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›› Editorial

Regards croisés sur Henri Kissinger, « Diplomate de légende » pour les Chinois et « criminel de guerre » pour ses détracteurs

Henri Kissinger que le Parti communiste chinois considérait aussi comme le « prince des diplomates » est mort le 29 novembre dans sa propriété de Kent dans le Connecticut. Il avait cent ans.

Juif allemand originaire de Fürth en Bavière, il avait en 1938, à quinze ans, peu avant la « nuit de cristal » émigré aux États-Unis avec ses parents pour échapper à l’holocauste durant lequel au moins 13 membres de sa proche famille ont été menacés ou ont péri dans les camps d’extermination nazis.

Seize ans plus tard, à 31 ans, il était docteur en sciences politiques de Harvard.

En 1969, sous la présidence de Richard Nixon, il devint à 46 ans le 8e conseiller à la sécurité nationale américain. Une année plus tard, après avoir médité sur les implications de la guerre russo-chinoise de 1969, point culminant de la discorde idéologique entre Mao et Leonid Brejnev, il inspira à Nixon la plus importante bascule stratégique américaine de la guerre froide.

Grâce à l’entremise du Pakistan, la manœuvre parvient à rapprocher Pékin de Washington et à l’éloigner de Moscou, au prix de nombreuses concessions au Parti communiste chinois.

L’un des plus spectaculaires symboles du machiavélisme pragmatique de Kissinger relaté dans ses mémoires eut lieu en janvier 1969. Nous étions trois années après le déclenchement du brutal chaos de la révolution culturelle, et tout juste deux mois avant les premiers échanges de tirs du conflit sino-soviétique, point culminant de la rupture idéologique entre Mao et l’URSS.

Après que Moscou eut sondé Washington sur l’hypothèse d’une frappe tactique préventive contre les installations nucléaires chinoises, Nixon conseillé par Kissinger refusa et fit prévenir Pékin. Selon Kissinger, l’épisode qui tirait profit de la tension entre Moscou et Pékin, fut le point de départ du rapprochement sino-américain.

Le 2 juin 1971, Kissinger reçut un message de Zhou En Lai. Transitant par ses connexions pakistanaises reconnaissantes que, durant la guerre de libération du Pakistan oriental, futur Bangladesh, l’administration Nixon ignora les massacres des Bengalais par l’armée pakistanaise en dépit de fortes critiques internes et internationales, le message venant de Chine, alors en pleine « expérience anarchique » [1] de l’idéologie maoïste de « révolution permanente », invitait Kissinger à Pékin [2]. Les premiers contacts furent aigre-doux.

Quand Kissinger souligna que, pour les Américains, la Chine était « une terre de mystères », Zhou Enlai l’a interrompu en rappelant à la fois la puissance démographique du pays et la lucidité de son peuple : « Nous sommes 900 millions et pour nous cela n’a rien de mystérieux. »

Brillante diplomatie du contrepied et contrôle des armements.

Huit mois plus tard du 21 au 28 février 1972, Nixon était accueilli par Zhou et Mao à Pékin. Pour la première fois depuis vingt ans le public américain voyait des images de la Chine. Le fait est qu’au cours de ses huit années au gouvernement avec Nixon et Ford, Kissinger a transformé les relations des États-Unis avec la Chine et en même temps stabilisé les relations des États-Unis avec l’Union soviétique.

Les archives et ses mémoires révèlent cependant que, traitant avec une grande placidité les rapports de forces entre grandes masses tectoniques, il ne s’est jamais embarrassé des aléas pouvant gêner la vision qu’il avait de la puissance américaine et de son rôle prééminent dans le monde pour ordonner la paix au profit de Washington.

Avec l’URSS, la détente initia les accords sur le contrôle des armements qui, en 1972, conduisit d’abord au traité visant à limiter les défenses anti-missiles, dont la prolifération affaiblissait la dissuasion nucléaire par la terreur.

Dans cette lancée, les pourparlers sur la limitation des armements stratégiques aboutirent aux traités signés en 1972 et 1979, freinant l’augmentation du nombre de lanceurs et, plus tard, au traité sur la réduction des armements stratégiques (START 1), signé en 1991, et au Nouveau START 2, signé en 2010.

Dans un article publié un mois avant son décès dans Foreign Affairs, le 13 octobre 2023 rédigé avec son collaborateur de Harvard, Graham Alison, Kissinger se félicitait que Moscou et Washington ayant ensemble pris conscience du risque d’anarchie nucléaire soient tombés d’accord pour élaborer et signer en 1968 le Traité de Non-Prolifération par lequel 186 pays se sont engagés à s’abstenir de développer leurs propres arsenaux nucléaires. Lire : The Path to AI Arms Control :
America and China Must Work Together to Avert Catastrophe
.

Parallèlement à la détente avec Moscou, le rapprochement avec Pékin qu’il jugeait indispensable en dépit des violents contrastes idéologiques, conduisit au « Communiqué de Shanghai du 27 février 1972 ». Volte-face stratégique d’une ampleur considérable, il reconnaissait la souveraineté du Parti Communiste chinois sur l’Ile de Taïwan.

Une lecture optimiste de ce qui est devenu la politique « d’une seule Chine » des États-Unis présente le contrepied stratégique comme le prologue nécessaire à la résolution pacifique des différends entre les deux parties séparées par le Détroit. Mais les critiques accusèrent Kissinger de « passer Taiwan par pertes et profit » et d’avoir accumulé les compromis aux conséquences préjudiciables pour l’avenir de l’Île à long terme.

Ils ajoutent qu’en retour, Pékin ne fit aucune concession à Washington et s’abstint de faire pression sur Hanoï dans sa guerre contre l’Amérique.

Note(s) :

[1Lire la recension par Francois Danjou et Louis Vincenolles son traducteur, du livre de Yang Jisheng 杨继绳, - 天地翻覆 - 中国文化大革命史 – « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle paru en Français aux éditions du Seuil, en 2020 sous le titre « Renverser ciel et terre – La tragédie de la révolution culturelle – Chine, 1966 – 1976 », exacte traduction du titre chinois.

L’analyse montre que contrairement aux décryptages les plus connus en Occident, la révolution culturelle n’était pas seulement le chaos déclenché par Mao pour reprendre le pouvoir après le discrédit dont l’avait frappé le Parti après la catastrophe du « Grand Bond en avant ».

Pour Yang Jisheng, elle était surtout la mise en pratique brutale de l’idéologie maoïste, selon laquelle la révolution est « permanente » ou elle n’est pas.

Dès l’origine, elle exprimait surtout l’utopie révolutionnaire d’installer une société égalitariste débarrassée de toutes les incitations réactionnaires. Principal point de discorde dogmatique avec l’URSS, Mao était par exemple « persuadé que l’application du principe “à chacun selon son travail“ ou celui du développement de la petite production, faisaient le lit du capitalisme et que l’économie marchande avait un fort pouvoir de corrosion » (…) « Il pensait que si on laissait le champ libre à la recherche de profits matériels, si on abandonnait l’esprit révolutionnaire des années de guerre, le parti deviendrait révisionniste ». (…).

Pour Mao, l’erreur du Parti Communiste de l’Union Soviétique aura été d’introduire dans le système « des incitations matérielles ». Le 14 juillet 1964, le Quotidien du Peuple publiait la 9e des « Neuf critiques du PCUS » par Mao. Sa première phrase qui ciblait directement la bureaucratie soviétique eut un important écho en Chine où, historiquement, l’administration inspire une grande défiance populaire.

[2La très cynique proximité de Washington avec la junte militaire pakistanaise est documentée dans « The Blood Telegram » - du nom de Archer Blood, alors consul général des États-Unis à Dakha – publié en 2013.
Remarquable travail de Gary J. Bass, professeur de relations internationales à Princeton, la synthèse rend compte du sentiment d’horreur ressenti par les membres américains du consulat de Dakha face aux violences contre les Bengalis commises par l’armée pakistanaise. Signé « Blood », le télégramme envoyé au département d’État, n’était pas « diplomatique ».

On y lisait la brutale accusation de « faillite morale » de Washington qui ne dénonçait la suppression de la démocratie et les atrocités. A la sortie du livre paru 19 ans après le décès de Nixon et 16 années après la fin de la mission de Kissinger comme secrétaire d’État, le New-York Times publiait une sévère critique du couple Kissinger – Nixon.

Signée Dexter Filkins, reporter de guerre pour le NYT en Irak et en Afghanistan, elle dénonçait au mieux un malentendu au pire une supercherie « Nixon et Kissinger ont passé les décennies qui ont suivi leur départ à redorer leur image de grands hommes d’État. Ce livre montre en grande partie à quel point ces réputations sont usurpées. »

Kissinger reconnaîtra lui-même plus tard, que la stratégie était une erreur de jugement. « La situation au Pakistan oriental a éclaté alors qu’Islamabad était notre seul canal vers la Chine »


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