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›› Editorial

Tensions et défiances entre le Parti et l’appareil de sécurité

Derrière Xi Jinping, Fu Zhenghua. Monté en grade par le rang au ministère de la sécurité jusqu’au poste de ministre de la justice, l’homme qui n’est pas membre du premier cercle, fut à l’origine de l’incarcération brutale d’un nombre incalculable de fonctionnaires. Y compris celle de Zhou Yongkang condamné à la prison à vie - c’était une première brisant une règle non dite de l’immunité des membres du Comité permanent.

Il avait aussi transgressé le tabou de la mise en examen ayant conduit à la condamnation à perpétuité de Ling Jihua, protégé de Hu Jintao. Ling était à la tête du puissant secrétariat général du Parti, quand, le 18 mars 2012 eut lieu le scandale de la mort de son fils sur le 4e périphérique nord, dans l’accident d’une Ferrari rouge dans laquelle furent retrouvées deux jeunes files à moitié nues. En plus de l’atteinte portée à l’image du Parti, les chefs d’accusation avaient retenu la corruption et l’adultère.

Près des dix ans plus tard, Fu ayant accompli sa besogne de nettoyage à l’écart de l’appareil judiciaire, est purgé, par Xi Jinping attentif aux critiques d’arbitraire et de brutalité, dont il est pourtant à l’origine. Le ministre déchu est ainsi le bouc émissaire jeté en pâture de l’opinion et de la société qui s’en réjouit.


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Le 4 octobre, la commission de discipline a, par un communiqué laconique, annoncé la mise en examen pour « sérieuses violations de la discipline du Parti » - la formule vise en général les corrompus – de Fu Zhenghua, ancien ministre de la justice.

Déjà désavoué au printemps 2020 par sa mise à la retraite anticipée, il dut subir la considérable « perte de face » d’une nomination comme simple membre de la Commission des Affaires légales de la Conférence Consultative du Peuple chinois.

La mesure qui frappe un ancien ministre de la justice pourrait être considérée comme un jalon supplémentaire de l’impitoyable lutte contre la corruption menée par Xi Jinping depuis 2013.

Pour autant, très intrigués, nombre d’observateurs suspectent que la mise en scène ciblant un adepte connu de la répression inflexible, parmi les plus loyaux de l’entourage du Président, serait en réalité une manœuvre de Xi Jinping pour estomper la partie de sa réputation qui le présente comme un impitoyable redresseur de torts.

La mise en examen vise en effet un homme ayant montré une diligence féroce et sans faille dans la lutte contre les prévaricateurs et les intrigants politiques au plus haut niveau, y compris en menant les enquêtes contre Ling Jihua, Directeur du Secrétariat du Part, et Zhou Yongkang pour laquelle Xi l’avait spécialement nommé.

Tous deux avaient été condamnés à la prison à vie en 2016 (lire : Zhou Yonkgang, maître sans éthique de la répression est tombé).

Mais, alors que dès le lancement de la campagne, Fu qui donna de nombreuses preuves de sa diligente loyauté, avait reçu l’approbation laudative des médias officiels, aujourd’hui, contrastant avec cette période où il semblait avoir été placé sur une trajectoire de succès politique, la nouvelle de sa disgrâce a provoqué une avalanche de commentaires qui, tous, se félicitèrent de sa chute.

« Une telle unanimité est une performance inhabituelle a commenté un chroniqueur sur Weibo », cité par Nectar Gan et Jessie Yeung, deux journalistes de CNN d’origine chinoise, basée à Hong Kong.

Un fonctionnaire zélé.

Fu Zhenghua photographié lors d’une visite aux policiers alors qu’il était encore au ministère de la sécurité. Fonctionnaire loyal et zélé dont l’action répressive aux ordres de Xi Jinping l’avait rendu hautement impopulaire dans la société civile, avocats, fonctionnaires et intervenants sur les réseaux sociaux, il avait été vu la dernière en public à la mi-septembre, dans sa nouvelle fonction à la Commission des affaires légale de la Conférence Consultative du Peuple Chinois. Il participait lui-même à une enquête sur la protection légale des mineurs.

En même temps que sa mise en examen personnelle, le nombre de cadres de l’administration centrale de l’appareil de sécurité ciblés par la purge a déjà atteint 23 en 2021. Depuis 2018, année de la chute de Meng Hongwei, ex-patron d’Interpol, disparu le 25 septembre 2018 et condamné à 13 ans de prison le 20 juin 2019, Fu est avec Sun Lijun, le troisième très haut responsable de la sécurité chinoise tombé en disgrâce.


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La réalité est que la diligence de Fu a largement débordé la traque des élites corrompues. Dès 2013, il déclenchait une répression radicale contre les leaders d’opinion sur Weibo, mettant sans état d’âme sous les verrous plusieurs commentateurs en vue très populaires dans l’opinion. Deux ans plus tard, il ordonnait une « rafle » nationale contre des avocats et des militants des droits, restée dans les mémoires comme « la rafle 709 - 抽奖 709 – pour 9 juillet 2015 ».

Suite à l’annonce de sa chute, plusieurs journalistes d’investigation chevronnés déclarèrent sur les réseaux sociaux qu’ils avaient été ciblés par Fu pour leurs reportages sans langue de bois, sur des sujets allant de la détention illégale de pétitionnaires à la corruption des gouvernements locaux.

Lire Coïncidences et pétitions. (à cette époque – 2010 - Fu était chef de la sécurité de la capitale et ses hommes faisaient disparaître les pétitionnaires venus des provinces). Sur ce sujet Yu Jianrong, sociologue de l’Académie des sciences sociales, accuse Fu d’avoir tenté de censurer ses articles.

Pour Wu Qiang, analyste politique, « le fait que les cibles de Fu Zhenghua étaient au cœur de la société civile explique qu’à la fois les intellectuels et l’opinion se réjouissent de sa chute ». Il ajoute cependant, comme pour inciter à chercher les vraies responsabilités dans les strates plus élevées de l’appareil, que « son ascension au pouvoir fut un écho direct de l’approche agressive et de la poigne de fer qui sont la marque de la gouvernance du pays depuis dix ans ».

Dès lors, surgit l’hypothèse, logiquement avancée par plusieurs commentateurs, qu’en vue du 20e Congrès du Parti à l’automne 2022, Xi, en quête des approbations de ses pairs pour un troisième mandat, chercherait à atténuer l’image de brutalité inflexible que lui-même avait diffusée dès 2013.

Ce n’est pas fini. Alors que début octobre la charge contre FU Zhenghua était en cours, une autre prenait une ampleur brutale contre l’un des acteurs les plus influents de l’appareil répressif, Sun Lijun, 孙力军 vice-ministre de la sécurité publique depuis 2018.

Sun Lijun, traitre au Parti ?

Si les raisons de la chute de FU Zhenghua sont plutôt simples à démêler, celles ayant entouré la destitution de Sun Lijun, ancien vice-ministre de la sécurité d’État sont entourées de mystère. Alors qu’il a été exclu du Parti le 30 septembre, le communiqué anormalement long qui accompagnait la chute de ce responsable ayant étudié à l’Université de la Nouvelle-Galles du sud, évoquait clairement l’éventualité qu’il ferait partie d’une coterie critique à l’égard de Xi Jinping. D’autres rumeurs courent sur lui toutes non vérifiables. Par exemple, celle selon laquelle, membre du « Groupe dirigeant sur le déclenchement de la pandémie » à Wuhan, il aurait laissé « fuiter » des informations sensibles.


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Après dix-sept mois d’enquête, les raisons exactes de sa chute ne sont pas claires. Certaines sources avancent que les organismes de sécurité sous sa coupe auraient manqué de vigilance et laissé filtrer des informations sensibles lors du déclenchement de l’épidémie à Wuhan à l’automne 2019 et en janvier 2020.

Mais les très violentes accusations qui le ciblent à la manière des « excommunications » de la révolution culturelle, suggèrent que l’appareil le considère comme une menace.

Contrastant avec la mise en accusation lapidaire de Fu Zhenghua et, en général, de tous les membres de l’appareil pris dans les filets de la Commission de discipline, celle qui dénonçait Sun et l’expulsait du Parti était inhabituellement détaillée et véhémente.

Elle l’accusait d’avoir « des ambitions politiques extrêmement vastes, au regard de ses médiocres qualités politiques ; des vues très déformées sur le pouvoir et ses réalisations politiques » ; et surtout, le plus grave « d’alimenter des discussions partiales et injustes sur les orientations politiques centrales du parti ».

Compte tenu de l’opacité du système politique, il serait imprudent de tirer des conclusions forcément superficielles de ces deux mises au pas brutales de membres éminents de l’appareil de sécurité dont la première qualité devrait être la loyauté. Les faits montrent cependant que les deux sont accusés pour des raisons diamétralement opposées.

Fu, loyal et fidèle fonctionnaire, mais éloigné du premier cercle, fut à l’évidence le bouc émissaire de la brutalité que Xi Jinping a lui-même initiée et dont le n°1 prend peut-être conscience qu’elle devrait être nuancée ; Sun, est au contraire sèchement et sans motif autre que celui d’avoir exprimé un désaccord, accusé de félonie.

Dans les deux cas surnage le sentiment d’une dangereuse défiance entre le pouvoir et l’appareil de sécurité attisé par la brutalité des châtiments. Sans recours, ils sont infligés par une structure extra-judiciaire à la botte de l’appareil. Elle gouverne au moyen de la crainte et de l’arbitraire par le biais de la garde rapprochée de Xi Jinping.

Pour aggraver encore cette défiance structurelle à la sécurité publique, Wang Xiaohong - le vice-ministre le plus proche de Xi Jinping qui tient actuellement les rênes (lire 19e Congrès. Les hommes du président en route pour 2022. 2e Partie : La garde rapprochée et les fidèles des provinces), a spécialement averti que « ceux qui font officiellement semblant d’obéir mais résistent secrètement - « 两面人 liang mian ren ou personnes à deux visages » -, et ceux qui, « franchissent la clôture 跨过栅栏, sans montrer le drapeau 不显示旗帜 » seront éliminés jusqu’au dernier. »

Pendant ce temps, deux très proches de Xi Jinping appartenant à la faction Xi Jinping du Zhejiang des années 2000, tiennent les postes clés de l’appareil judiciaire. A la justice Tang Yijun est le successeur de Fu au ministère. Tandis que Chen Yixin tient le secrétariat général de la Commission centrale des affaires politiques et juridiques. A ce titre, il supervise les divisions judiciaires et policières, y compris les tribunaux et le parquet.

Contrairement à Fu Zhenghua, Chen et Tang sont des membres éminents de la faction Xi. Alors que le premier vient d’être purgé, les deux aident le Président à construire un appareil judiciaire totalement à sa main. Ce n’est pas fini.

Depuis sa nomination à la tête du Parti, il y a dix ans, Xi s’applique à prendre le contrôle total de la machine judiciaire du pays. Pour Katsuji Nakasawa, expert de la Chine au magazine japonais Nikkei, « beaucoup au sein du Parti pensent que le rideau des purges n’est pas encore tombé ».

Citant une source dans l’appareil, il ajoute que « si Xi cherche une sécurité politique parfaite, la répression se poursuivra indéfiniment. Il n’y a pas de fin en vue. ». Dans ce contexte de suspicion et d’arbitraire, il est facile de comprendre que sous la surface, murissent des rancoeurs.

Lire à ce sujet : Mise aux normes et malaise des élites.


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