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Risques imminents de fragmentation du paysage global des hautes technologies

Les soupçons accusant Huawei d’espionnage et de vol de technologies se dilatent des États-Unis vers l’Europe. En retour, les crispations chinoises menacent de fracturer le paysage global des nouvelles technologies de l’information et de tarir le flux des échanges, des investissements et de l’innovation.


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En août dernier, analysant les risques d’une rupture globale des interactions dans le secteur des hautes technologies, J.P. Yacine avançait que « l’hypothèse la plus probable était qu’au lieu d’être un facteur de découplage des économies américaine et chinoise, la dépendance de la Chine et les intérêts sonnants et trébuchants des groupes américains ferait que le secteur high-tech pourrait bien être le meilleur antidote à la rupture. »

Lire : Rivalités sino-américaines et risque de dislocation de la mondialisation « high-tech ». Le pire n’est jamais sûr, mais la menace se précise.

L’article répondait aux mises en garde de Li Xiangyang, Directeur de l’Institut National des Stratégies Internationales de l’Académie des Sciences Sociales 中国社会科学院国家战略研究所. Pointant du doigt « la probable durée d’un conflit devenant autant technologique que commercial, il incitait les pouvoirs publics chinois à se préparer à une « rupture ».

La conclusion de J.P. Yacine restait cependant prudente. N’excluant pas une crispation, elle mettait en garde contre « la dislocation de l’espace global des hautes technologies avec la création de normes différentes par région. » J.P.Y. ajoutait « la conséquence serait un recul considérable de la mondialisation dans ce qu’elle pouvait avoir de plus profitable. »

Sept mois plus tard, les perspectives ne se sont pas éclaircies. Alors qu’à Vancouver, la justice fédérale canadienne s’est, le 24 janvier dernier, abstenue de statuer sur l’extradition aux États-Unis de Meng Wanzhou [1], fille du PDG de Huawei arrêtée à l’aéroport de Vancouver, le 1er décembre 2018, les controverses crispées autour du groupe chinois Huawei – symbole de la compétition globale dans le secteur des hautes technologies – sont en train de créer une fracture entre la Chine et l’Occident.

Vers une guerre de tranchées Chine – Occident ?

Fin 2019, le groupe britannique Vodafone a pris la décision de retirer tous les équipements Huawei de ses infrastructures télécoms.


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Clairement ostracisé aux États-Unis, le groupe chinois n’est pas victime en Europe de mesures aussi radicalement restrictives. Il reste qu’en Allemagne, en France et au Royaume Uni, des alertes gouvernementales pourraient le priver de contrats dans le cœur sensible des équipements télécoms, engageant la sécurité nationale.

Le 7 février, dans son discours à l’École Supérieure de Guerre, le Président français y faisait clairement allusion, sans nommer Huawei : « Dépenser ce que nous dépensons pour avoir des équipements parfaits et remettre les infrastructures de connexion entre nos équipements et nos pays à d’autres, sans garantie, serait quand même une étrange naïveté. Vous me permettrez ne pas vouloir y participer ».

En France, la loi de juillet 2019 permet au Premier Ministre de contrôler la sécurité des équipements de télécom et leur exploitation par les opérateurs.

A Berlin, le parti de la chancelière Angela Merkel soutient une recommandation selon laquelle seuls les fournisseurs d’équipements « dignes de confiance » seront autorisés à participer au déploiement de la 5G en Allemagne.

Selon le n°1 allemand du renseignement pour qui Huawei n’est précisément pas entièrement digne de confiance, « La fiabilité est définie par un catalogue de sécurité excluant la possibilité qu’un État étranger exerce une influence sur notre infrastructure 5G ».

Le 5 février 2020, le Britannique Vodafone annonçait qu’il allait retirer les équipements Huawei de ses réseaux sans fil. L’ajustement technique lui coutera 200 millions d’€ et 5 années de travail. La stratégie du blocage pourrait cependant s’avérer difficile confrontée à une Chine de plus en plus sourcilleuse et sûre d’elle-même, face à des Européens encore hésitants et préoccupés par leurs parts de marché en Chine.

Le 10 février, évoquant les éventuelles restrictions dont serait victime le groupe Huawei en France, l’Ambassade de Chine à Paris faisait savoir par un communiqué que toute différence de traitement selon le pays d’origine « constituera une discrimination patente et un protectionnisme déguisé, allant à l’encontre des principes de l’économie de marché et du libre commerce ».

L’ambassade ajoutait que si la France et d’autres pays européens se livraient à une discrimination contre Huawei, ils devraient s’attendre à des représailles contre les entreprises européennes sur le marché chinois.

Les couteaux sont tirés.

Le 15 mai 2019, D. Trump signait un décret interdisant aux fournisseurs d’accès d’équiper leurs installations avec des matériels Huawei. Le texte du décret interdit l’achat ou l’utilisation de toute technologie de communication produite par des entités contrôlées par « un adversaire étranger » et susceptible de créer un « risque indu de sabotage » des systèmes de communication américains ou des « effets désastreux » sur l’infrastructure américaine.


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La guerre est donc déclarée. Et l’hypothèse pessimiste de dislocation évoquée par J.P.Y. se précise.

Le 21 février dernier, dans Supchina, Paul Triolo et Kevin Allison experts des nouvelles technologies (Intelligence Artificielle, métadonnées, 5G, cyber-sécurité, Internet, stockage et transmission automatique d’informations - « Blockchain »), se demandaient si « La bataille de Huawei allait tuer la globalisation ».

Et en corollaire : « La nationalité d’appartenance des équipements de hautes technologies doit-elle intervenir dans la décision de les intégrer ou non au sein des infrastructures sensibles nationales ? ». La réponse, disent-ils, déterminera le futur de l’industrie des nouvelles technologies de l’information et le destin de la globalisation elle-même [2].

Pour Washington, la réponse a clairement l’arrière-plan d’une protection par un critère de préférence nationale. Plus encore, les États-Unis engagés dans une guerre ouverte contre Huawei à propos des infrastructures 5G qui révolutionneront la connectivité des objets et des personnes (Voir la note de contexte), exhortent les autres pays, y compris leurs principaux alliés européens, à faire de même.

Les Européens partagent la préoccupation de sécurité américaine. Contre l’espionnage supposé de Huawei, il est nécessaire de protéger les réseaux 5G et des infrastructures essentielles. Leur approche, initialement moins radicalement restrictive que celle de Washington est, on l’a vu, en train de se durcir.

Entre Européens et Américains, il existe cependant une différence dans la manière d’aborder la question.

Aux États-Unis, les méfiances plongent leurs racines dans la loi chinoise sur le renseignement du 27 juin 2017 - 中华人民共和国 国家情报法 - qui stipule que toute organisation ou citoyen doit soutenir et assister l’État dans la collecte de renseignements.

Alors qu’en Europe l’approche est plus pragmatique, la plupart des pays ayant l’œil rivé sur leur part de marché en Chine, à Washington on considère que, ne pouvant se soustraire à cette obligation nationale, Huawei présente de facto un risque.

Notes :

[1Commencé en mars 2019, par un arrêté de la justice canadienne, le procès en extradition répond à une demande du département de la justice américaine ayant prononcé 16 chefs d’accusation contre Huawei et Meng Wanzhou dont le « vol de propriété intellectuelle et de secrets commerciaux à six sociétés technologiques américaines. »

Le dernier acte publié le 13 février 2020, contient également de nouvelles allégations concernant l’implication de l’entreprise chinoise en Iran et en Corée du Nord, sous le coup de sanctions. Aux États-Unis, Meng Wanzhou, file du PDG Ren Zhengqing, risque 10 années de prison. Lire : Chinese Telecommunications Conglomerate Huawei and Subsidiaries Charged in Racketeering Conspiracy and Conspiracy to Steal Trade Secrets

Pour être complet, rappelons que la justice canadienne qui affirme être totalement indépendante est cependant placée par Pékin sous la lourde pression morale de la condamnation à mort en Chine pour trafic de drogue de deux ressortissants canadiens. Le premier Robert Schellenberg condamné le 14 janvier 2019.

Le 2e connu sous le nom de Fan Wei condamné le 30 avril 2019, un mois après le début de la procédure d’extradition de Meng Wanzhou. Cette 2e condamnation à mort s’ajoute à la détention arbitraire en Chine depuis plus de 14 mois de 2 autres canadiens Michael Kovrig, ancien diplomate et Michael Spavor, tous deux consultants.

[2Au passage, notons avec Henri Bartoli professeur d’économie à l’université Paris-I, que les termes « globalisation » et « mondialisation » souvent utilisés l’un pour l’autre recouvrent des réalités différentes. « Ce qui se "globalise", rappelle-t-il, tend à devenir un ensemble régi par des règles telles que le tout organisé constitue un "système". » Ce serait le cas d’un « système » de télécoms uniformisé aux technologies complémentaires.

A l’inverse, « ce qui se "mondialise" tisse de multiples liens et interconnexions entre les États-nations, les entreprises, les sociétés de telle sorte que les événements, les décisions survenant en un lieu de la planète retentissent plus ou moins intensément sur les individus et les collectivités vivant en d’autres lieux ».


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Par Jacqueline MEUNIER Le 2/03/2020 à 10h49

Risques imminents de fragmentation du paysage global des hautes technologies.

Tous les états qui font appel à des équipements de haute technologie non fabriqués sur leur territoire risquent autant l’espionnage et/ou le sabotage de leurs installations par les États-Unis que par la Chine.

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