombes massif fut de provoquer le ralliement aux Khmers Rouges d’une partie de la population cambodgienne de la région.

La brutalité illustrait le machiavélisme stratégique de Kissinger pour qui les « détails » ne comptaient pas au regard des « frottements tectoniques » des puissances. Les amertumes critiques face au cynisme froid du Secrétaire d’État de Nixon et Ford (après Watergate) ont été exprimées en 1979 par le journaliste britannique William Shawcross dans son livre « Sideshow. Kissinger, Nixon and the Destruction of Cambodia », imparfaitement traduit en Français par « Une tragédie sans importance ».

Dans un article paru en 2018 dans « Guerres mondiales et conflits contemporains » Antoine Coppolani professeur des Universités notait que « l’agression américaine contre le Cambodge n’était qu’un corollaire de la guerre du Vietnam, inévitable, mais secondaire »


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